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La concurrence de tels régimes ne détruit-elle
pas les acquis sociaux chez nous ?
Les pays pauvres doivent pouvoir nous faire concurrence,
et ce, au niveau que nous détestons le plus : ils acceptent de
travailler davantage que nous, à des salaires plus bas, dans des
conditions d’hygiène et de sécurité moindres,
voire en bénéficiant du travail de personnes jeunes qui
chez nous devraient se trouver sur les bancs d’école. Mais
en leur niant cela, on ampute très sé-rieusement leurs possibilités
de croissance et de développement.
Ce qui nous pose malgré tout un problème...
C’est vrai. Lorsqu’on dit que «dans les
échanges internationaux il n’y a que des gagnants»,
on se place sur un plan global. Si la Thaïlande, par exemple, en
produisant des chaussures va con-currencer les producteurs européens,
globalement tout le monde va en bénéficier, sauf les producteurs
concurrencés. On ne peut pas encourager ces pays à participer
aux échanges et leur acheter des biens – qui vont leur permettre
de se développer – sans que chez nous il n’y ait des
restructurations et des remises en question dans les secteurs concurrencés.
C’est là, je pense, le problème fondamental. Chaque
fois que l’on dit vouloir plutôt protéger nos producteurs,
on empêche un pays en voie de développement de se développer
justement en exportant chez nous.
Mais en acceptant de laisser périr
certains secteurs économiques placés en concurrence avec
des pays qui ne jouent pas avec les mêmes règles de jeu,
n’est-on pas en train d’accepter la disparition d’un
modèle de société ?
Je ne crois pas. Les chiffres montrent que, même
si la restructuration de notre économie est très importante
et que de nouveaux pays rejoignent le club des pays développés,
le phénomène ne s’accompagne pas d’une diminution
du niveau de vie moyen réel chez nous. Il a continué d’augmenter.
Certes, les pays en développement mettent des secteurs de nos économies
en difficulté. Mais on ne peut pas avoir le beurre et l’argent
du beurre. Ce qu’on aimerait parfois, c’est qu’ils se
développent tout seuls sans nous déranger. Cela, c’est
une hypocrisie. Ils doivent pouvoir contester aujourd’hui les marchés
qui ont été les nôtres et de notre côté,
nous devons trouver d’autres marchés.
Lesquels par exemple ?
Il y a dix ans, on n’aurait pas imaginé tous
les développements liés à la téléphonie
mobile ni à l’expansion des services de loisirs.
L’informatique est une révolution technologique,
mais il y en a une par siècle...
On peut s’interroger, c’est vrai, de savoir
si la révolution informatique est comparable à l’invention
du moteur à explosion. Il me semble qu’on observe plutôt
constamment de petites révolutions technologiques. Désormais,
je pense que nous vivons dans une société plus ouverte,
plus mobile, plus contestable. Plus fragile aussi, mais je crois que nous
avons les instruments pour gérer cette situation. C’est vrai
qu’il y a un risque. Mais on ne fait pas d’omelettes sans
casser des œufs.
Si l’on vous entend bien, tout le monde ou presque
est gagnant dans les échanges. Mais comment expliquez-vous l’insatisfaction
et les craintes qui se manifestent chez nous ?
Je répète cette réalité qu’il
peut y avoir des perdants au sein d’une société globalement
gagnante. Il faut trouver les moyens de les compenser et d’amortir
les chocs. Cela dit, il faut distinguer la réalité et la
perception de la réalité. Il y a clairement un sentiment
d’insécurité, mais je crois que le problème
est ail-leurs. Fondamentalement, le capitalisme ne fonctionne bien que
si les gens font preuve de maturité par rapport à l’argent
qui n’est qu’un moyen et non l’objectif de la vie. Or
j’ai l’impression que cette maturité tend à
disparaître. Les gens ont moins de contraintes financières
qu’autrefois mais ressentent le contraire. La perte de maturité,
c’est cela, je pense.
Le système les encourage dans ce sens. La pub
entretient précisément cette immaturité
chez son destinataire, contraint à être perpétuellement
insatisfait et à consommer parfois à crédit. Sans
cette attitude déraisonnable, le boum «high-tech» aurait-il
eu lieu ?
Il faut une cohérence entre cette évolution
et les habitudes des consommateurs. Le système ne fonctionne plus
lorsque l’on continue à avoir des habitudes liées
à une croissance des revenus de 2,5 % par an et que soudain la
croissance annuelle s’abaisse à 1% par an. Mais dans l’ensemble,
la logique du système n’est pas dépendante d’un
taux de croissance élevé. Le système s’est
montré parfaitement robuste à des taux de croissance de
3 %, de 2 % ou de 1%. Il n’y a rien dans la logique du système
capitaliste qui dirait que le système va s’autodétruire
à partir du moment où le taux de croissance à moyen
ou long terme est de 0%.
Imaginons que le fameux «gâteau»
économique ne grossit pas (croissance zéro), mais que certains
continuent à revendiquer des parts croissantes de gâteau.
Cette redistribution se fera automatiquement au détriment d’autres
personnes, non ?
Là-dessus, je suis d’accord et c’est
vrai d’ailleurs, tant à l’intérieur d’un
pays qu’à une échelle globale. De ce point de vue,
il suffirait de donner une partie de l’argent des riches aux pau-vres
pour résoudre les problèmes de pauvreté. Mais cette
image n’est vraie qu’à un moment donné, un arrêt
sur image justement. Dans une vision dynamique, évolutive, le désir
des riches de devenir plus riches – les pauvres ont d’ailleurs
la même aspiration – les encourage à innover et à
créer de la valeur dont le système entier peut profiter.
Certes ils s’enrichissent mais une fois riches ils dépensent.
Ce qui donne du travail. Dès lors, en cascade, leur argent fait
vivre et progressivement enrichit aussi les plus pauvres. Cela est vrai
aussi à l’échelle globale. C’est pourquoi, le
plus gros risque c’est justement que la croissance s’effondre
aux Etats-Unis, car quand l’Amérique consomme, tout le monde
en profite.


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