Les dieux de nos ancêtres gaulois
Sonia Arnal

il n'y a jamais eu une religion celtique
2500 dieux différents. Au moins
Lug, Teutates, Bellenos et les autres
Les dieux fleuves
Souvent, déesse suit son mari
Les «anges gardiens» celtes
Druides, bardes et augures
Des sacrifices humains exceptionnels
Le rituel de la «circumambulation»
Comment étudier ces rituels mystérieux
Le vrai visage des dieux gaulois: Lug, Taranis, Toutatis
Belenos, Riganwe, Epona
Hindous et gaulois, les mêmes dieux vous honorerez



Thierry Luginbühl, professeur à l'Institut d'archéologie et des sciences de
l'antiquité de l'UNIL

Plus mystérieuses que celles des Grecs ou des Egyptiens, les milliers de divinités celtes commencent à sortir de terre, grâce notamment aux travaux de l’archéologue lausannois Thierry Luginbühl.

Dites Jupiter ou Zeus, et tout le monde voit à peu près de qui il s’agit. Lug, Epona et Taranis, par contre, n’évoquent rien pour personne. Et pourtant, nos ancêtres vénéraient ces divinités. A Lausanne, Avenches et ailleurs dans le canton de Vaud, on retrouve leurs traces. Mais faute de textes mythologiques et de sources directes, ces dieux ont sombré dans l’oubli. Thierry Luginbühl, professeur à l’Institut d’archéologie et des sciences de l’antiquité de l’Université de Lausanne, s’emploie à leur redonner vie

Il n’y a jamais eu une religion celtique

Comprendre qui étaient les dieux gaulois et comment on les adorait n’est pas simple : «Il n’y a jamais eu une religion celtique, comme d’ailleurs il n’y a jamais eu une religion grecque ou romaine, raconte Thierry Luginbühl. Les religions indo-européennes étaient toutes stratifiées en une succession de niveaux : on trouve les croyances personnelles, puis la religion familiale, les rites liés à la profession, ensuite au quartier ou au village, à la ville, à la région, à la nation et parfois à l’ensemble du groupe linguistique. Le chef de chacun de ces niveaux (père, patron, magistrat, roi, empereur, etc.) avait autorité sur sa religion, même s’il se faisait conseiller ou remplacer par des prêtres, les druides dans le monde celtique.»

2300 dieux différents. Au moins

De plus, les noms et les fonctions des dieux changent selon les régions et avec le temps, particulièrement après la conquête romaine où une partie des divinités gauloises ont été associées ou «mélangées» au panthéon gréco-romain. Pour y voir un peu plus clair, Thierry Luginbühl et Nicole Jufer ont rassemblé et classé toutes les occurrences de dieux gaulois*: 2300 théonymes (noms de dieux) ou épithètes (adjectif qui désigne un dieu par l’une de ses qualités ou attributions) de divinités celtiques sont consignés dans un ouvrage et une banque de données informatisée. La multitude de noms répertoriés pour chaque dieu (90 appellations différentes par exemple pour l’équivalent de Mars) témoigne de la complexité de la chose.


Sucellus, dieu de la Vie et de la Mort

 

Lug, Teutates, Bellenos et les autres

Décrire un panthéon celtique cohérent est donc impossible, mais Thierry Luginbühl s’est tout de même employé à classer plus en détail les théonymes qu’il a recensés. En se basant sur les fonctions et les attributions associées aux différents noms, souvent apparentées à celles des divinités romaines, il a établi une vingtaine de groupes.

De nombreux théonymes renvoient aux divinités les plus importantes, soit Lug (Mercure), Taranis (Jupiter), Teutates (Mars), Bellenos (Apollon), Epona (déesse des cavaliers) et Rigana (déesse reine), décrits et représentés ci-dessous. Sucellus (dieu de la Vie et de la Mort) et Cernunnos (maître des domaines souterrains) apparaissent plus en détail dans une comparaison avec des dieux hindous (voir encore en page 45).

Les dieux fleuves

Mais on trouvait également chez les Gaulois un bon nombre de divinités très spécialisées, proches par certains aspects des saints catholiques, dans la fonction par exemple de protection d’un corps de métier : Ucuetis était ainsi le dieu des métallurgistes. Par ailleurs, beaucoup de dieux – et plus encore de déesses – étaient des divinités topiques (liées à un lieu), comme Nemausus (Nîmes) ou des divinités tutélaires. Presque tous les grands fleuves et les chaînes de montagne les plus importantes avaient ainsi leur dieu, dont ils portent le nom, comme Renus pour le Rhin ou Alpes pour les Alpes.

 


Cernunnos, dieu aux cornes de cerf

Souvent, déesse suit son mari
Les déesses, elles, apparaissent assez souvent associées à un dieu, leur conjoint; on les désigne alors sous le terme de «parèdres de divinités masculines». «Elles renforcent les attributions de leur époux ou les complètent», précise Thierry Luginbühl. C’est ainsi que Rosmerta et Mercure régnaient ensemble sur le panthéon gallo-romain, alors que Sirona (la Lune) et Apollon Belenus ou Grannus (le Soleil) forment un couple de nature complémentaire

Dans un rôle tout aussi traditionnel, de nombreuses déesses incarnent la maternité. Elles sont généralement invoquées au pluriel dans les inscriptions (Matres, Matronae), et sont souvent représentées par groupe de trois.

Les «anges gardiens» celtes
Beaucoup plus individualisées, les Suleviae, soit «celles qui gouvernent bien», sont des déesses protectrices considérées comme personnelles par les dédicants qui les interpellent. L’équivalent de nos anges gardiens, en somme. Et si elles sont mères, épouses et protectrices, les déesses peuvent aussi être guerrières.

On trouve ainsi des divinités féminines dont le nom se construit autour du radical boudi-, la victoire, comme Boudina ou Boudiga. Qu’ils soient hommes ou femmes, les dieux gaulois se divisent par ailleurs en deux grands groupes : les divinités ouraniennes (du ciel), comme Bellenos (plus ou moins équivalent de l’Apollon romain), et les divinités chtoniennes (de la terre), comme Cernunnos.

 


Druides, bardes et augures
Pour honorer ces multiples dieux, on l’a vu, le chef de famille, du village, ou le patron ont autorité : pouvoir spirituel et temporel sont loin d’être aussi séparés qu’aujourd’hui, et il n’y a pas d’acte social qui n’ait aussi une part de religieux. Mais les grands gardiens de la tradition et des rituels sont les druides : appartenant à la classe sociale la plus élevée, ces hommes ont créé une unité religieuse dans un monde celte qui n’a jamais connu de véritable unité politique. Leur fonction dépasse d’ailleurs les limites du divin : ils sont des intellectuels polyvalents.

«Les druides stricto sensu s’occupent en effet des rituels, de l’enseignement et du domaine juridique, explique Thierry Luginbühl. A leurs côtés, dans le même groupe social, on trouve aussi les bardes, dont la mission est de transmettre la tradition par oral, en l’occurrence par les chants, et enfin les vates, les spécialistes de l’interprétation des augures.»

Des sacrifices humains exceptionnels
Les druides se piquent en effet de prédire l’avenir et, pour ce faire, ils sacrifient. Le plus souvent des animaux, parfois des êtres humains. Selon le témoignage de Jules César, les personnes passées par le fil de l’épée étaient des prisonniers de droit commun. Un druide portait un coup d’épée dans le dos de la victime, et le vates en tirait des augures en interprétant sa façon de tomber à terre.

«Ce type de pratique, probablement exceptionnel, a beaucoup marqué les Romains; il est à l’origine de cette perception des Gaulois comme des barbares sanguinaires qui perdure encore aujourd’hui, rappelle Thierry Luginbühl. Il faut nuancer cette image en se rappelant que César et les autres auteurs antiques ont surtout insisté sur tout ce qui leur semblait exotique ou se distinguait de leurs propres mœurs et croyances...»



Ce chaudron retrouvé à Gundesdrup
(DK) est une source d'info très
importante sur les divinités celtes. Plusieurs d'entre elles y sont en
effet représentées

Le rituel de la «circumambulation»
Les autres pratiques religieuses nous sont plus familières : les fidèles adoraient leurs dieux dans des sanctuaires qui se présentaient sous la forme d’enclos quadrangulaires, délimités par un fossé et une palissade. Comme chez les Romains, le temple lui-même, de plan carré ou circulaire, était interdit aux profanes, mais devant cette résidence du dieu se trouvait un autel sur lequel officiaient les druides ou d’autres autorités.

Le peuple honorait la divinité en marchant autour d’elle (rite dit de la «circumambulation»). Les Gaulois s’a-dressaient à leurs dieux pour demander quelque chose, s’excuser d’une fau-te, passer un contrat (genre : «si tu sau-ves ma fille, je te jure de te donner ceci ou de faire cela»), et enfin pour des remerciements.

Comment étudier ces rituels mystérieux

L’étude de statues, de l’iconographie, de l’épigraphie, de la toponymie, de sites archéologiques a permis de redessiner petit à petit la réalité de la religion celtique. «C’est un travail indispensable parce que nous ne disposons pas de sources littéraires directes : les druides connaissaient l’écriture, mais l’utiliser pour ce qui a trait au divin aurait été blasphématoire», précise Thierry Luginbühl.

De nombreuses informations sur le panthéon celte et les mœurs religieuses nous ont été transmises par des auteurs de l’Antiquité. Jules César notamment, qui s’est par exemple attaché avec un bonheur inégal à tisser des équivalences entre ses dieux et ceux des Gaulois. On trouve également dans les littératu-res médiévales irlandaise et galloise des informations sur les survivances tardives de cette religion sur laquelle il est de plus en plus important de tenir un discours scientifique.

«Cette religion est à la mode : les librairies regorgent de livres sur le sujet, remarque Thierry Luginbühl. Mais les auteurs de neuf ouvrages sur dix se lancent dans des extrapolations ésotérico-mystiques sans aucun fondement.» New Age et autres spiritualités du XXIe siècle obligent, toutes sortes de gourous et de guides se sont emparés du druidisme pour l’accommoder à leur sauce

A lire
Répertoire des dieux gaulois. Les noms des divinités celtiques connus par l’épigraphie, les textes antiques et la toponymie», Nicole Jufer et Thierry Luginbühl, Paris:, Editions Errance, 2001

 

Le vrai visage des dieux gaulois

Lug

Ce dieu, que Jules César a associé à Mercure et qu’il a placé à la tête de «son» panthéon gaulois, est sans doute le plus important en Gaule. Comme d’autres, il a subi l’influence du panthéon romain et ses attributions s’en sont trouvées réduites. On sait qu’il était considéré comme le protecteur du commerce, l’inventeur des arts et des techniques, mais il était aussi doté de compétences guerrières et il symbolisait le pouvoir royal. Il est ainsi représenté avec un sanglier, un corbeau ou une boule de gui. Le nom de «Lug» n’est attesté que par deux inscriptions (dont une près de chez nous, à Avenches, capitale des Helvètes), mais divers noms de lieux y font directement référence, comme Lugdunum (Lyon). «On pense que l’extrême rareté des attestations épigraphiques tient à la répression du druidisme, totalement interdit dès le règne de Claude (vers 45 après J.-C.), explique Thierry Luginbühl. Comme Lug était placé au sommet de la hiérarchie divine par les druides, il a certainement été particulièrement touché par cette répression.»

Taranis

Il est l’équivalent de Zeus ou Jupiter. Son nom, qui peut légèrement varier (Taranus, Taranuos, Taranucnus), est formé à partir du radical taran-, le tonnerre, dont il est le maître, ainsi que de la foudre. Il est le plus souvent représenté avec une roue, symbole probable du cosmos, ou tenant d’une main des éclairs zigzagants.

Toutatis

Passé à la postérité par la grâce d’un irréductible village gaulois, où on aimait particulièrement l’invoquer, Toutatis (ou Teutates) est l’équivalent de Mars. Comme lui, il est le dieu de la guerre; il porte souvent un casque, une épée et un bouclier. Mais la traduction littérale de son nom (celui du peuple) indique une fonction plus large de protection d’une tribu ou d’une région.

Belenos

Les noms celtiques d’Apollon, dieu des arts et de la médecine, peuvent se diviser en trois groupes. Le premier rattache ce dieu guérisseur à la symbolique solaire. Il est souvent représenté avec des éléments qui ont trait à la lumière, ou au cheval et à la navigation, représentations récurrentes de la course du soleil dans le ciel. On les trouve sous les noms de Belenos ou Belinus, soit «le brillant», ou encore de Grannus, «le Rayonnant».

Un deuxième groupe se rattache aux eaux thermales: on trouve des noms tels que Borvo ou Bormo (Le Chaud, Le Bouillonnant). «Il semble y avoir eu une assez nette distinction entre les divinités guérisseuses ouraniennes (Belenus ou Granus) et les divinités liées au thermalisme, dont la symbolique est chtonienne», précise Thierry Luginbühl. Dans le troisième groupe, on trouve des appellations locales, chacune attestée sur un seul site.

Rigane

Les Riganes, que l’on trou-ve sous différentes appellations assez pro-ches (Rigana, Rigina, Regina, Regiava), sont des divinités trônantes associées à des symboles royaux et parfois à des fauves. «Ces déesses s’apparentent vraisemblablement à la Rhiannon galloise, dont le nom vient de Rigantona, la «grande reine», et peut-être également à la Morrigan irlandaise», précise Thierry Luginbühl.

Epona

Le nom de cette déesse vient du celte «epos», le cheval. Elle protège les chevaux et les cavaliers, et a été vénérée par toutes les grandes civitates du nord-est de la Gaule et en Germanie supérieure (chez les Helvètes notamment). Mais on trouve des mentions de son nom dans tout le monde celte.

Son succès est tel qu’elle a même été adoptée par les Romains : palefreniers, voyageurs ou soldats se sont placés sous sa protection. La déesse est représentée avec ou sur un cheval (ou un poulain), souvent vêtue d’un long manteau. Elle tient parfois une corne d’abondance ou de la nourriture (gâteaux ou fruits)



Kuber, alter ego hindou de la divinité celtique Cernunnos

Hindous et Gaulois, les mêmes dieux vous honorerez

Les religions hindoues et celtiques présentent de nombreux points communs. Décortiqués entre Lausanne et Katmandou.

L’hindouisme et la religion celtique ont la même origine indo-européenne. La deuxième s’est éteinte au Moyen-Age et on ne dispose à son sujet que de sources lacunaires ou indirectes, alors que la première est toujours pratiquée par 700 millions de fidèles. «Nous organisons depuis quelques années des programmes de recherches dont l’objectif est de comparer les deux religions et d’utiliser les compétences et les connaissances de spécialistes de l’hindouisme pour mieux comprendre les différents aspects des croyances celtiques», explique Thierry Luginbühl. Du coup, les Lausannois collaborent avec la Tribhuvan University de Katmandou; le professeur est allé sur place avec des étudiants en février-mars 2002 et y retournera en 2003.

Ces contacts ont confirmé ce que les chercheurs savaient déjà, les deux religions présentent de nombreux points communs: la multitude de dieux, la complexité de leurs rapports, leur évolution au cours des siècles, les divinités topiques, comme Ganga pour le Gange ou Sequana pour la Seine, etc... Les deux sociétés présentent également une structure identique, constituée de trois groupes hiérarchisés: tout en haut les prêtres (druides chez les Celtes et brahmanes dans le monde hindou), ensuite les guerriers (equites selon la terminologie césarienne et kshatrias ou chetris en Inde), enfin les producteurs, soit les paysans et artisans (plebs et sutras).

Au-delà de ces éléments déjà connus, la collaboration entre les spécialistes des deux cultures a permis d’éclairer des points très précis, parmi lesquels l’iconographie. Une liste de symboles celtiques a ainsi été soumise à divers interlocuteurs qui ont pu les rapprocher de certains motifs hindous et proposer des hypothèses quant à leur signification.

Dans le même esprit, l’équipe lausannoise a tenté de comparer les dieux. Elle a constaté de fortes similitudes quant à la représentation et la fonction de certains d’entre eux. C’est le cas par exemple pour Cernunnos et Kuber, ou pour Sucellus et son «équivalent» Yama (voir illustrations).

Bref, les similitudes sont telles qu’Abraracourcix, le chef du village d’Astérix, aurait aussi bien pu jurer «par Indra!».