![]() |
|
![]() |
|
|
|
Les dieux de nos ancêtres
gaulois il n'y a jamais eu une religion celtique
|
|
|
Plus
mystérieuses que celles des Grecs ou des Egyptiens, les milliers
de divinités celtes commencent à sortir de terre, grâce
notamment aux travaux de l’archéologue lausannois Thierry Luginbühl.
Dites Jupiter ou Zeus, et
tout le monde voit à peu près de qui il s’agit. Lug,
Epona et Taranis, par contre, n’évoquent rien pour personne.
Et pourtant, nos ancêtres vénéraient ces divinités.
A Lausanne, Avenches et ailleurs dans le canton de Vaud, on retrouve leurs
traces. Mais faute de textes mythologiques et de sources directes, ces
dieux ont sombré dans l’oubli. Thierry Luginbühl, professeur
à l’Institut d’archéologie et des sciences de
l’antiquité de l’Université de Lausanne, s’emploie
à leur redonner vie Il n’y a jamais eu une religion celtique Comprendre qui étaient les
dieux gaulois et comment on les adorait n’est pas simple : «Il
n’y a jamais eu une religion celtique, comme d’ailleurs il
n’y a jamais eu une religion grecque ou romaine, raconte Thierry
Luginbühl. Les religions indo-européennes étaient toutes
stratifiées en une succession de niveaux : on trouve les croyances
personnelles, puis la religion familiale, les rites liés à
la profession, ensuite au quartier ou au village, à la ville, à
la région, à la nation et parfois à l’ensemble
du groupe linguistique. Le chef de chacun de ces niveaux (père,
patron, magistrat, roi, empereur, etc.) avait autorité sur sa religion,
même s’il se faisait conseiller ou remplacer par des prêtres,
les druides dans le monde celtique.» 2300 dieux différents. Au moins De plus, les noms et les fonctions
des dieux changent selon les régions et avec le temps, particulièrement
après la conquête romaine où une partie des divinités
gauloises ont été associées ou «mélangées»
au panthéon gréco-romain. Pour y voir un peu plus clair,
Thierry Luginbühl et Nicole Jufer ont rassemblé et classé
toutes les occurrences de dieux gaulois*: 2300 théonymes (noms
de dieux) ou épithètes (adjectif qui désigne un dieu
par l’une de ses qualités ou attributions) de divinités
celtiques sont consignés dans un ouvrage et une banque de données
informatisée. La multitude de noms répertoriés pour
chaque dieu (90 appellations différentes par exemple pour l’équivalent
de Mars) témoigne de la complexité de la chose. |
|
|
Lug, Teutates, Bellenos et les autres Décrire un panthéon celtique cohérent est donc impossible, mais Thierry Luginbühl s’est tout de même employé à classer plus en détail les théonymes qu’il a recensés. En se basant sur les fonctions et les attributions associées aux différents noms, souvent apparentées à celles des divinités romaines, il a établi une vingtaine de groupes. De nombreux théonymes renvoient
aux divinités les plus importantes, soit Lug (Mercure), Taranis
(Jupiter), Teutates (Mars), Bellenos (Apollon), Epona (déesse des
cavaliers) et Rigana (déesse reine), décrits et représentés
ci-dessous. Sucellus (dieu de la Vie et de la Mort) et Cernunnos (maître
des domaines souterrains) apparaissent plus en détail dans une
comparaison avec des dieux hindous (voir encore en page 45). Mais on trouvait également
chez les Gaulois un bon nombre de divinités très spécialisées,
proches par certains aspects des saints catholiques, dans la fonction
par exemple de protection d’un corps de métier : Ucuetis
était ainsi le dieu des métallurgistes. Par ailleurs, beaucoup
de dieux – et plus encore de déesses – étaient
des divinités topiques (liées à un lieu), comme Nemausus
(Nîmes) ou des divinités tutélaires. Presque tous
les grands fleuves et les chaînes de montagne les plus importantes
avaient ainsi leur dieu, dont ils portent le nom, comme Renus pour le
Rhin ou Alpes pour les Alpes.
|
|
|
Souvent, déesse suit son
mari Dans un rôle tout aussi
traditionnel, de nombreuses déesses incarnent la maternité.
Elles sont généralement invoquées au pluriel dans
les inscriptions (Matres, Matronae), et sont souvent représentées
par groupe de trois. Les «anges gardiens»
celtes On trouve ainsi des divinités
féminines dont le nom se construit autour du radical boudi-, la
victoire, comme Boudina ou Boudiga. Qu’ils soient hommes ou femmes,
les dieux gaulois se divisent par ailleurs en deux grands groupes : les
divinités ouraniennes (du ciel), comme Bellenos (plus ou moins
équivalent de l’Apollon romain), et les divinités
chtoniennes (de la terre), comme Cernunnos.
|
|
|
Druides, bardes et augures Des sacrifices humains exceptionnels «Ce type de pratique, probablement
exceptionnel, a beaucoup marqué les Romains; il est à l’origine
de cette perception des Gaulois comme des barbares sanguinaires qui perdure
encore aujourd’hui, rappelle Thierry Luginbühl. Il faut nuancer
cette image en se rappelant que César et les autres auteurs antiques
ont surtout insisté sur tout ce qui leur semblait exotique ou se
distinguait de leurs propres mœurs et croyances...»
|
![]() Ce chaudron retrouvé à Gundesdrup (DK) est une source d'info très importante sur les divinités celtes. Plusieurs d'entre elles y sont en effet représentées |
Le rituel de la «circumambulation» Le peuple honorait la divinité
en marchant autour d’elle (rite dit de la «circumambulation»).
Les Gaulois s’a-dressaient à leurs dieux pour demander quelque
chose, s’excuser d’une fau-te, passer un contrat (genre :
«si tu sau-ves ma fille, je te jure de te donner ceci ou de faire
cela»), et enfin pour des remerciements. Comment étudier ces rituels mystérieux L’étude de statues, de l’iconographie, de l’épigraphie, de la toponymie, de sites archéologiques a permis de redessiner petit à petit la réalité de la religion celtique. «C’est un travail indispensable parce que nous ne disposons pas de sources littéraires directes : les druides connaissaient l’écriture, mais l’utiliser pour ce qui a trait au divin aurait été blasphématoire», précise Thierry Luginbühl. De nombreuses informations sur le panthéon celte et les mœurs religieuses nous ont été transmises par des auteurs de l’Antiquité. Jules César notamment, qui s’est par exemple attaché avec un bonheur inégal à tisser des équivalences entre ses dieux et ceux des Gaulois. On trouve également dans les littératu-res médiévales irlandaise et galloise des informations sur les survivances tardives de cette religion sur laquelle il est de plus en plus important de tenir un discours scientifique. «Cette religion est à la mode : les librairies regorgent de livres sur le sujet, remarque Thierry Luginbühl. Mais les auteurs de neuf ouvrages sur dix se lancent dans des extrapolations ésotérico-mystiques sans aucun fondement.» New Age et autres spiritualités du XXIe siècle obligent, toutes sortes de gourous et de guides se sont emparés du druidisme pour l’accommoder à leur sauce A lire
|
![]() ![]() ![]() |
Le vrai visage
des dieux gaulois Lug Ce dieu, que Jules César a associé à
Mercure et qu’il a placé à la tête de «son»
panthéon gaulois, est sans doute le plus important en Gaule. Comme
d’autres, il a subi l’influence du panthéon romain
et ses attributions s’en sont trouvées réduites. On
sait qu’il était considéré comme le protecteur
du commerce, l’inventeur des arts et des techniques, mais il était
aussi doté de compétences guerrières et il symbolisait
le pouvoir royal. Il est ainsi représenté avec un sanglier,
un corbeau ou une boule de gui. Le nom de «Lug» n’est
attesté que par deux inscriptions (dont une près de chez
nous, à Avenches, capitale des Helvètes), mais divers noms
de lieux y font directement référence, comme Lugdunum (Lyon).
«On pense que l’extrême rareté des attestations
épigraphiques tient à la répression du druidisme,
totalement interdit dès le règne de Claude (vers 45 après
J.-C.), explique Thierry Luginbühl. Comme Lug était placé
au sommet de la hiérarchie divine par les druides, il a certainement
été particulièrement touché par cette répression.» Taranis Il est l’équivalent de Zeus
ou Jupiter. Son nom, qui peut légèrement varier (Taranus,
Taranuos, Taranucnus), est formé à partir du radical taran-,
le tonnerre, dont il est le maître, ainsi que de la foudre. Il est
le plus souvent représenté avec une roue, symbole probable
du cosmos, ou tenant d’une main des éclairs zigzagants. Toutatis Passé à la postérité
par la grâce d’un irréductible village gaulois, où
on aimait particulièrement l’invoquer, Toutatis (ou Teutates)
est l’équivalent de Mars. Comme lui, il est le dieu de la
guerre; il porte souvent un casque, une épée et un bouclier.
Mais la traduction littérale de son nom (celui du peuple) indique
une fonction plus large de protection d’une tribu ou d’une
région. |
![]() ![]() ![]() |
Les noms celtiques d’Apollon, dieu des arts et
de la médecine, peuvent se diviser en trois groupes. Le premier
rattache ce dieu guérisseur à la symbolique solaire. Il
est souvent représenté avec des éléments qui
ont trait à la lumière, ou au cheval et à la navigation,
représentations récurrentes de la course du soleil dans
le ciel. On les trouve sous les noms de Belenos ou Belinus, soit «le
brillant», ou encore de Grannus, «le Rayonnant». Rigane Les Riganes, que l’on trou-ve sous
différentes appellations assez pro-ches (Rigana, Rigina, Regina,
Regiava), sont des divinités trônantes associées à
des symboles royaux et parfois à des fauves. «Ces déesses
s’apparentent vraisemblablement à la Rhiannon galloise, dont
le nom vient de Rigantona, la «grande reine», et peut-être
également à la Morrigan irlandaise», précise
Thierry Luginbühl. Epona Le nom de cette déesse vient du celte «epos», le cheval. Elle protège les chevaux et les cavaliers, et a été vénérée par toutes les grandes civitates du nord-est de la Gaule et en Germanie supérieure (chez les Helvètes notamment). Mais on trouve des mentions de son nom dans tout le monde celte. Son succès est tel qu’elle a même
été adoptée par les Romains : palefreniers, voyageurs
ou soldats se sont placés sous sa protection. La déesse
est représentée avec ou sur un cheval (ou un poulain), souvent
vêtue d’un long manteau. Elle tient parfois une corne d’abondance
ou de la nourriture (gâteaux ou fruits) |
![]() Kuber, alter ego hindou de la divinité celtique Cernunnos |
Hindous et Gaulois, les mêmes dieux vous honorerez Les religions hindoues et celtiques présentent de nombreux points communs. Décortiqués entre Lausanne et Katmandou. L’hindouisme et la religion celtique ont la même origine indo-européenne. La deuxième s’est éteinte au Moyen-Age et on ne dispose à son sujet que de sources lacunaires ou indirectes, alors que la première est toujours pratiquée par 700 millions de fidèles. «Nous organisons depuis quelques années des programmes de recherches dont l’objectif est de comparer les deux religions et d’utiliser les compétences et les connaissances de spécialistes de l’hindouisme pour mieux comprendre les différents aspects des croyances celtiques», explique Thierry Luginbühl. Du coup, les Lausannois collaborent avec la Tribhuvan University de Katmandou; le professeur est allé sur place avec des étudiants en février-mars 2002 et y retournera en 2003. Ces contacts ont confirmé ce que les chercheurs savaient déjà, les deux religions présentent de nombreux points communs: la multitude de dieux, la complexité de leurs rapports, leur évolution au cours des siècles, les divinités topiques, comme Ganga pour le Gange ou Sequana pour la Seine, etc... Les deux sociétés présentent également une structure identique, constituée de trois groupes hiérarchisés: tout en haut les prêtres (druides chez les Celtes et brahmanes dans le monde hindou), ensuite les guerriers (equites selon la terminologie césarienne et kshatrias ou chetris en Inde), enfin les producteurs, soit les paysans et artisans (plebs et sutras). Au-delà de ces éléments déjà connus, la collaboration entre les spécialistes des deux cultures a permis d’éclairer des points très précis, parmi lesquels l’iconographie. Une liste de symboles celtiques a ainsi été soumise à divers interlocuteurs qui ont pu les rapprocher de certains motifs hindous et proposer des hypothèses quant à leur signification. Dans le même esprit, l’équipe lausannoise a tenté de comparer les dieux. Elle a constaté de fortes similitudes quant à la représentation et la fonction de certains d’entre eux. C’est le cas par exemple pour Cernunnos et Kuber, ou pour Sucellus et son «équivalent» Yama (voir illustrations). Bref, les similitudes sont telles qu’Abraracourcix, le chef du
village d’Astérix, aurait aussi bien pu jurer «par
Indra!». |