Economie

 

 

Les vacances des Suisses

par Anne Gaudard


Crise au Moyen-Orient, pneumopathie en Extrême-Orient, décélération économique : qu’à cela ne tienne, les Suisses romands partiront en vacances. Mais ailleurs, tout à l’Ouest ou tout près. Voire même ici.


Au diable les crises ! Les Suisses sont des voyageurs et le demeurent. Les routes du monde se hérissent de dangers? Qu’importe! D’autres voies s’ouvrent aux amateurs d’excursions, de vacances.
On aimait le lointain, on adore la proximité. On sautait dans l’avion, on se cale dans sa voiture. Les Helvètes ne sont ainsi que 13% cette année à n’envisager aucunes vacances, aucune excursion de plus de quatre jours.


Croissance du tourisme mondial

Jamais depuis 1994, l’étude Elvia-LinkInstitut – qui a fourni ce chiffre en mars 2003 – n’avait atteint un tel score. L’an dernier, ils étaient par exemple 17% à ne pas parler voyage. Sur le plan planétaire, le tourisme poursuit donc sa croissance en terme de volume. En 2002 et pour la première fois, rappelle le professeur Francis Scherly de l’Unité d’Enseignement et de Recherche en Tourisme (UERT) de l’Ecole des HEC, «les arrivées internationales dans le monde ont dépassé le cap des 700 millions, une croissance de 3% malgré la décélération économique».


Et baisse en Suisse

Dans la branche, la situation s’avère pourtant contrastée. Un seul chiffre du tourisme helvétique en 2002 en té-moigne : baisse de 3,8% des nuitées totales à 65,9 millions.
Si le 11 septembre 2001 eut l’effet d’un tremblement de terre sur la planète des vacances, ce début d’année 2003 ressemble à ces répliques sismi-ques qui succèdent à une grande se--cousse. Crise économique en Occident, guerre au Moyen-Orient, pneumopathie en Asie : les compagnies aériennes souffrent, les voyagistes réduisent la voilure.
«On ne peut considérer la période 2001-2004, comme une période normale, constate Francis Scherly. Entre 1996 et 2001, nous n’avions noté aucun changement spectaculaire. Or, en 2001, le désarroi a bousculé une tendance qui allait son petit bonhomme de chemin. Cette année-là marque le début d’une prise de conscience. Il faut désormais beaucoup plus de nouveautés, d’imagination dans l’élaboration de la gamme de produits pour survivre.»


Les comportements changent tous les ans

N’imaginons cependant pas la branche statique à la veille de ce chambardement. Non. «Le tourisme, en ce début de XXIe siècle, avec la haute technologie et malgré les turbulences, est le domaine contemporain le plus axé sur la fluidité. Les comportements changent en général tous les ans, ce qui nécessite bien sûr une adaptation continue.»
Des exemples? «Suite à l’accès décuplé aux informations, de nouveaux champs d’activités ont émergé: l’arrivée du tourisme événementiel, des nouveaux sports et leur déclinaison helvétique, etc.»


Les Suisses partent d’abord en Europe

Partir oui, mais où ? Globalement, les Suisses se rendent à plus de 88% en Europe et 6% dans les Amériques. En 2000, selon les chiffres de l’Office fédéral de la statistique, sur les 12,35 millions d’arrivées helvétiques à l’é-tranger, 3,785 millions concernaient la France, 1,5 million l’Italie, 1,3 million l’Espagne ou encore 0,395 million les Etats-Unis.
Un petit coup de sonde dans les agences romandes ce printemps confirme la diminution de l’attrait des Etats-Unis amorcée au lendemain du 11 septembre 2001, alors que cette destination présentait l’un des plus beaux taux de croissance dans une étude de l’UERT parue en décembre 1996 et intitulée «Les vacances des Suisses romands».
Les destinations vedettes? Corse, Crète, Baléares
Les turbulences du monde influent sans surprise sur les lieux de villégiature des touristes, le Moyen-Orient ne séduit plus et on doute de l’Asie. Corollaire: à l’Ouest toute! Le Canada a la cote auprès des Romands, tout comme, toujours dans les destinations lointaines et dites de niches, le Brésil, certaines îles des Antilles, voire l’Argentine. Mais les stars qui attirent le plus grand nombre sont plus proches : elles se nomment Corse, Crète, Baléares.
Dans les séjours de plus courte durée, les villes jouent de leurs atouts. Il y a les classiques (Paris, Londres, etc.), elles-mêmes concurrencées par leurs consœurs orientales: Budapest, Prague, Berlin. Reste que si ces destinations ont bien marché à Pâques ou qu’elles se vendent déjà bien pour cet automne, la saison estivale peine à démarrer. On attend pour voir.

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La Suisse attire surtout les Suisses

Conséquence de cette période d’insécurité : la voiture a la cote. Vive la proximité. Vive les pays limitrophes et... la Suisse. «Tout porte à croire, lance Francis Scherly, que pour la première fois depuis plusieurs décennies, près de 60 % des nuitées suisses seront issues de déplacements effectués par des Suisses en Suisse.» Cependant, les nuitées helvétiques ne compenseront jamais la désertion des Américains, des Allemands et autres Asiatiques.
On part d’abord pour se reposer
Partir oui, mais pourquoi? Pour se reposer bien sûr. Ainsi, 43,9% des Romands consacrent l’essentiel de leurs vacances au repos, relate une étude LinkInstitut / Interconsulting de mai 2002.
Ce score est inférieur à la moyenne suisse (52,4%), car les Romands ai-ment aussi voyager dans le but de visiter des lieux et sites culturels (30,5% contre 20,1% en Suisse) ou encore découvrir la nature (20,8 % contre 20,1%).
Les exigences liées aux motivations de départ font ainsi dire au professeur lausannois qu’«au fil du temps, on est passé des historiques voyages de plaisir au plaisir du voyage. Et un bon développement touristique se calculera bientôt en... unités de plaisir !» Les consommateurs de tourisme, poursuit-il, «sont en marche vers la satisfaction des cinq sens avec le sport et la culture en prime».

Les Suisses à la découverte de la Suisse


Un consommateur à identités multiples

S’il fallait dresser un portrait-robot des vacances des Suisses, elles seraient souvent «courtes mais multiples, faites d’expériences, d’émotions, multioptionnelles». L’offre suit ainsi les con-tours mouvants des désirs d’une clientèle de plus en plus informée.
«Il est raisonnable de parler au-jourd’hui de confection de micro-produits pour micro-clients, car le con-sommateur des années soixante (à demandes plus ou moins rigides) est devenu un consommateur à demandes résolument élastiques dès les années quatre-vingt; à partir des années no-nante, il a opéré sa transformation progressive pour devenir de nos jours ce consommateur à identités multiples qui, pour citer le sociologue Hans-Peter Doebeli, poursuit, au gré de son humeur et de façon tout à fait spontanée, son parcours en zigzag dans les méandres d’une offre éclatée...»

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Internet, l’outil indispensable des vacanciers

Une offre qui a dû prendre en compte le rapprochement des marchés ou qui a subi les assauts de la multiplication des sources d’information, dont internet. Ainsi selon l’étude Elvia / LinkInstitut, si 43% des solutions de vacances sont choisies sur catalogue, 21 % le sont sur le réseau des réseaux.
Une proportion qui n’était que de 1% en 1997. Quant à l’achat lui-même de vacances ou de billets d’avion, un sondé sur trois dit l’avoir fait au moins une fois en cliquant.
Dans l’étude précitée de 1996, on insistait déjà sur l’importance pour le futur de la recherche du meilleur rapport qualité-prix ainsi que de l’émergence de deux tendances personnalisées par, d’un côté, «les forcenés des offres spéciales, du télétexte, de l’in-formatique et des comparaisons» et d’autre part par «les clients éclairés à pouvoir d’achat intéressant (...) de plus en plus à la recherche de produits spécifiques, cousus main et individualisés».
Une évolution qui se traduit dans les chiffres puisque de 1994 à 2003, la part des Helvètes globe-trotters recourant à une agence de voyages pour la réservation de leurs vacances ou d’un vol a passé de 31% à 40% (étude Elvia / Link-Institut). Mieux, la proportion des sondés organisant eux-mêmes leur voyage ne cesse de diminuer, chutant de 49 % à 29 % entre 1994 et 2003.

Un achat de vacances en plein bouleversement

Les bouleversements en cours touchent donc également le mode de distribution. Et pas seulement en raison de l’arrivée d’internet, précise Francis Scherly, mais aussi de grandes surfaces ou de la vente par correspondance.
«A l’observation des tendances, on peut imaginer que les magasins spécialisés (sport, culture, etc.) pourraient aussi jouer leur partition en élargissant un marché déjà extrêmement flou et complexe à appréhender. Dans ce domaine aussi, la tactique de la «boîte à outils» (solution standardisée) est terminée, la stratégie est redevenue un art complexe qui doit privilégier la logique et la lucidité sur la base d’informations constamment renouvelées.» Et de conclure: «C’est à nouveau le bon sens et l’intuition qui priment.»

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