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Après le loup,
la louve revient dans les Alpes La
deuxième phase de colonisation
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Avec le mois de février et la période du rut, de nombreux loups quittent les meutes. De jeunes mâles et, depuis peu, des femelles arrivent en Suisse pour s’y installer. Les loups de 2003 considèrent-ils le Valais comme un territoire suffisamment sûr pour y pointer le bout des oreilles avec une femelle, dans l’espoir de s’y reproduire et de former bientôt une première meute? Voilà la question qui vous faisait passer pour un provo-cateur au Café des Trois Chasseurs, il y a quel-ques semaines encore. Reste que cette interrogation devient légitime de-puis que les analyses génétiques du spécialiste de l’Université de Lausanne Luca Fumagalli ont démontré – c’était inédit depuis le retour présumé du grand canidé en 1994 – qu’une louve avait franchi la frontière suisse pour venir croquer quelques moutons dans la région du Simplon durant l’été 2002. Une présence féminine en Valais qui change tout. Ou presque. «Les individus commencent peut-être à s’établir, observe Luca Fumagalli. Il y a de la reproduction en France. Il y en aura vraisemblablement en Suisse, comme le laisse supposer l’arrivée de cette louve.» Tout indique en effet que les grands canidés d’origine italienne sont sur le point de franchir un palier supplémentaire dans leur tentative de (re)-coloniser les Alpes suisses. Notamment parce que la louve, comme la femelle de l’ours, serait moins aventureuse que le mâle quand il s’agit de quitter la meute et de conquérir de nouveaux territoires. «Nous disposons de très peu d’informations sur les migrations des loups en Europe. Mais les études américaines montrent que ce sont plutôt les jeunes mâles qui se dispersent, voire, parfois, mâle et femelle. Mais aucune étude ne met en évidence de migration de fe-melles seules ni de femelles qui migrent en premier», ajoute le biologiste Jean-Marc Landry, auteur de «Le loup» (Delachaux & Niestlé, 2001) et de «Pourquoi craindre le loup?» (La question, Ed. de L’Hèbe, 2001). Sachant que les études génétiques
de Luca Fumagalli ont préalablement confirmé l’arrivée
en Suisse de huit mâles entre 1998 et 2001, il y a fort à
parier que les loups italiens migrent de la même manière
que leurs cousins américains. C’est, du moins, l’analyse
de Jean-Marc Landry : «L’arrivée de cette louve annonce
que l’animal est entré dans une deuxième phase de
colonisation.» |
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Enfin
des informations incontestables
Au-delà de l’aspect sentimental et médiatique que représente la présence d’une louve sur le sol suisse, les informations obtenues grâce aux études génétiques lausannoises nous éclairent avec objectivité sur la progression réelle des loups qui passent la frontière suisse depuis la fin 1994 et l’affaire de la «Bête du val Ferret». Une qualité précieuse dans ce domaine où les éléments incontestables sont rares. Tant le retour naturel du grand prédateur provoque des réactions –invariablement passionnées – qui vont de l’exagération des uns au mutisme des autres. Animal des plus discrets, Isengrin n’a pas
l’habitude de trahir sa présence, sauf quand il attaque des
moutons. Si l’on ajoute à cela les innombrables rumeurs de
braconnages de loups, les récits invérifiables des chasseurs,
la suspicion engendrée par les écologistes et l’inquiétude
des éleveurs pour la sécurité de leurs troupeaux,
on mesure la difficulté qu’il y a à savoir réellement
ce qui se passe sur le terrain. |
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Loups,
y êtes-vous?
Ce contexte polémique explique que les résultats des recherches génétiques lausannoises provoquent régulièrement quelques émois. C’était notamment le cas lors de la publication du rapport annuel du Kora 2001 (le projet loup suisse) où Luca Fumagalli révélait que quatre loups différents (baptisés individus c, d, e et f) avaient arpenté les vallées valaisannes d’une patte assurée entre la fin du printemps et l’été 2000. Une époque haute en couleur où le Service valaisan de la chasse s’était mis à l’affût d’un seul animal et avait eu l’impression de régler le problème en tirant deux loups le même jour, après des mois de battues infructueuses. A cette révélation de la présence
pendant cette période de quatre prédateurs s’était
ajouté un détail qui avait fait beaucoup de bruit en Valais
: l’an-nonce que l’animal condamné à mort par
Berne ne figurait pas parmi les loups tirés! La Confédération
n’avait en effet délivré qu’une seule autorisation,
celle d’abattre l’individu c, et voilà que ce serial
killer de brebi avait échappé aux chasseurs!
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La
preuve par 9
Au-delà de l’anecdote – «mes analyses ne prouvent pas que l’animal tiré n’avait mangé aucun mouton», précise Luca Fumagalli –, les analyses lausannoises ont surtout fait passer le nombre de loups ayant transité par la Suisse à sept. Un total qu’il faut désormais élever à neuf, puisque deux animaux supplémentaires, l’individu h (repéré aux Grisons en 2001) et l’individu i (la première louve signalée en Valais en 2002) ont été ajoutés à la liste. Quant au dixième individu, il viendra peut-être des Grisons où plusieurs attaques suspectes ont été enregistrées durant l’année 2002. Avant que la présence d’un animal (encore non-identifié) ne soit génétiquement confirmée à la fin janvier 2003. «Ce total provisoire de neuf
loups en quatre ans constitue un minimum», assure Luca Fumagalli.
Ce qui l’empêche d’être plus élevé?
«Mes recherches dépendent beaucoup des échantillons
qui me sont transmis.» Et ce matériel a fortement diminué
en 2002. Durant cette dernière année, le laboratoire lausannois
n’a effectué qu’une vingtaine d’analyses, soit
deux fois moins qu’en 2001 (une cinquantaine). Comment expliquer
une telle chute? Luca Fumagalli hausse les épaules : «L’arrivée
des échantillons est beaucoup liée aux attaques de moutons.
Si le loup mange du gibier, ça ne gêne personne et les échantillons
ne sont pas récoltés par les gardes-chasse. Ce qui est sûr,
c’est qu’aujourd’hui, il peut très bien y avoir
plusieurs loups en Suisse sans qu’on s’en aperçoive.» |
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Le loup n’est pas revenu pour les moutons La logique plaide d’ailleurs pour ce scénario. Et la génétique aussi, comme le montre l’analyse détaillée de 94 échantillons découverts durant ces dix dernières années dans les Alpes suisses et françaises en collaboration avec l’équipe du Dr Pierre Taberlet, à Grenoble. Ces données, «les premières qui portent sur du matériel de ce type récolté sur une aussi longue période», nous racontent la dynamique de recolonisation d’une espèce. «On découvre ainsi que les premiers loups sont repartis des poches où ils survivaient en Italie pour se lancer vers l’arc alpin», explique Luca Fumagalli. Pourquoi? «Parce que l’Italie a adopté des lois sur la conservation de la faune. Et surtout parce que – argument que l’on oublie souvent –, les conditions écologiques dans les Alpes lui sont aujourd’hui beaucoup plus favorables qu’elles ne l’étaient il y a cent ans, quand les chasseurs ont fait disparaître les loups.» Le prédateur n’est pas revenu pour les
moutons, poursuit Luca Fumagalli. Il est de retour parce que le nombre
de chamois et de cervidés est infiniment supérieur à
ce qu’il était il y a un siècle, à l’époque
où les grands herbivores commençaient à disparaître
de nos montagnes. Autant d’animaux qui ont été réintroduits
depuis avec le succès que l’on sait, et qui viennent s’ajouter
au nombre de proies potentielles du loup. |
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Du gibier en abondance dans les Alpes, voilà qui suffit à attirer ce formidable randonneur capable d’abattre des centaines de kilomètres sans être repéré. Car, comme l’a confirmé l’étude lausannoise, il y a toujours un temps de retard entre l’arrivée des émigrants et leur détection sous forme de cas isolés, souvent fort éloignés les uns des autres. La trace génétique d’un loup italien
est ainsi confirmée dans les Vosges en 1994, ce qui semble alors
très loin de ses bases. Côté suisse, sa présence
n’est confirmée qu’en 1996 en Valais, alors qu’elle
était soupçonnée dès la fin 1994 dans le val
Ferret. Sa présence est encore certifiée dans le Massif
central en 1997, dans les Pyrénées orientales en 1999, et
au Tessin et aux Grisons en 2001. Avec de telles facultés, l’ennemi N°
1 des chasseurs et des éleveurs devrait selon toute vraisemblance
regagner sa place dans nos forêts, estime Luca Fumagalli, qui ne
voit guère de limite à sa dispersion actuelle : «Les
loups recolonisent l’aire de répartition originelle de l’espèce.
Sachant que le loup a été l’une des espèces
les plus répandues sur ce continent, cela pourrait dire toute l’Europe.» |
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Le loup transalpin diffère de ses cousins espagnols et balkaniques. La faute aux glaciations. Comme d’autres animaux, le loup a développé
une variante de son ADN mitochondrial qu’on ne retrouve qu’en
Italie, explique Luca Fumagalli. Cette évolution date de l’époque
glaciaire, quand le prédateur a dû quitter les Alpes pour
se réfugier dans les ré-gions plus chaudes de l’Europe
comme l’Espagne, l’Italie et les Balkans. Au-tant de refuges
où il a vécu comme dans un vase clos, en développant
des différences génétiques qui restent perceptibles
aujourd’hui. |
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L’analyse ADN d’un animal passé dans les Grisons annonce peut-être les retrouvailles des meutes italiennes, espagnoles et balkaniques. Y compris en Suisse. Avec la fondation du Laboratoire de biologie de la conservation (LBC) * en 2000, l’analyse génétique des échantillons biologiques «problématiques» est devenue une spécialité de l’Université de Lausanne. Des chercheurs comme Luca Fumagalli y utilisent la PCR, une technique qui permet d’obtenir une énorme quantité d’ADN à partir de très peu de matériel biologique de départ. On peut ainsi tirer un maximum d’informations d’échantillons aussi fragiles que les crottes, poils ou déjections contenant une très faible quantité de matériaux génétiques. Et cela même quand ils arrivent au laboratoire dans un état de dégradation important. Des migrants majoritairement italiens Cette technique d’échantillonnage est non invasive: on utilise ce que l’animal a déposé sur le terrain, sans que sa capture soit nécessaire pour effectuer un prélèvement. Elle suffit à Luca Fumagalli pour donner avec certitude le nom de l’espèce (loup, renard, chien, lynx ou autres), le sexe et l’origine (italienne, Europe de l’Est, américaine) de l’animal suspect qui a laissé des traces derrière lui, et le nombre d’individus qui ont transité dans notre pays à un moment donné. «Sur dix ans, nous avons analysé
256 échantillons en collaboration avec l’Université
de Grenoble. Il s’agissait de 190 crottes, 40 poils, 22 tissus provenant
d’animaux morts et 4 régurgitations, précise Luca
Fumagalli. Le taux de succès des analyses est de 226 sur 256, mais
il serait encore meilleur aujourd’hui du fait des améliorations
techniques. Sur ces 226 échantillons iden-tifiés, 99 appartenaient
à des loups. Et parmi eux, seuls 5 échantil-lons n’étaient
pas d’origine italienne.» L’un de ces cinq échantillons suspects avait été transmis au laboratoire par des journalistes valaisans. Canular ou test discret du laboratoire, il n’a pas pris en faute le chercheur lausannois. Deux autres échantillons identifiés comme extra-italiens provenaient d’animaux capturés en France avec des filets, en 1995. Connaissant la méfiance naturelle du loup face à l’homme, il faut imaginer que ces deux animaux-là, si faciles à piéger, s’étaient échappés de zoos ou d’élevages. Le quatrième échantillon suspect était issu d’une variété de loups nord-américaine. Lui aussi pourrait provenir d’un animal échappé d’un zoo. Le cinquième et dernier échantillon non italien est le plus énigmatique. Retrouvé dans les Grisons en été 2000, il laisse Luca Fumagalli perplexe. «C’est le seul cas où il est impossible de trancher. C’est peut-être un hybride chien/loup, certains éleveurs n’hésitant pas à croiser des races de chien avec des loups, en particulier en Europe de l’Est. Il est peut-être nord-américain et nous avons affaire à un loup d’origine captive. Enfin, il peut s’agir d’un loup de l’Est de l’Europe, ce qui laisserait imaginer une reconquête du territoire à partir des Balkans.» Il préfigure peut-être l’avenir. Un avenir en forme d’Europe des loups où les canidés italiens reprendront bientôt contact avec les meutes espagnoles et avec celles des pays de l’Est qui arriveront chez nous via l’Autriche. Une Europe des loups où la Suisse sera de facto intégrée. Bon gré, mal gré. * Parallèlement à ses activités
de recherche fondamentale, le LBC propose des prestations aux gestionnaires
de l’environnement concernés par la conservation |