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Comment révolutionner
la chasse aux dealers Le profilage de la drogue
Chef de la Sûreté neuchâteloise, Olivier Guéniat a développé lors de son doctorat à l’Institut de police scientifique et de criminologie de l’Université de Lausanne (UNIL) une méthode d’analyse des saisies de stupéfiants qui permet une approche stratégique du marché de la drogue. La police australienne vient d’adopter cette solution d’avant-garde. Berne hésite encore.
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«Allez
savoir!» : Le profilage psychologique permet parfois d’arrêter un criminel dont la police a compris le fonctionnement mental. Vous inventez le profilage de la drogue. Le marché des stups respecterait-il également une logique particulière? Olivier Guéniat : A la manière du profilage psychologique, le profilage des stupéfiants consiste à rechercher les paramètres permettant d’attribuer un caractère unique à un échantillon par une analyse rapide, simple et peu coûteuse. Un arrivage de drogue est coupé en Suisse avec différents produits. Il est réparti géographiquement pour être écoulé ensuite sur le marché de la consommation en petits sachets de 5 gr ou en boulettes plus petites, qui toutes auront la même signature chimique. On ne peut pas en effet produire deux lots d’héroïne similaires. Pendant la transformation de l’opium en morphine, puis de la morphine en héroïne, il y a suffisamment de va-riables qui interagissent de manière aléatoire pour que deux lots, quel que soit leur volume, 1 ou 20 kg, soient toujours différents. S’ils sont produits successivement les uns après les autres, ils seront tous uniques, peu importe qu’ils proviennent de régions ou de laboratoires différents ou à l’intérieur d’un même laboratoire. Le profilage chimique nous permet de déterminer le nombre de types de drogue présent sur le marché à un moment donné et de suivre leur évolution. Ce qui permet de déterminer le nombre de lots de production et de stocks différents. Pourquoi avoir choisi ce thème? Jusqu’à l’arrivée du professeur Margot en 1987, cette branche n’existait pas à l’Institut de police scientifique. C’est la médecine légale qui assurait l’analyse des drogues ou encore les laboratoires de denrées alimentaires cantonaux. Auteur d’une thèse en toxicologie sur les champignons hallucinogènes, le professeur Margot parlait du profilage des stupéfiants dans ses cours. Cela m’avait intéressé et après avoir lu les recherches dans ce domaine, je me suis dit qu’il y avait un grand potentiel à rapprocher la théorie de la pratique sur ce point. Parallèlement, le Dr Rivier, de l’Institut de médecine légale de l’UNIL, m’a enseigné les rudiments de l’analyse chimique des drogues et a développé chez moi une véritable passion pour ce domaine. Vous êtes donc capable de déceler des différences entre des échantillons de drogue provenant de lots de production différents? Je n’ai pas pu visiter les laboratoires afghans,
bien sûr, pour vérifier si un lot était réellement
différent d’un autre. Mais, par chance, les Américains
ont déjà fait une partie du travail, en tout cas pour la
cocaïne en Amérique du Sud. De plus, avec des précurseurs
comme l’opium obtenu à travers l’ONU, j’ai pu
fabriquer moi-même de l’héroïne afin de vérifier
mes hypothèses. Il s’est agi de reproduire les méthodes
de production pour comparer les différences. Mais mon but est surtout
pratique. Il consiste à étudier le marché régional
de la drogue afin de dégager des stratégies de police non
pas de manière aléatoire ou réactive, mais de pouvoir
les planifier en fonctionnant par objectifs. Cela doit permettre de démanteler
des réseaux de distribution de drogue après les avoir identifiés
grâce aux renseignements chimiques. Actuellement, la police travaille
affaire après affaire. Elle n’a pas d’objectifs. Cette
attitude est purement opportuniste. |
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Vous souhaitez intervenir sur le marché des stupéfiants de manière stratégique... A travers les nouvelles informations obtenues par analyse chimique, je souhaite comprendre les mécanismes du marché de la drogue en Suisse parce qu’ils sont méconnus de la police. En réalité, nous n’obtiendrons jamais une image parfaitement nette de ce marché en mutation permanente. Néanmoins, nous espérons identifier les changements qu’il subit, rapidement et de manière précise. Une démarche scientifique nous permet de dire : «Tiens, à Lausanne, un nouveau mode de production perdure sur plusieurs semai-nes. Il doit donc être important et son réseau de distribution également.» Dans ce but, j’ai soumis à analyse tou-tes les saisies de drogue à Lausanne et dans sa périphérie, ainsi qu’au Tessin. Cela m’a permis de déterminer le temps de vie d’un lot. Si une signature persiste dans le temps, elle indique la présence d’une mafia importante et structurée. Il se vend 25 kg d’héroïne par jour en Suisse et plusieurs mafias con-trôlent divers réseaux de distribution en parallèle et de manière plus ou moins professionnelle. Certaines d’en-tre elles sont capables de gérer des stocks importants, d’autres moins. Pour la police, cela pose parfois des problèmes. Nous ne pouvons pas intervenir depuis Neuchâtel, si le stock des trafiquants neuchâtelois se trouve à Zurich. En quoi l’analyse des échantillons est-elle utile à la police? L’analyse des saisies nous donne une image assez nette du marché. C’est un outil de travail précieux. La police a saisi ces échantillons sur des personnes dont elle connaît l’identité, le numéro de téléphone et éventuellement le carnet d’adresses. Cela permet de cibler les interventions sur les réseaux principaux et de dégager des stratégies. Actuellement, la police ne tire des saisies que quelques informations concernant leur pourcentage de drogue. La justice s’en sert afin de distinguer la gravité du délit. Ces données sont inutiles pour les policiers, contrairement au profilage chimique qui permettrait d’obtenir une image de la structure du marché de la drogue en Suisse. Et cela sans aucune difficulté. Nous avons donc proposé à l’Office fédéral de la police de créer une structure d’analyse et de comparaison de tous les échantillons de drogue saisis en Suisse. Et de centraliser cette activité à l’Institut de police scientifique et de criminologie de l’UNIL ou de la ré-partir, si nécessaire, entre les trois laboratoires de Zurich, Berne et Lausanne. Cette méthodologie permettrait de comparer l’ensemble des résultats au niveau national. Nous venons de présenter ce concept en Australie où il a séduit. Mon collaborateur Pierre Esseiva, actuellement doctorant à l’Université de Lausanne et qui poursuit mes travaux, vient de prendre part durant trois mois à l’implantation d’une telle procédure de profilage des stupéfiants auprès de la police fédérale australienne. L’intérêt de l’Australie pour cette méthode est l’une des conséquences du 11 septembre et de l’attentat de Bali. Aujourd’hui, le monde musulman
a la haute main sur l’opium, devenu donc un enjeu géopolitique
et géostratégique. Soudain, il faut lutter contre le trafic
d’héroïne parce qu’il permet de financer le terrorisme.
Pierre Esseiva revient aussi de Washington, où il a discuté
avec les Américains qui utilisent le profilage de la cocaïne
de manière tronquée, afin de justifier leur politique d’éradication
de la drogue dans les pays producteurs d’Amérique du Sud.
En tout cas, nos recherches mettent en doute leurs résultats. Elles
montrent en outre qu’on peut utiliser les informations obtenues
par profilage chimique de manière concrète sur un marché
régional ou national. A un niveau international, ce n’est
pas véritablement nécessaire. Grâce aux satellites,
on connaît avec précision toutes les zones de production
des stupéfiants. |
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Quelles réactions a suscitées votre projet en Suisse? Pour l’instant, ce n’est pas l’enthousiasme. On évoque le souci de protection de la personnalité et de l’individu. Pourtant, notre méthode d’analyse est un moyen anonyme de traiter les données. Il ne traite aucun nom. Les cantons les conservent. De plus, le système de profilage des drogues nous permettrait de dégager les dynamiques intercantonales du marché des stupéfiants. Actuellement, nous ne savons pas si on vend la même drogue à Lausanne, Bâle, Berne ou Zurich. Ou alors nous le découvrons seulement affaire après affaire. Nous pourrions aussi mesurer l’importance d’un réseau de manière rétroactive en reconstituant la filière de diffusion en connectant des informations qui sans cela ne seraient jamais reliées entre elles. Enfin, nous pouvons encore approfondir l’analyse en s’intéressant aux produits de dilution qui permettent aux dealers d’augmenter leurs bénéfices. Le profil chimique de l’héroïne peut en effet varier d’un lot à l’autre, alors que celui des produits adultérants qu’elle contient reste constant dans un réseau de distribution. Cet approfondissement de l’analyse nous permet d’obtenir la signature chimique du réseau en plus de celle du lot de production. Il faut savoir également que certains des produits de coupage ne sont pas en vente libre. Seul un trafiquant important est en mesure de se les procurer au travers de filons de détournement des stocks dans l’industrie chimique. Je mets quiconque au défi de se procurer du propyphenazone par dizaines de kilos pour diluer l’héroïne comme c’est le cas actuellement sur le marché. J’ai également étudié le profil des solvants chimiques présents dans les drogues et qui sont contrôlés au niveau mondial par des conventions onusiennes. Un Etat ou un privé doit en justifier la consommation. Mes résultats montrent que les listes de l’ONU ne sont plus à jour en ce qui concerne les solvants utilisés par les producteurs. Peut-on retrouver de tels produits en Suisse auprès du diffuseur? C’est difficile. Ces stocks sont dé-tournés
et importés de manière indépendante. Raison pour
laquelle nous souhaitons examiner toutes les saisies de drogue opérées
aux douanes suis-ses. Si les stupéfiants consommés en Suisse
contiennent de l’éphédrine, par exemple, et qu’on
ne retrouve pas ce produit dans les doses saisies aux frontières,
cela peut signifier qu’il est ajouté sur place. Bingo! Nous
pouvons donc rendre visite aux producteurs d’éphédrine
en Suisse. Nous appliquons une démarche semblable aux trafiquants
d’ecstasy. Leurs presses ont toutes un logo caractéristique.
En Suisse, le profilage de l’héroïne et de la cocaïne
changerait la donne pour la police. Nous pourrions connaître les
besoins en produits diluants des trafiquants. De plus, la dynamique nationale
du marché de la drogue nous apparaîtrait encore plus clairement.
Actuellement, lorsque je casse un réseau à Neuchâtel,
cela s’arrête là. J’ai stoppé une filière.
Une autre va prendre de l’envergure. La dynamique intercantonale
se poursuit, la mauvaise herbe continue de prospérer. |
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Pourquoi la police n’a-t-elle pas recouru plus tôt à une telle méthode? Jusqu’ici, la technologie ne le permettait pas. En outre, avant mes travaux, les connaissances et les compétences étaient aussi lacunaires. Aujourd’hui, il y a un problème de financement. Mais avec la libéralisation actuelle du cannabis, nous économiserons des fonds puisque nous ne dénoncerons plus ce genre d’infractions. Utilisons une petite partie de cet argent pour se concentrer sur un problème, comme celui du marché de la drogue, que nous comprenons mal et que nous ne dominons pas. L’Office fédéral de la police est par exemple incapable de définir ses objectifs en matière de stups pour les six prochains mois. A Berne, on emmanche les affaires comme elles se présentent... A l’aveugle. Dans les cantons, c’est la même chose. On part d’un constat. Ensuite, on glane des in-formations et petit à petit on reconstruit ce qu’on peut. On ne fait pas la dé-marche inverse. On ne part jamais d’un tableau de bord afin de cibler les phénomènes de manière stratégique. Pour cela, il faudrait une volonté fédérale. Le projet d’analyse du profilage chimique présenté par Pierre Margot, professeur à l’UNIL, a un coût de fonctionnement d’environ deux millions de francs par an, salaires compris. Les infrastructures existent. En outre, les polices cantonales participeraient vo-lon-tiers à une telle opération. Elles seraient contentes d’obtenir des informations supplémentaires pour traquer les véritables organisateurs du marché de la drogue qui brassent des sommes colossales. En Suisse, la vente d’héroïne et de cocaïne représente un chiffre d’af-faires annuel de 400 à 700 millions de francs. Plusieurs mafias se partagent cet-te manne. Elles en dépensent une par-tie sur place. C’est la grande vie, les vêtements de marque, les boîtes. Mais la plus grosse part revient à l’organisa-tion mère, souvent domiciliée à l’étranger. Pour l’héroïne, c’est actuellement
l’Albanie qui tient le marché de la rue et qui est un pays
de transit pratiquement incontournable. Leur meilleur moyen d’acheminer
l’argent, c’est le va-et-vient des petites fourmis qui rentrent
au pays. Les Africains de l’Ouest, eux, recourent à des ressortissants
suisses, souvent des toxicomanes payés pour ouvrir un compte bancaire
et assurer les virements. Mais ce marché bouge constamment. Nous
arrivons à le suivre à travers les différentes affaires
qui ont des ramifications dans plusieurs cantons. Cependant, je le répète,
à l’intérieur du pays, nous n’avons aucune gestion
du phénomène. En onze ans d’activité dans la
police, aucun rapport stratégique ne m’est parvenu sur le
marché de la drogue en Suisse. Rien. Nada. |