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Sciences |
Le grand tétras,cet artiste lyrique en pleine crise du logement |
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La famille du grand tétrasQui couche avec qui? Les réponses de la génétique |
par
Sonia Arnal, journaliste RP
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| Sébastien Sachot (à gauche) et Sébastien Regnaut |
Cela dit, la particularité
du grand tétras, ce qui fait son charme aux yeux des spécialistes
et des amateurs, cest toute sa parade amoureuse. Car pour séduire
Madame, Monsieur lui chante la sérénade. Ce qui est certes
très romantique, mais en plus se révèle bien pratique:
ce rendez-vous annuel permet de recenser et de suivre lévolution
dune population.
Car les mâles dun même groupe reviennent chaque année chanter dans la forêt, sur la même place. Avantage: tous les individus dune population sont réunis, et ce sont des mâles, plus visibles que les femelles arborant un plumage brun, noir, et blanc qui les rend difficiles à voir.
Pour se livrer à
ce recensement, les chercheurs développent des méthodes
de Sioux: il sagit dobserver sans déranger. «On
a constaté quelques abus par le passé, explique Sébastien
Sachot, docteur en biologie de lUniversité de Lausanne
qui a consacré sa thèse à cet animal, et depuis
peu conservateur de la faune du canton de Vaud. Trop de gens se rendaient
sans précaution sur ces places pour assister à ce spectacle,
assez exceptionnel il est vrai, ce qui avait des répercussions
négatives sur la reproduction. Désormais, laccès
aux places de chant est soumis à autorisation et leurs emplacements
sont confidentiels.»
Les volontaires qui participent au comptage font tout pour se fondre dans le paysage et ne pas gêner le déroulement de ce festival qui sétale sur deux-trois semaines, de fin avril à début mai. Ils arrivent la veille et se cantonnent dans leur tente dès 19 heures: ils nen ressortiront quune heure après la fin des chants, le lendemain matin.
Le
chant de tétras, le soir au fond des boisLes grands tétras mâles arrivent en effet le soir, se perchent sur les arbres, dans un périmètre de 100 à 200 mètres et passent la nuit autour de larène: «Nous les entendons voler et se poser: ils font pas mal de bruit, raconte Sébastien Sachot. Dans un premier temps, cest donc surtout à louïe quon les repère. Le lendemain, après le chant matinal, on compare nos résultats avec ceux des autres tentes, et par recoupements, on obtient un chiffre précis.» Les chants commencent en général vers 4 h 30 et sachèvent vers 6 h 30. «La durée dépend surtout du nombre de mâles présents sur le site. Dans un cas record, on en a vu chanter jusquà 13 h 30», précise le conservateur.
Pour les coqs, le
but de la manuvre est simple: appâter les poulettes et leur
montrer, comme à leurs concurrents, quils sont les meilleurs.
«Intégrer tous les éléments de ce rituel est
assez complexe pour les mâles», précise Sébastien
Sachot. Alors que les femelles peuvent déjà pondre à
lâge dune année, les coqs, eux, passent trois
années dapprentissage à observer les autres et faire
quelques tentatives de séduction avant de devenir pères.
Car, outre des talents de chanteur, les mâles développent des compétences de lutteur: pour obtenir le droit de féconder, il faut se montrer plus fort que les autres, ce qui ne facilite pas la vie des débutants: «Il ne sagit pas de combats à mort, mais certains peuvent être violents et intenses, témoigne Sébastien Sachot. Les affrontements ont plutôt lieu au début de la période de chant, soit vers la mi-avril et lorsque les poules sont présentes.»
Les poules arrivent
vers la fin du mois, et là les choses se tassent puisque la hiérarchie
est faite. Les chercheurs ont dailleurs constaté que plus
forts sont les coqs, plus vite ils sont présents sur les lieux
et plus longtemps ils chantent. Cest dailleurs souvent le
même grand tétras qui gagne le concours plusieurs années
de suite: «Le plus fort est souvent en bonne forme notamment parce
quil a un bon secteur pour lhivernage», souligne Sébastien
Sachot.
Comme il le garde chaque hiver, il revient en tête de peloton à chaque printemps. Mais les jeunes débutants et les très vieux coqs ne doivent pas désespérer: des opportunités daccouplement existent, par exemple au gré des mêlées, où il arrive quune poule égarée se retrouve sous un freluquet sans lavoir choisi. Mais on nen sait guère plus: «Les fécondations sont très furtives, donc difficiles à observer», remarque Sébastien Regnaut (lire lencadré génétique).
Fricotter, cest
bien beau, mais en-core faut-il que ces accouplements dé-bouchent
sur des héritiers dignes de per--pétuer lespèce.
Or, il faut bien le dire, le grand tétras na pas des résultats
à la hauteur de son talent de séducteur: cest une
espèce menacée, protégée au niveau fédéral
depuis plus de trente ans.
On se dit que depuis le temps, il aurait pu se refaire une santé,
mais il nen est rien. Si lon sen tient à la région
observée par Sébastien Sachot, le Jura, on peut chiffrer
le désastre : de 1500 individus en 1964, on est passé à
757 en 1997. «Aujourdhui, on estime quil reste environ
300 adultes reproducteurs», explique le scientifique.
Pour comprendre cette
diminution, il a collecté et compulsé des données
de terrain, fournies notamment par des surveillants permanents de la faune
et des collègues français : battues de comptage, taille
des nichées, taille des pontes, durée de vie, âge
de reproduction. Dans sa thèse, il sest livré à
une estimation du risque dextinction à 100 ans. Sa conclusion:
lespèce, sans être perdue, est sérieusement
menacée.
Le grand tétras nest certes plus victime de la chasse ou
des amateurs de chants et de photos qui viendraient le déranger
dans sa parade amoureuse, mais de nombreux paramètres sont impliqués
dans sa survie et doivent séquilibrer pour que la reproduction
fonctionne.
Petit exemple réel
avec une population de dix familles: à la fin du printemps, seuls
deux jeunes ont survécu. Or, une poule pond en moyenne 7 ufs.
En théorie, on aurait donc pu avoir une septantaine de jeunes.
Que sest-il passé? Première hypothèse: un problème
génétique. Cest, notamment, ce que sattache
à découvrir Sébastien Regnaut (lire encadré
en page 48). Mais les ennuis peuvent aussi être plus prosaïques.
La météo catastrophique du printemps est pour beaucoup dans le très mauvais taux de reproduction de cette année: «Il a reneigé 30 cm au moment de la ponte, raconte Sébastien Sachot. Dans ce genre de cas, tout est perdu, et les poules ont dû se livrer à une ponte de remplacement. Or, ces «deuxièmes services» donnent toujours des résultats beaucoup moins bons. Fréquemment, une pluie abondante sévit peu après les éclosions, ainsi les insectes sont moins nombreux et plus petits, et un poussin doit donc consacrer plus de temps et dénergie pour se nourrir.»
A ces difficultés
météorologiques, qui expliquent une partie de la déconfiture,
viennent sajouter les pertes dues aux prédateurs. Les grands
tétras en sont dautant plus victimes que leurs nids sont
au sol: facile pour les martres, renards (très en forme depuis
léradication de la rage), sangliers ou chiens domestiques
de commettre leurs forfaits.
«Protéger lespèce en interdisant la chasse ou laccès aux places de chant ne résout donc pas tout», rappelle Sé-bastien Sachot. Car outre ces prédateurs, la présence de lhomme est souvent néfaste, même si elle nest plus aussi directement agressive: «Sans le vouloir et parfois même sans les voir, des promeneurs à pied, en raquettes à neige ou en ski peuvent déranger des grands tétras en passant près de leur lieu de résidence hivernal, précise le conservateur. En soi, cela ne semble pas bien grave, mais si lanimal doit senvoler, se déplacer et revenir, il utilise beau-coup dénergie à une période de lannée où il doit justement léconomiser.»
Pour faciliter la
vie des grands tétras, le conservateur de la faune ne préconise
pas linterdiction de ces pratiques, mais plutôt «des
collaborations avec les offices du tourisme ou les organisateurs de balades
pour que les itinéraires évitent les endroits sensibles
aux moments où cela est dommageable à lanimal.»
La thèse effectuée à lUniversité de
Lausanne lui a aussi permis détablir un guide Michelin de
lhabitat pour tétras: il sait quels sont les palaces où
il aime se royaumer et les misérables bouges où le volatile
ne mettrait la patte pour rien au monde. Le Mont-Tendre par exemple propose
des conditions moyennes, mais stables, et il est sous-habité, alors
quon est en crise au Grand-Risoux où loffre de logements
ne correspond plus du tout aux besoins du grand tétras.
On trouve en effet
beaucoup moins de vaches que naguère dans les forêts pour
y brouter les buissons de hêtres avant quils ne grandissent
et ne ferment lhorizon. Du coup, les tétras nont plus
au sol ce dégagement quils affectionnent ni les plantes herbacées
qui leur plaisent.
Fort de ce constat, Sébastien Sachot, en collaboration avec dautres
spécialistes du grand tétras, a élaboré un
projet de gestion forestière qui est à la fois rentable
pour lexploitant et attirant pour le grand tétras, en créant
notamment de toutes petites clairières. «Lidéal
est une forêt ouverte, parce que cest un animal dune
certaine taille, qui ne vole pas très bien en milieu dense, raconte-t-il.
Il lui faut donc du dégagement pour atterrir, et de lespace
au sol pour se nourrir en été. A nous de recréer
ce type dhabitat qui tend à disparaître.»
Au Marchairuz, au Mont-Tendre et au Grand-Risoux, quelques dizaines dhectares sont actuellement régis selon ce double principe. Deux poules et un coq sont déjà descendus dans ces résidences et ont daigné y déposer leurs valises. Ce qui prouve quon peut être à la fois scientifique et bon aubergiste.