Comment la médecine hi-tech réveille les pratiques ancestrales
Elisabeth Gilles

Ces soins populaires si présents
La référenc e au sacré
Médecine en religion
Nous cherchons des réponses physiques et métaphysiques
La santé, idéal suprême

Le mystère des guérisseurs
Ce qui n'est plus dans la croix
Méditation silencieuse
Il y a des choses que l'on n'apprend pas
Savoir attendre
Un problème de destin
Un problème de destin?


Illario Rossi, professeur extraordinaire
en anthropologie de la santé à la
Faculté des sciences sociales et
politique de l'UNIL

Sur un marché de la santé où fleurit une technologie médicale toujours plus sophistiquée, rebouteux et guérisseurs se portent comme des charmes. Nous combinons gaillardement scanner et prières. Avons-nous perdu le nord ? Tentative de réorientation, avant l’ouverture de Mednat, le Salon des médecines «naturelles».

Soit un léger mal de dos, vaguement inconfortable. Mais qui persiste, s’installe et devient envahissant. Que faire? Apposer une feuille de choux verts, cuite mais à peine. Ou plutôt une mixture de blanc d’œuf et d’ail pilé? Faire une radio puis un scanner et aller chez l’ostéopathe entre les deux? Suivre parallèlement des séances de sophrologie? Avant de se décider pour la kinésithérapie, en alternance avec du shiatsu, ou s’en remettre, finalement, au guérisseur? Aujourd’hui, les ressources de celui qui est confronté à un problème de santé sont multiples. Elles vont des voies balisées aux chemins de traverse plus ou moins répertoriés (ou l’inverse).

Et, même en cas de maladies graves, deux Suisses sur trois ont recours à des stratégies combinées. «Lorsque qu’on cherche à explorer les pratiques en la matière, on est immédiatement plongé dans le pluralisme médical», fait remarquer Ilario Rossi, professeur extraordinaire en anthropologie de la santé à la Faculté des sciences sociales et politique, et chef de projet au Département universitaire de médecine et santé communautaire.


Ces soins populaires si présents

Ce pluralisme est composé de deux grands blocs : la médecine scientifique et les médecines dites complémentaires, dont l’OMS répertorie 280 sortes en Europe occidentale. On peut classer ces dernières en trois grands types, parmi lesquels les soins populaires.
«Ceux-ci représentent bien plus qu’un phénomène de mode. Même si ce sont les années 70, avec le mouvement contre-culturel, le retour à la nature, une certaine opposition à la technicisation de la médecine qui ont participé à leur visibilité, constate Ilario Rossi. Car la tendance se prolonge et se renouvelle. Ils sont aujourd’hui très présents parmi les multiples pratiques «thérapeutiques». Et, loin d’être seulement une réponse à une crise aiguë, ils sont utilisés pour potentialiser au mieux le fonctionnement du corps, comme entretien de soi-même, dans le cas de la phytothérapie, par exemple.»

Du savoir le plus partagé, celui qui concerne les plantes, au plus caché ou au plus «mystérieux» – rebouteux, faiseurs de secret, guérisseurs voire sorciers (un phénomène peu étudié en Suisse), il y a différents échelons. Mais tous les acteurs de ces soins ont en commun de ne pas avoir de légitimité politique ni juridique et de n’avoir pas fait de longues études pour soulager nos maux.

La référence au sacré

«Les guérisseurs, par exemple, ont reçu le don de soigner, explique l’anthropologue. Une sorte de filiation, par transmission de maître à disciple. Encore faut-il, c’est une loi inéluctable, qu’ils soient eux-mêmes passés par une importante expérience de la souffrance. A la suite d’un événement – accident ou maladie –, qui constitue une rupture. De même que les faiseurs de secret, ils se considèrent comme des médiateurs. Des «porte-parole» d’une autre dimension qui devient active face à la souffrance, pour peu qu’elle soit sollicitée volontairement par l’intention d’un être humain qui veut en soulager un autre. Cette référence au sacré reste constante à travers le temps. Tout comme certaines pratiques, telles que l’imposition des mains. Et c’est en développant un instrument peu présent dans la médecine scientifique, l’intuition, que le guérisseur opère.»

Médecine et religion

Sacré, don, intuition : avons-nous perdu la Raison? Le fait est qu’en matière de soins populaires, la demande est très importante. Qu’est-ce qui con-duit tant de personnes à avoir recours à des pratiques irrationnelles, tout en reconnaissant par ailleurs la validité de la médecine scientifique? L’empathie sans doute : elle s’établit plus volontiers avec quelqu’un qui dit être passé lui-même par la souffrance, ce qui en fait un semblable, voire un allié. Mais la référence à une dimension transcendante joue son rôle. Quel que soit le rapport que chacun entretient avec la religion, elle nous renvoie à une série de questions: qu’est-ce que l’homme sur la terre? qu’est-ce qu’une croyance, quel sens lui donner, que me permet-elle de comprendre de la vie et de la mort?



Nous cherchons des réponses physiques et métaphysiques

Ce questionnement dépasse largement la réponse ponctuelle à un problème de santé pour embrasser tout le champ symbolique de la signification de la vie, remarque Ilario Rossi : «Or, ce genre de questionnement est de plus en plus fréquent. Nous cherchons des réponses à la fois physiques et métaphysiques, poursuit-il. Etre biologique qui s’enracine dans un corps, l’homme a besoin aussi de réponses qui dépassent le matérialisme. Ce n’est pas une lutte entre le vrai et le faux, entre le rationnel et l’irrationnel, c’est leur co-ha-bitation qui caractérise notre société. Ceci dit, il faut être attentif au charlatanisme, aux abus, à la logique marchande qui investit un champ où la gratuité a longtemps été la loi. Mais ce qui est inéluctable, c’est que plus la médecine devient technologique, plus on assiste à une sorte d’autorégulation sociale par le recours à un ancrage dans l’archaïque, dans le sens de fondamental, d’originel.»

la santé, idéal suprême

Autre évolution d’importance : la san-té du corps remplace le salut de l’âme, au rayon des références. «Le concept de santé est exalté, constate l’anthropologue. Elle est élevée au rang d’idéal suprême, de morale unanime dans une société par ailleurs déchirée quant à ses conceptions de l’existence. Elle se substi-tue à la religion. Le glissement est très net depuis ces dernières décennies.» C’est que la baisse des pratiques religieuses traditionnelles n’évacue pas le besoin de sacré. La quête thérapeutique s’accompagne donc d’une quête de spiritualité.

«En réalité, conclut Ilario Rossi, la question se pose de savoir si la recherche d’efficacité thérapeutique est toujours le but et de quelle efficacité il s’agit. On assiste en effet à l’émergence progressive d’une conception thérapeutique située au croisement du religieux et du curatif.»

A ce croisement embouteillé, c’est le patient qui fait la circulation. Du moins est-ce la tendance actuelle: de plus en plus au centre de la problématique de santé, il conjugue diverses pratiques sur la base de son expérience, de sa trajectoire et de ce qu’il a entendu. A la santé de son corps, en espérant que le salut de son âme suivra.


Le mystère des guérisseurs

Entrer dans le monde des guérisseurs est une invitation à se reconnecter aux images symboliques qui nous habitent. Deux films nous y aident, «Voie parallèle» (1986) et «Le Don redonné» (1999), tous deux réalisés par Charles Chalverat et André Béday.

ls ne percent pas le mystère, ce serait trop simple. Pourtant, au détour d’u-ne phrase, une piste est lancée : «Le dé-croix, tout est là», dit André. Il est l’un des très nombreux guérisseurs qui exercent leur art dans le canton du Jura : il y a quinze ans, on en comptait au moins cent quarante pour soixante-quatre médecins. Mais Charles Chalverat estime qu’ils sont en fait le double...

«Ce qui n’est plus dans la croix»

«Pour eux, le dé-croix sert à nommer «ce qui n’est plus dans la croix», c’est-à-dire dans le processus qui con-siste à tenir la tension entre la verticalité et l’horizontalité», explique cet en-seignant à l’Ecole d’études sociales et pédagogiques, à Lausanne.

Ses films ont été projetés en dé-cem-bre dernier dans le cadre d’un enseignement informatif sur les médecines parallèles de la Faculté de médecine. Lui-même Jurassien, il avait pour grand--mère une dame convaincue qu’il faut se méfier des livres car «la Nature ne les a pas lus».

«Elle baignait dans ces logiques-là, raconte-t-il. Enfant, j’ai moi-même été très souvent chez des guérisseurs, pour des problèmes d’hémorragie, de verrues ou d’entorses. Par la suite, mes recherches sur le pouvoir dans la relation d’aide m’ont amené à m’intéresser à eux, car cette notion est très présente dans leur pratique.» Précisons que dans ses films, le terme désigne des personnes qui associent le savoir du faiseur de secret et celui du rebouteux.


Une guérisseuse jurassienne décharge
ses ondes négatives contre un arbre

Méditation silencieuse

«Les gestes des guérisseurs, poursuit Charles Chalverat, consistent à «rétablir» la croix. Sur le plan physique, ils travail-lent à remettre le bassin dans son assise, à imposer les mains sur le sacrum ou sur l’endroit du corps qui fait la jonction entre les épaules et la colonne vertébrale, c’est-à-dire, au lieu du croisement.»

Et ils s’appliquent à toutes sortes de maux. Quant au fameux secret, il se réfère toujours à une transcendance : «C’est la foi qui me donne ma force, assure André. Je ne suis rien d’autre qu’une clé. Je ne cherche pas, je regar-de la personne, j’attends. Et tout à coup, je ressens où est placée la douleur. Ma main se pose alors directement au bon endroit.»

«Il y a des choses que l’on n’apprend pas»

Le rapport au religieux n’est pas toujours aussi explicite. Dans d’autres li-gna-ges, l’application du secret consiste en une méditation silencieuse, qui se réfère toujours à la verticalité et à l’ho---rizontalité. Pour Jean-Marie, ce sont les sources et les arbres qui révèlent ces notions dans la nature. Cet «apprenti-guérisseur» a vu sa carrière de cycliste interrompu par un accident. C’est à la suite de cette rupture qu’après plusieurs années, il a été intégré dans une filiation de guérisseurs en «recevant le don».

Difficile, pourtant, de définir la trans-mission : «Il y a des choses que l’on n’apprend pas, on les a en soi. Ce n’est pas une voie construite théoriquement, même si elle comporte un aspect technique, à côté de l’aspect spirituel», tente-t-il d’expliquer. Quant à la relation avec le maître, elle est «hors langage»... Beaucoup plus facile à formuler est son amour des arbres : «Pour moi, dit-il, il est toujours bouleversant d’en voir un arraché.»

Savoir attendre

Le respect profond de la nature, le lien avec ce qu’elle a de plus mystérieux, voire de sacré, tous le partagent. Paysan-guérisseur, André, lui, sait bien que «la nature nous apprend qu’il faut savoir attendre». Aussi sceptique soit-on, ce personnage étonnant ne laisse pas indifférent lorsqu’il raconte son bonheur d’admirer les épis et leur alignement ou sa tristesse au moment de faucher parce qu’alors, il «a l’impression de tuer».

Quel que soit le nom utilisé pour évoquer la transcendance – Dieu, la Vie, la Nature –, c’est toujours elle qui a le dernier mot. Et gare à celui qui outrepassera sa loi! Les guérisseurs en cause parlent de chocs en retour, à l’image de ce qui arrive au héros de «La Mort marraine», le conte des frères Grimm. Mais dans leur cas, lorsqu’il y a abus de pouvoir, la mort peut n’être que symbolique et ne toucher qu’une part de leur vitalité. Un pouvoir qui ne fonctionne, à en croire Charles Chalverat, que pour autant que le guérisseur reste à sa place d’intermédiaire et qu’il soit en contact avec la part blessée de lui-même. Sa propre expérience initiatique de la souffrance devant l’y aider.

Un problème de destin

Mais ne devient pas guérisseur qui veut. Il y faut de l’humilité. Une sorte de simplicité qui n’empêche pas les formules saisissantes. Celle-ci, par exemple : «Au fond de ton manque est ta vocation.» Charles Chalverat n’est pas prêt d’en oublier l’auteur, un paysan-guérisseur qui lui a «balancé» cette vérité en le regardant droit dans les yeux. Le psychologue Boris Cyrulnik, connu pour avoir popularisé la notion de résilience, ne la renierait sans doute pas.

La question du comment n’en est pas résolue pour autant. Même si certaines séances très rapides s’apparentent à l’hypnose, dans la mesure où, là aussi, on fait appel à la part saine de l’individu. Celle-ci devient opérante pour peu qu’on la sollicite et pour peu que «l’aidant» ne se substitue pas à elle, dans un désir de maîtrise. «S’ils laissent travailler leur corps, s’ils sont prêts à accepter le travail, cela marche, constate André. Les gens viennent avec la certitude que je peux les aider, c’est important, même s’ils n’ont pas la foi.»

Un problème de destin?

Et si cela ne marche pas? Alors c’est que la situation n’est pas «mûre» ou bien que l’on a affaire à un problème de destin. Dans le domaine des guérisseurs, le vécu subjectif, toujours suspect d’états d’âmes impossibles à objectiver, est survalorisé. Le développement intérieur constituant une indispensable étape sur leur chemin.

Dans la médecine officielle, il est purement et simplement évacué. Alors, imposition des mains ou chimie pure et dure, à quel saint faut-il se vouer? Charles Chalverat n’oppose pas un monde à l’autre: Toute la difficulté de la relation d’aide est de faire tenir ensemble quelque chose qui permet le développement d’une consistance personnelle intime, appelons-la initiatique, et des références à des théories expérimentées», constate-t-il.
La voie du milieu, en quelque sorte.

 

À LIRE :

«Le Don redonné» peut être
obtenu au Service audiovisuel
de l’Ecole d’études sociales
et pédagogiques (eesp),
chemin des Abeilles 14, cp 70,
1000 Lausanne 24.