Ce qu'ils en pensent

L'espace et le temps

 

PDF de la version papier par Pierre Feschotte, professeur honoraire

 

Avec les progrès de la connaissance et surtout ceux de la science depuis quelques siècles, le langage servant à décrire les phénomènes observés s’est compliqué au point de ne plus être accessible qu’à de véritables initiés. Les ouvrages traitant par exemple de l’espace et du temps sont si fortement influencés par le développement de la physique et même des mathématiques que le profane ne s’y retrou-ve plus et se détourne de tout essai de compréhension. Nous vivons cependant dans l’espace et dans le temps: peut-on s’en faire une idée simple et pratique, concrète et vérifiable par chacun?


L’espace est un récipient

L’espace est considéré comme un récipient dont les limites se trouvent à l’infini: dire qu’une très lointaine galaxie, à la limite de l’observable, se trouve à 10 ou 20 milliards d’années-lumière (ce qui fait timidement 10 à 20 fois 1022 kilomètres, soit 10-20 fois dix mille milliards de milliards de kilomètres) donne le vertige. A l’autre bout de l’échelle de l’espace, le noyau des différents atomes se trouve largement à l’aise dans une boîte d’un picomètre de côté (le picomètre : un millionième de millionième de mètre). Ce n’est pas rassurant de se dire que le monde réel se situe grosso modo entre deux infinis!


Un esprit concret pourra cependant reconstruire l’espace à partir de la remarque suivante: si j’envisage un point, je n’ai pas besoin de l’espace pour concevoir son existence. Par contre deux points distincts vont se contenter d’un espa-ce à une dimension créée par la droi-te qui les supporte. Avec trois points non alignés, l’espace du plan (à deux dimensions) suffira pour décrire les relations de distance les caractérisant. Enfin, pour un en-semble de quatre points ou plus, leur position est décrite dans l’es-pace cartésien bien connu, compor-tant trois dimensions et par conséquent trois coordonnées rapportées à un espace de référence. Mais ces trois axes 0y-0z rectangulaires sont issus d’une convention de la pensée : le centre 0 peut être placé n’importe où et l’espace est concrétisé par la distance entre les objets.
Ce sont bien les objets qui créent l’espace et particulièrement, dans notre monde concret, les objets matériels séparés par leur distance réciproque.
Ma remarque vise en particulier l’illusion que l’espace est un récipient contenant des objets mathématiques ou physiques. Là où il n’y a pas d’objet, il n’y a pas d’espace. Cet espace est bien créé par les ob-jets : ils établissent une relation en-tre eux du fait qu’ils existent. Sans objet, pas de relation!


Du temps à créer

Il en est de même du temps et la démonstration est très semblable: le temps n’est pas un film invisible devant lequel défile la trame des événements. Il est créé par la relation avant-après. Un monde où rien ne changerait serait concrètement dans l’absence de temps, disons dans l’éternité.
Tout sage collégien à qui vous demanderez ce qu’est le temps con-sultera son dictionnaire avant de vous répondre, doctus cum libro: «Le temps est la mesure de la durée des phénomènes …» Et la durée? «La durée est l’espace de temps que dure un phénomène».
Changeons alors de dictionnaire: «Le temps? milieu indéfini où paraissent se dérouler les phénomè-nes.» Et ce milieu? «Période également éloignée du début et de la fin …»
La peste soit de la pédanterie livresque! Me fiant à ma propre expérience, je vais essayer de refaire le monde tout seul. Comme, selon la physique moderne, tout ce qui existe se situe dans l’espace et dans le temps, je vais me servir des sens qui me relient au monde extérieur…
Hélas, le temps passe sans qu’on le voie, sans qu’on l’entende, il se dérobe à toute observation, sinon celle de l’aiguille de ma montre ou de la pulsation de mon cœur, comme à l’époque de Galilée.
Entre le tic-tac de l’horloge et la majestueuse alternance du jour et de la nuit, il n’y a pas de différence de nature : nous vivons au milieu de phénomènes et nous utilisons ceux qui se reproduisent périodiquement pour repérer l’avant et l’après, ce qui déplace la difficulté sans la résoudre. Qu’est-ce donc que l’instant présent?
Tout aussi insaisissable, cet instant nous permet au moins de définir l’avant et l’après sur un axe de coordonnées où figurera le point t. Tout ce qui se placera à gauche de ce repère se sera passé avant le temps t et le futur se placera à droite. Le temps est ainsi transformé en un espace à une dimension. C’est certes commode, mais cela ne nous éclaire pas beaucoup sur la nature du temps.
Cherchons alors chez le poète! Selon Jean Cocteau, Orphée, ayant franchi le seuil de l’au-delà (de la conscience habituelle), se retrouve devant un tribunal auquel il demande : «Quelle heure est-il?» «Aucune!» lui est-il répondu.
Dans l’éternité, il n’y a plus besoin du temps qui, dès lors, ne passe plus. Donc point d’heu-re. Un objet de notre monde peut se trouver concrètement dans l’éternité s’il ne change ni de lieu, ni de propriété, tel un caillou abandonné sur le bord de la route. Tant qu’aucun facteur, soit extérieur, soit intrinsèque au caillou ne vient modifier sa masse, sa température, sa position ou toute autre de ses caractéristiques, il est concrètement dans l’absence de temps. Il est dans l’éternité.


Dès lors, le problème du temps s’éclaire singulièrement : ce paramètre physique si parfaitement mesurable, si bien connu et maîtrisé par la physique moderne, ne possède d’existence propre que dans la mesure où il est créé par ce qui change, par ce qui évolue, par ce qui apparaît, se développe, vit et meurt.


Raison de plus pour ne pas per-dre notre temps. Raison de plus pour le créer, afin de ne pas en manquer. Prenons donc notre temps, afin de n’être pas obligés de lui courir après …
Chose curieuse pour conclure : l’espace et le temps sont des concepts et tout le monde croit qu’il s’agit de grandeurs physiques. Le mètre comme la seconde sont des relations, rien d’autre.


 

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