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par
Elisabeth Gilles, journaliste RP
Les
fêtes de fin dannée sont souvent une période
difficile à vivre pour les personnes âgées confrontées
à la solitude. Pour que celle-ci ne vire pas au drame, il faut
apprendre à lapprivoiser. Rencontre avec le gérontologue
Italo Simeone.
«Au
cours des trente dernières années, les morts sur la route
ont baissé de 51%, alors que les morts par suicide ont augmenté
de 28 %. Toutes les tranches dâge sont affectées mais
la population âgée est particulièrement concernée,
surtout dans la catégorie des personnes de 80 ans et plus. Cette
réalité reste taboue», constate Italo Simeone.
Ce gérontologue, psychiatre et psychothérapeute au Centre
médico-chirurgical des Acacias, à Genève, a longtemps
été médecin-chef du Service universitaire de psychogériatrie,
à Cery (Lausanne). Il enseigne régulièrement à
la Section de psychologie de lUniversité de Lausanne où
il donnait, lan dernier, un cours intitulé «Solitude
: suicide et dépression».
Une
augmentation du taux de suicide est prévisible
Si une prévention
active nest pas envisagée, dit-il, une augmentation du taux
de mortalité par suicide est prévisible dans les prochaines
années, vu lévolution démographique vers une
augmentation de la longévité générale et une
diminution du taux de natalité.
Or le suicide est déjà lune des dix causes les plus
fréquentes de décès chez les personnes âgées.
A lorigine de cet acte se trouve souvent une dé-pression,
dautant plus difficile à diag--nostiquer chez un vieillard
quelle
présente une grande variété de manifestations, souvent
confondues avec dautres états cliniques comme la démence
ou lhypocondrie, à en croire Christophe de Jaeger, autre
spécialiste du vieillissement.
Comment la solitude devient maladie
«Le sentiment
de solitude, chacun peut léprouver, à tout âge.
Cest une donnée constante de la vie, fait remarquer Italo
Simeone. Une étude suédoise a montré quil ny
a pas de différences entre les jeunes et les personnes âgées
dans la manière et lintensité avec lesquelles elle
peut être ressentie. Portant sur deux mille cinq cents individus,
à partir de 15 ans, létude concluait que la proportion
de ceux qui en souffrent est constante, de ladolescence à
la vieillesse, avec des fréquences mini-mes entre les groupes dâge.»
Lâge venant,
pourtant, la solitude déploie parfois de tels effets nocifs
régression, dépression, malnutrition , quon
parle alors bel et bien de maladie. Et, lorsque celle-ci nest pas
surmontée, celui qui en est atteint a parfois recours au suicide.
Les taux de mort violente sont nettement augmentés à la
suite de la perte du conjoint, surtout chez les hommes, lit-on dans «Vivre
sans elle» et ils saccroissent avec lâge. Reste
que ces suicides concernent moins de deux veufs sur cent.

Apprendre à faire face
«Pour éviter
de senfermer dans les idées noires et de tomber dans cette
spirale doù il sera difficile de sortir, il est très
important, dabord, dapprendre à faire face au sentiment
de solitude. De se tourner ensuite vers les autres et de développer
des contacts sociaux, poursuit Italo Simeone. Enfin, sil y a lieu,
on nhésitera pas à avoir recours aux services médicosociaux
ambulatoires daide et de soins.»
Lentourage professionnel mais aussi familial et, pourquoi
pas, le simple voisin de palier , peut saisir toutes les occasions
daider la personne à renforcer les bonnes parties delle-même
et à puiser dans les ressources dont elle dispose pour surmonter
les passages à vide. Car des ressources, lêtre humain
en a, souvent insoupçonnées, qui ne se tarissent pas avec
lâge.

«La solitude, ça sapprend»
Cette
«maladie de la solitude», parfois fatale, nest heureusement
ni inéluctable ni le sort dune majorité. Mais un travail
réalisé par le groupe Sol, de lUniversité du
troisième âge, à Genève (lire en p.51), a tout
de même révélé une donnée importante.
Dans tous les récits recueillis, le mot de solitude était
présent, bien que, par choix méthodologique, le thème
nait pas été abordé directement par les enquêteurs.
«Certains, qui vivaient leur quotidien dans la souffrance, en parlaient
comme dun sentiment intolérable tandis que dautres,
au contraire, nous faisaient comprendre que solitude rime avec plénitude,
raconte le psychiatre. Une femme a même eu cette formule remarquable
: la solitude, cela sapprend, disait-elle.»
Cet isolement trop répandu
La solitude nest
donc pas inévitablement source damertume. Sans trop enjoliver
le tableau, on peut même dire quelle prend parfois la forme
dun sentiment de bien-être, voire de liberté.
Encore faut-il distinguer entre solitude et isolement. La première
est une perception subjective, ressentie intérieurement comme une
divergence douloureuse entre relations souhaitées et réelles.
Ou, pour dire les choses autrement, comme une perte: celle de relations
qui aient vraiment du sens. Ainsi cette patiente de lHôpital
de psychogériatrie, à Lausanne, qui se plaignait den
souffrir, alors que sur une semaine, elle était régulièrement
en contact avec quatorze personnes.
Lisolement,
lui, est une donnée objective, particulièrement répandu
dans notre société et toujours trop fréquent, même
sil ne concerne pas la majorité des personnes âgées.

Quelle attitude face à la solitude?
Mais
que sait-on au juste de ce qui conditionne lattitude face à
la solitude? Italo Simeone met en évidence une série de
facteurs, dont certains sont surprenants : le fait par exemple, quelle
est relativement indépendante de létat de santé,
déventuels handicaps et des conditions socio-économiques.
Elle ne dépendrait même que relativement de la perte dautonomie.
En revanche, elle
est liée à la capacité à être seul en
harmonie avec soi-même et les autres ainsi quà léquilibre
de la personnalité (entre la force et la faiblesse du Moi).
La souffrance ne sort pas du néant, à
80 ans ou plus
La solitude est, par
ailleurs, en rapport étroit avec la «qualité»
du vieillissement et, vécue positivement, elle favorise de bonnes
relations familiales. Enfin, note-t-il, la souffrance due à la
solitude saccompagne dun état anxio-dépressif
quelle peut provoquer. Voire renforcer ou entretenir.
Manière de dire aussi que cette souffrance-là ne sort pas
du néant, à 80 ans ou plus. «Renée Sebag Lanoë,
la spécialiste parisienne des soins palliatifs en France, disait
que la solitude du vieillard nest que la loupe grossissante de la
solitude de lhomme dans le monde contemporain, rappelle le gé-rontologue.
Le fait est que nous avons perdu beaucoup des amarres qui reliaient lindividu
à la communauté et celui-ci se retrouve seul à devoir
affronter une rupture dans la trame de sa vie. Evoquez cette notion devant
quelquun qui vient dAfrique ou du Moyen-Orient, il ne comprendra
pas de quoi vous parlez. Et, à cet égard, la différence
est considérable entre ces personnes et un Suisse pure souche.»
Ce qui facilite le passage des crises
La problématique
commence très jeune. Avoir été un enfant désiré,
avoir grandi dans un environnement familial chaleureux et aimant qui favorise
un développement harmonieux: tout cela permet de vivre les différentes
étapes de maturation et daffronter les inévitables
crises de la vie. «Y compris celle du vieillissement, particulièrement
difficile puisque les deuils spécifiquement celui du conjoint
et les pertes saccumulent», souligne Italo Simeone.
Cela ne signifie pas
que tout est joué dès le départ. Dans la plupart
des cas heureusement, lenfant a en lui les ressources qui lui permettent
de dépasser un éventuel départ difficile dans la
vie. Ces fameuses ressources, on pourra dautant mieux y avoir recours,
lâge venu, quon aura su les potentialiser et les savourer
tout au long du parcours.

Des souvenirs contre la solitude
«De nombreux
témoignages évoquent les souvenirs qui viennent combler
le sentiment de solitude. Avec lâge, on se tourne davantage
vers le passé plutôt que de se projeter vers lavenir.
Si le passé a été riche et intéressant, on
peut vieillir en goûtant le bonheur de lavoir connu»,
remarque le gérontologue.
«On vieillit comme on a vécu», entend-on souvent. Lui
trouve plus juste de dire que nombreux sont ceux qui voudraient vieillir
comme ils voudraient avoir vécu; or si la vieillesse nous est offerte,
la vieillesse, il faut la gagner! «Il faut aussi relever, ajoute-t-il,
que beaucoup doctogénaires, qui ont su cultiver toute leur
vie amitiés, intérêts et curiosité desprit
vivent bien et entourés, avec ou sans famille.»
La retraite obligatoire? «Un pur gâchis»
Primum vivere, donc.
Même si, dès la soixantaine, les choses commencent à
se gâter socialement, côté assurances ou demande de
crédits par exemple. Quant au terrible couperet de la re-traite,
la manière dont les choses se passent actuellement est un véritable
non-sens pour ce psychiatre de 63 ans : «Un pur gâchis, un
vrai problème de société, sinsurge-t-il. A
moins dêtre président de la République, ou membre
dun conseil dadministration, après 60 ans, on est vite
évacué du circuit. Instaurer une retraite à la carte,
permettre aux gens de choisir le moment de leur départ, leur donner
lopportunité de passer progressivement dun statut à
lautre: voilà des mesures de salubrité publique quil
serait urgent de mettre en uvre!»
Attention au sentiment dinutilité!
En attendant, mieux
vaut décidément avoir su développer dautres
intérêts et relations que ceux fournis par son travail. Car
une des racines de la solitude est le sentiment dinutilité,
du vide dû au fait de ne plus compter pour personne. Ce sentiment
en fait naître un autre, celui de nêtre aimé
de personne. De nombreux vieillards éprouvent cela, plus ou moins
confusément, et dautant plus fortement au sein dune
société vouée au culte de la jeunesse et de la productivité.
Alors, quand la machine
commence à donner des signes dessoufflement, tout lart
de bien vieillir consiste à «élaborer les pertes»,
pour parler savamment. Autrement dit, à remplacer autant que possible
ce qui nest plus par quelque chose de mieux. Par une vision des
choses beaucoup plus juste, claire, profonde et vraie? Et si la vieillesse,
par la distance quelle engendre, le recul quelle crée,
permettait cela? Et si bien vieillir, cétait, comme le dit
Italo Simeone, «se connaître tel quon est, saccepter
ainsi, sassumer et apprendre à être pleinement soi»?
Et sil nétait jamais trop tard pour cela?
Mais dabord,
il faut tout faire pour conserver à ce corps sa mobilité.
Dès 50 ans, le mouvement devient une né-cessité vitale
: trois fois vingt minutes par semaine, au minimum, et on est prié
de transpirer! Là non plus, en adaptant lexercice à
lâge, il nest jamais trop tard.

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