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Propos
recueillis par Alberto Montesissa
Le
travail à temps partiel progresse, notamment en Suisse où
lon frôle le record du monde de la spécialité.
Reste que ce nest pas forcément une bonne nouvelle, si lon
en croit la professeur lausannoise Messant-Laurent. Explications.
Depuis une vingtaine
dannées, on constate une tendance à laugmentation
de la proportion des emplois à temps partiel, en particulier dans
les pays développés. Volonté politique de faciliter,
voire dencourager cette forme demploi, surtout dans les pays
où le niveau de chômage est très élevé.
La Suisse est lun des pays qui utilisent le plus le travail à
temps partiel. Système de travail profitable pour certains, désavantageux,
voire dangereux pour dau-tres. Cest, du moins, lanalyse
de Françoise Messant-Laurent, professeur
associé à lInstitut de sociologie des communications
de masse de la Faculté des sciences sociales et politiques de lUniversité
de Lausanne et spécialiste du travail à temps partiel dans
notre société. Interview.
«Allez Savoir!»: Peut-on donner une définition du temps
partiel?
Françoise
Messant-Laurent: Cest une question très difficile. Concrètement,
le temps partiel recouvre des modalités de travail très
différentes les unes des autres. On parle de temps partiel lorsquon
travaille quelques heures sur appel, mais aussi lorsquon travaille
selon un horaire fixe, à 80 % par exemple.
Il y a deux raisons
principales à cela: premièrement, le temps partiel est une
forme de travail féminisée (en Suisse, 80 % des postes à
temps partiel sont occupés par des femmes et plus de la moitié
de la population active féminine travaille à temps partiel).
Deuxièmement, on définit toujours le temps partiel par rapport
au plein temps.
Autrement dit, le
temps partiel est perçu avant tout comme un travail féminin
et comme un travail qui nen est pas tout à fait un (ce qui
va de pair!).
Mais il y a plus. Actuellement on parle beaucoup du temps partiel car
le temps partiel est recherché par les employeurs parce quil
permet une certaine flexibilité, en termes dheures supplémentaires
notamment. Par ail-leurs, le temps partiel est très souvent une
forme de sous-emploi, parce que les gens sont à la recherche dun
plein temps mais doivent se contenter dun temps partiel. Cest
notamment un mode daccès au marché du travail de plus
en plus courant. On offre aux jeunes un temps partiel et le passage au
plein temps représente une promotion. On voit bien que le temps
partiel nest donc pas un aménagement du temps de travail,
cest un mode dem-ploi à part entière, précaire
très souvent, et qui touche en priorité les femmes. Ce nest
donc pas une forme de partage de lemploi.
Pour ces personnes, ce temps partiel est-il liberté
ou piège, choisi ou contraint?
Pour certaines femmes
et quelques hommes, ce peut être un choix durant une certaine période.
Mais ce choix dépend beaucoup du niveau de qualification et de
la position professionnelle de la personne. Une avocate, par exemple,
pourra diminuer durant un certain temps le nombre de dossiers ou daffaires,
et retrouver ensuite la position quelle avait dans son étude.
Mais, dans la plupart des cas, il sagit dun temps contraint,
qui corrèle souvent avec un faible niveau de qualification et un
statut demploi peu élevé. Les gros bastions du temps
partiel se trouvent dans les services (vendeuses, nettoyeuses, etc.).
Parler du temps partiel en termes de choix ou de contrainte, cest
un piège en soi, car on ne parle que des personnes et on néglige
le marché du travail, lequel fixe loffre de travail et la
plupart des gens nont pas la possibilité de «choisir».
Pourquoi, lorsque lon évoque la réduction
de temps de travail, pense-t-on tout de suite au temps partiel?
Ce sont deux choses
complètement différentes. En fait, le développement
du temps partiel représente un obstacle à la réduction
du temps de travail. En effet, la réduction du nombre dheures
travaillées passe aujourdhui par la diversité des
modalités demploi, dont le temps partiel. Cest plutôt
vers cela que tend le marché du travail et non vers une réduction
généralisée du temps de travail. Ce sont deux choses
différentes.
Mais dans le discours sur la réduction du temps de travail, on
oublie que le temps partiel est un mode demploi féminin,
on fait comme sil touchait une partie importante de la population
active sans distinction de sexe. Autrement dit, on met laccent sur
le temps partiel et les femmes lorsque lon veut insister sur les
avantages quil présente pour permettre aux femmes, et aux
mères avant tout, dassumer les charges domestiques et familiales.
Le partage des tâches domestiques est encore moins fréquent
que le partage du travail! Et on occulte le fait que le temps partiel
est féminin dès lors que lon prétend quil
sagit dun aménagement du temps de travail.
Aujourdhui,
la société naurait-elle pas tendance à se diriger
vers le temps partiel?
Oui, on tend aujourdhui
à diversifier les modalités demploi: travail sur appel,
à temps partiel, travail indépendant, travail sur mandat,
travail du week-end, etc., et le temps partiel est une des formes les
plus courantes. Il se développe dans notre pays et dans les pays
qui nous entourent. Mais la référence ultime reste toujours,
dans tous les cas, le plein temps.
Le
temps partiel se veut-il ou est-il un rempart face au chômage?
Il est présenté
comme tel en tout cas, mais comme je lai dit, le temps partiel est
parfois, et de plus en plus souvent, une forme de sous-emploi. Les gens,
dans une situation de marché du travail tendu, sont déjà
con-tents (et on les comprend) de trouver un temps partiel. Le chômage
touche proportionnellement plus les femmes que les hommes, mais on considère
que lorsquelles travaillent à temps partiel, cest pour
des raisons avant tout familiales. Le temps partiel est plus aisément
perçu comme une forme de sous-emploi pour un homme que pour une
femme. Que les femmes travaillent à temps partiel paraît
normal, elles ont dautres activités à assumer, ce
quelles gagnent est un plus qui «met du beurre dans les épinards».
Or, les recherches montrent que de nombreuses femmes vivent avec un salaire
dappoint dune part, et que les horaires qui sont proposés
aux vendeuses, aux caissières par exemple, ne tiennent pas du tout
compte de leur situation familiale. Dautre part, on leur demande
par exemple de venir travailler le mercredi après-midi, lorsque
leurs enfants ont congé.
Selon les statistiques de lannée 2000,
la Suisse est le pays recourant le plus aux emplois à temps partiel...
En effet, la Suisse
figure dans le peloton de tête. Le temps partiel sexplique
aussi du fait que lhoraire à plein temps dans notre pays
est très élevé, ce qui rend extrêmement difficile
la «conciliation» famille / travail à plein temps,
sans parler des horaires scolaires et de linsuffisance des infrastructures
pour la petite enfance.
Par ailleurs, il y a peut-être aussi un désir de travailler
moins chez certaines personnes, mais il y a surtout le développement
rapide des horaires flexibles. Et ce point me paraît déterminant.
Le patronat cherche à disposer de la main-duvre seulement
lorsquil y a du travail, lorsque le carnet de commandes est plein.
Cest ce qui explique lextension de la flexibilité horaire.
Et certaines formes de temps partiel sont flexibles. Une personne engagée
à 40% peut faire des heures supplémentaires (sans prime).
Elle pourra travailler de temps en temps à 60%, ou à 80%.
Et quand il ny a pas de travail, elle prendra une semaine de congé.
Mais si la personne perd son emploi, cest le contrat qui fait loi,
pour lassurance chômage notamment.
Donc, malgré une certaine évolution des murs, la norme
reste le plein temps, en
tout cas pour les hommes; les femmes, en plus de leur temps partiel, soccupent
des charges domestiques et familiales.
Nous sommes donc encore dans un schéma et
une société aux idées conservatrices?
Cest
le schéma dominant, même si la réalité est
plus complexe. La famille nest plus tout à fait ce quelle
était dans les années 50, où le taux des femmes non
actives était très élevé. Aujourdhui,
de plus en plus de femmes travaillent pour un salaire, mais le schéma
selon lequel cest aux femmes à assumer les tâches privées
et aux hommes le rôle de pourvoyeur principal reste très
puissant. Cest ce schéma qui justifie pour une part du moins
lexistence du temps partiel sous prétexte quil correspond
à ce que les femmes souhaitent!
Le temps partiel
joue un rôle prépondérant à la fois pour le
maintien du plein temps sans diminution du temps de travail et le développement
des modalités flexibles dem-ploi. De plus, et ce nest
pas le moindre de ses effets, le temps partiel facilite grandement la
répartition traditionnelle des rôles entre les femmes et
les hommes.
Autrement dit, bien que lon prétende que la flexibilité
des horaires permet aux gens de sorganiser, de disposer de leur
temps à leur guise, on observe le contraire. La plupart des salariés
nont pas le choix de leurs horaires. La flexibilité du temps
de travail, et la désynchronisation des temps qui sensuit,
sont des facteurs importants de stress, de désorganisation, de
conflit. Imaginez un couple avec enfants qui travaille et qui ne sait
pas quels seront leurs horaires de la semai-ne ou du mois suivant: comment
peuvent-ils sorganiser pour les repas de midi des enfants, leurs
devoirs, etc.?
La situation des parents
divorcés devient, elle, tout à fait dramatique. Il est donc
nécessaire, au plan politique et social, de permettre aux gens
de maîtriser leur horaire de travail. La question nest pas
tant de rejeter tous les emplois à ho-raires flexibles, il sagit
surtout den-tendre et de permettre aux gens de don-ner leur avis
et den tenir compte.
Il faut donc un espace où se discute le problème de la synchronisation
des horaires. On a vu émerger dans certains pays, en Allemagne,
en Italie, des bureaux des temps. Ce sont des associations de gens, de
militant(e)s, de syndicalistes, dusagers / ères des services
publics, qui réfléchissent sur le problème de la
synchronisation des temps et sur celui aussi, évidemment, de la
diminution du temps de travail.
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