|
par
Jocelyn Rochat, journaliste RP
Le
roi des Juifs a-t-il vraiment commandité le massacre des Innocents?
Rien nest moins sûr. Si Hérode a certainement ordonné
dassassiner ses propres en-fants, il na probablement pas fait
tuer ceux des autres en cherchant à faire disparaître Jésus.
A chaque veillée
de Noël, Hérode se retrouve en accusation. Il suffit pour
cela que résonne le réquisitoire du chapitre 2 de lEvangile
de Matthieu. Celui qui raconte la marche des mages derrière létoile,
leur arrivée auprès dHérode et leur promesse
de revenir au palais, quand ils auront trouvé lenfant-roi
qui vient de naître. Une parole que les visiteurs se gardent bien
de tenir, suite à la visite de lange qui leur demande dans
un songe de ne pas retourner auprès du roi de Judée. Et
lEvangile de préciser : «Alors Héro-de, se voyant
joué par les mages, entra dans une grande fureur et envoya tuer,
dans tout Bethléem et tout son territoire, tous les enfants jusquà
deux ans, daprès lépoque quil sétait
fait préciser par les mages.»

Pendant que les mages
déposent de lor, de lencens et de la myrrhe dans la
crèche, pendant que les anges dans nos campagnes ont entonné
lhymne des cieux, que les hautbois jouent et que les musettes résonnent,
un seul être maugrée et rumine dans son coin.
Laffreux Hérode tremblerait en apprenant par les mages lexistence
de «ce roi des Juifs qui vient de naître». Allons donc!
Ce vieux roi assuré du soutien indéfectible de Rome et bientôt
mourant peut-il trembler dautre chose que de vieillesse?

Avouons-le, le récit
de Matthieu laisse songeur. Trop manichéen pour être tout
à fait crédible. Peut-on vraiment le prendre pour parole
dévangile? Laffaire fait débat parmi les historiens
et les théologiens qui sintéressent à ce polar
biblico-historique vieux de deux mille ans. Des spécialistes qui
hésitent désormais à condamner Hérode comme
le tueur en série de Noël.
Grimaçant
dans son box, laccusé a pourtant le profil psychologique
de linfanticide. «Ses fils aînés ont été
étranglés sur son ordre», explique
Jean-Daniel Kaestli, professeur à la Faculté de théologie
de lUniversité de Lausanne et spécialiste de la littérature
apocryphe.
«Cétait
un être sanguinaire», confirme Adalberto
Giovannini, professeur dhistoire ancienne à lUniversité
de Genève dont la lecture critique des sources antiques
a marqué les étudiants lausannois qui ont bénéficié
de son enseignement.


Reste que ce profil
psychologique ne suffit pas à lui imputer sans autre la responsabilité
de ce crime contre la Nativité. Car, comme lobserve Adalberto
Giovannini, «il nen a peut-être pas fait autant quon
lui reproche».
Examinons donc les preuves. Pour quatre Evangiles, une seule accusation.
Il ny a que Matthieu pour parler du massacre des Innocents, et donc
accuser Hérode de ce crime. Pourquoi le silence de Marc, Luc et
Jean, si lon admet quune telle boucherie a bien eu lieu, peu
après la naissance de Jésus?


Ajoutons à
cela que lon constate le même silence assourdissant du côté
des sources païennes. Comme la majorité des évangélistes,
lhistorien antique dorigine juive Flavius Josèphe nécrit
pas une ligne sur ce sujet. Et pourtant, ses «Antiquités
juives» ne sont pas avares en anecdotes sanglantes à propos
dHérode. Doù le doute qui gagne les esprits
critiques.
«La mise à mort de Jean le Baptiste par Hérode Antipas,
racontée dans les Evangiles, est confirmée par Flavius Josèphe
qui lexplique par la volonté déliminer un fauteur
de trouble politique. Ce nest pas le cas du massacre des Innocents
par Hérode le Grand, qui nest mentionné ni chez Josèphe,
ni dans aucune source extrachrétienne», observe Jean-Daniel
Kaestli.

L'alibi d'Hérode.
A la faiblesse de laccusation sajoute un deuxième problème,
encore plus difficile à résoudre, lalibi en béton
armé du roi Hérode. Qui na pas pu commanditer lassassinat
des enfants innocents, puisquil est mort dix ans avant les faits
qui lui sont reprochés!
Si lon en croit lEvangile de Luc, la naissance de Jésus
correspond à la période où était organisé
un grand recensement dans la région où vivaient Marie et
Joseph. «Le recensement, cest la clé du problème.
Parce quil ne peut y en avoir quun seul et cest forcément
celui de Quirinius, affirme Adalberto Giovannini. Quirinius, on le connaît
bien. Il est cité nommément dans les Evangiles et on sait
quil était gouverneur de Syrie en 6 après J.-C., quand
la Judée est rattachée à la province romaine de Syrie
parce que ses habitants ne supportaient plus le successeur dHérode,
Hérode Archélaos.»
Avec un Hérode
le Grand mort en 4 avant J.-C. et un recensement daté de
+ 6 après J.-C., il ne reste plus quà innocenter Hérode.
A moins que lon ait perdu la trace dun autre recensement,
organisé par Rome à lépoque dHérode
le Grand. «Impossible, poursuit Adalberto Giovannini. Du point de
vue constitutionnel, il ne peut pas y avoir de recensement tant que la
Judée est un royaume indépendant. Il a forcément
été organisé au moment où la Judée
est rattachée à une province romaine, histoire de fixer
lassiette fiscale et de déterminer limpôt à
payer.»
Comment expliquer,
dès lors, les accusations portées par Matthieu? «Hérode
était haï du peuple juif, poursuit Adalberto Giovannini. Cétait
une impitoyable canaille qui avait mis à mort ses propres fils.
Etant donné la haine qui lui était vouée, il est
facile dimaginer quon lui a prêté un massacre
quil na pas commis.»
Et le coupable? Lhistorien verrait bien Hérode Archélaos
dans le rôle du commanditaire, si le massacre des Innocents a bien
eu lieu (ce dont il doute). Archélaos succède à Hérode
le Grand en 4, avec ses frères Antipas et Philippe, et il
est déposé en + 6, soit lannée du recensement.
«Lannée logique de la naissance de Jésus est
donc + 6.»


Ces conclusions, Adalberto
Giovannini les fonde sur «le fonctionnement de la tradition orale.
Les confusions de personnes y sont fréquentes et un glissement
de Hérode Archélaos à Hérode le Grand est
facile à imaginer. Cest dautant plus logique quArchélaos
a laissé un souvenir insignifiant alors que Hérode le Grand
était très connu.»
Une explication qui rétablit la chronologie du récit biblique
et lui permet de ne plus contredire les connaissances historiques actuelles.
Le recensement, les circonstances chahutées de la naissance de
Jésus, le voyage forcé, Bethléem, la fuite en Egypte
par crainte dHérode Archélaos qui faisait aussi peur
que son père..., tout le récit de la Nativité devient
cohérent.

Ce qui nous amène
à la question de la source utilisée par Matthieu. «Ce
ne peut être que quelquun qui a parlé à Marie»,
estime Adalberto Giovannini. «Une mère noublie jamais
dans quel-les circonstances sont nés ses enfants. Mais elle peut
laisser passer une nuance entre Hérode Ier le Grand et Hérode
Archélaos.»
Laffaire ne serait pas unique en son genre, assure lhistorien
qui cite un exemple comparable avec la mère de Martin Luther. Cette
dernière se souvenait du soir où était né
le théologien, du mois, novembre, des circonstances exactes mais
pas de lannée.
«Cela nous donne une bonne indication sur la manière dont
pouvait fonctionner la mémoire de Marie qui se souvenait du recensement,
de Bethléem, mais pas de Hérode I ou Hérode II.»


Que pensent les théologiens
de cette étrange affaire? Jean-Daniel Kaestli a lui aussi son explication
aux divergences historiques importantes qui apparaissent à la lecture
des Evangiles: «Il faut prendre acte du fait quil y a deux
récits qui concernent la mémoire de Jésus, celui
de Matthieu et celui de Luc, quils ont été produits
dans des circonstances différentes et quils véhiculent
un message différent. Depuis les plus anciens témoignages,
notamment les écrits apocryphes, la tendance naturelle est dharmoniser
les deux récits. Or, du point de vue du genre littéraire,
Luc a davantage de prétention historique que Matthieu, qui a choisi
un autre genre.»

Ces choix stylistiques
sautent aux yeux dès le début de leurs deux textes. «Luc
a une préface typique des écrivains historiens de lépoque»,
note Jean-Daniel Kaestli. Avant douvrir sa TOB et de lire: «Puisque
beaucoup ont entrepris de composer le récit des événements
accomplis parmi nous, daprès ce que nous ont transmis ceux
qui furent dès le début des témoins oculaires et
qui sont devenus serviteurs de la parole, il ma paru bon, à
moi aussi, après mêtre soigneusement informé
de tout à partir des origines, den écrire pour toi
un récit très ordonné.»
«Cest un style que lon a parfois comparé à
celui dauteurs païens, poursuit Jean-Daniel Kaestli. Alors
que lEvangile de Matthieu commence par la généalogie
de Jé-sus, il y a chez Luc une prétention plus historique,
que ce soit pour lEvangile ou le Livre des Actes. Nous avons affaire
à un auteur qui a réuni ses sources. Il parle de ses précurseurs,
dont lEvangile de Marc qui ne commence pas par la naissance.»
En dautres termes, Luc serait le plus fiable des deux, historiquement
parlant. Alors que Matthieu cherche plutôt à montrer que
les prophéties se réalisent avec la venue de Jésus.
Doù son usage fréquent de la phrase «ainsi saccomplit».
Une remarque particulièrement valable pour lépisode
dès lors contestable du massacre des In-no-cents, puisque ce récit,
long de quelques lignes, est suivi du commentaire suivant: «Alors
saccomplit ce qui avait été dit par le prophète
Jérémie: «Une voix dans Rama sest fait entendre
/ des pleurs et une longue plainte: / cest Rachel qui pleure ses
enfants / et ne veut plus être consolée, / parce quils
ne sont plus.»

A cette volonté
démonstrative sajoute une autre intention probable de lEvangéliste
qui rapporte lépisode du massacre des Innocents: lenvie
de créer «une parenté, une filiation entre les récits
de lenfance de Jésus et des récits de naissances dautres
grands personnages bibliques», poursuit Jean-Daniel Kaestli.
On pense ici au récit des enfants tués en Egypte, ce qui
a pour effet de souligner le parallélisme entre deux figures de
libérateurs dIsraël, Jésus et Moïse, dont
la naissance fut menacée. Par le pharaon dans le cas de Moïse
et par Hérode dans le cas de Jésus.
«Il y a un lien identique entre Héro-de le massacreur (même
si cet épisode est assez douteux), pharaon, mais encore dautres
figures comme le roi de Babylone (Esaïe, 14) ou Antiochus IV Epiphane
(chez Daniel). Autant de rois dont la violence est liée au refus
dadmettre la supériorité de Dieu, autant de figures
qui affichent une prétention à être dieu», note
le professeur de théologie lausannois.

Reste à constater
que les arguments historiques comme les lectures plus théologiques
de lEvangile de Matthieu soulèvent les plus grands doutes
quant à la culpabilité dHérode le Grand dans
lépisode du massacre des Innocents. Mort trop tôt avant
une boucherie qui na probablement pas eu lieu, il serait acquitté
devant nimporte quel tribunal autre que celui de lhistoire.
En tout cas au bénéfice du doute.
|