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Psychologie
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Vers une éducation des
émotions?
par Pierre-Louis Chantre
Vivre nos émotions ne
suffit pas, il faut savoir les nommer, les peindre ou les mettre en musique,
dit le professeur François Gaillard, qui parle dâge
sentimental comme on parle dâge mental, et suggère
de nouvelles recherches sur les émotions enfantines, notamment
pour prévenir la violence à lécole.
Cétait il y a plus de cent ans. Friedrich
Nietzsche torpillait la su-prématie de la raison, Fedor Dostoïevski
expliquait quil pouvait «sentir une idée», et
Edgar Allan Poe estimait que «limagination peut se développer
comme un muscle». Plus tard, Ingmar Bergman affirmait avec accablement
que lhomme moderne y compris lui-même était
«totalement handicapé du point de vue sentimental».
De nos jours, ce genre de considérations incorrectes, qui brouillent
gaillardement les frontières entre le monde des émotions
et celui de la raison, sont sorties du strict domaine littéraire
et artistique pour entrer dans le domaine scientifique. Au début
des années 90, des journalistes et des psychologues lancent avec
succès le concept d«intelligence émotionnelle».
Neuropsychologue et professeur à lUniversité
de Lausanne, François Gaillard fait aujourdhui un
pas supplémentaire en parlant de lémotion comme dun
véritable «talent».
De quelques confusions possibles
Utiliser le terme de «talent» pour parler de
la vie affective évoque immédiatement le monde artistique.
En art, on a lhabitude de considérer le talent comme un don
de la providence quune minorité dhumains a la chance
de posséder tandis que la majorité en serait totalement
dépourvue. On dit bien quune carrière dartiste
demande 95 % de travail pour 5 % de talent, mais on sait aussi que le
travail sans talent nest que ruine de lart.
François Gaillard nutilise pas du tout le terme dans ce sens
élitiste et fermé : «Il ny a absolument pas
lidée délus dans cette notion de lémotion
comme talent. Il sagit au contraire de comprendre que les émotions
forment une parcelle de notre intelligence, et que chacun peut développer
cette intelligence avec un long entraînement. Tout le monde a des
émotions. Tout le monde peut apprendre à les développer.
Cest une question déducation.»
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Avoir
une prise ou pas
Eduquer les émotions : lâchée de but
en blanc, lexpression peut effrayer. Sagit-il dapprendre
à ressentir plus intensément? De chercher à diversifier
ou à raffiner ses émotions comme on le ferait dun
bloc de terre quon travaillerait au couteau et à la tige?
Ou carrément, de manipuler les émotions en les modelant
à sa guise? Là encore, François Gaillard lève
clairement les ambiguïtés qui viennent facilement se greffer
sur une telle expression : «Tout le monde possède le même
bagage démotions dès la naissance, et tout le monde
possède la même capacité et la même diversité
démotions en lui. Il ny a pas de bébés
doués en émotion et dautres qui ne le seraient pas.»
En revanche, tous les enfants ne développent pas la même
«prise» sur leurs états affectifs. En dautres
termes, les humains ne développent pas tous la même vie sentimentale.
La faculté de lire les émotions des autres est aussi très
inégalement répandue. Eduquer les émotions, cest
donc avant tout aider à «avoir accès» à
ses propres émotions comme à celle des autres.
Eduquer la violence
Les enjeux dun tel projet déducation
sont extrêmement concrets. Spécialisé dans lesémotions
enfantines, François Gaillard pense aux problèmes de violence
dont lécole est toujours plus victime. Léducation
des émotions vise avant tout à permettre aux enfants et
adolescents à gérer les débordements émotionnels
auxquels certains sont trop souvent soumis.
Eduquer la violence dun adolescent consiste à stimuler la
conscience de ses pulsions violentes. En cherchant à les exprimer,
à leur donner un nom ou une image, il pose un regard sur elles
et les met à distance. Un processus qui doit lui permettre de maîtriser
cette violence intérieure, plutôt que de subir des autorités
de contrôle ou de répression.
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Au
début nest pas seulement le verbe
Les moyens qui permettent davoir accès à
ses émotions ne consistent donc pas seulement à les mettre
en mots. La psychanalyse a érigé le verbe comme un moyen
thérapeutique quasi unique pour prendre conscience de son fonctionnement
psychique. François Gaillard ne récuse pas lutilité
des mots : «Dire quon a peur permet déjà davoir
moins peur.»
Mais lunivers verbal doit céder un peu de place à
mille autres façons davoir un regard sur ses propres émotions:
«On peut peindre une émotion, la dessiner ou la mettre en
musique, dit François Gaillard, qui ouvre cette prise de conscience
à toutes formes possibles dexpressions non verbales.
«Il y a une revanche à prendre contre la toute-puissance
du verbe dans notre culture. Les cursus scolaires visent à développer
avant tout le langage littéraire ou mathématique. Lorsquil
faut supprimer un cours dans un programme, on sacrifie généralement
le dessin ou la musique, alors que souvent, il y a déjà
sept heures de français et cinq de mathématiques.»
Liberté pour lhémisphère
droit!
Les idées de François Gaillard sinscrivent
dans le mouvement du cognitivisme, initié aux Etats-Unis à
la fin des années 70. Le XXe siècle a notamment vu le développement
et la domination dune psychologie dite humaniste, qui mettait laccent
sur le vécu des émotions. Revivre ses émotions permettait
théoriquement de guérir.
Nourri de neurobiologie, influencé par les recherches en intelligence
artificielle, le cognitivisme considère que le seul ressenti des
émotions ne suffit pas, dautant plus que, dit François
Gaillard, «on na aucune garantie de guérir en revivant
ses émotions».
Le cognitivisme rêve plutôt dune «libération
de lhémisphère droit du cerveau», qui soccupe
avant tout de lexpression émotionnelle et artistique, tandis
que lhémisphère gauche, massivement privilégié
jusquà présent, forme le siège de la parole
et des nombres. Voilà pourquoi les cognitivistes ont ouvert la
notion dintelligence à la faculté dexprimer
et de comprendre les émotions, mais aussi à la sensibilité
musicale, à lhabileté corporelle et à la capacité
dentrer en relations avec les autres. Dans un ouvrage qui a fait
date (en 1993), le neuropsychologue américain Howard Gardner parle
d«intelligences multiples».
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Au nom de la rose des émotions
Récente et toujours portée par une minorité
de chercheurs, la théorie des émotions manque encore dinstruments
précis pour travailler. En 1980, dans un ouvrage intitulé
«Unmasking the Face» («Le visage démasqué»),
les Californiens Paul Ekman et Wallace Friesen ont proposé un système
de codage des expressions du visage pour décrire la surprise, la
joie ou la tristesse en termes dactions musculaires.
En 1994, lAméricain Plutchik part de huit émotions
primaires (dont la peur, la surprise, lattente), quil considère
comme innées chez tout être humain et qui se combinent pour
se transformer et senrichir en émotions «secondaires»
(lamour = lattrait + la joie). Ce modèle forme un schéma,
poétiquement nommé la «rose des émotions».
François Gaillard imagine des combinaisons «tertiaires»
qui rendent compte dattitudes plus élaborées, parfois
difficiles à comprendre, comme lattrait pour lhorreur.
Mais bien que certains chercheurs appellent à considérer
désormais les affects comme nimporte quel objet détudes
scientifiques, «le temps ne semble pas encore venu pour une théorie
globale du développement des émotions», dit François
Gaillard. De plus, se posent des problèmes de vocabulaire. Le fait
est que plus les états émotifs sont complexes, plus les
mots précis manquent pour les décrire.
Quel est votre âge sentimental?
Dune manière générale, on sait
que certaines émotions se laissent mettre à distance par
une forme dexpression, tandis que dautres, les plus basiques
et les plus fortes (comme la peur panique), ne se laissent pas facilement
«médiatiser» par les fonctions supérieures de
notre cerveau.
François Gaillard parle aussi d«âge sentimental»,
comme on parle dâge mental. Un enfant de cinq ans a généralement
compris que les autres ont des idées et des sentiments différents
des siens. Un enfant de six ans sait en principe sobserver lui-même
et prend cons-cience de certaines de ses émotions.
Lâge sentimental dun adulte suppose, en théorie,
quil ne se trouve plus débordé par ses émotions
quexceptionnellement. Mais au contraire de lâge mental,
fixé avec des paramètres très précis, cette
notion évite tout critère trop restrictif : «Il nexiste
pas dâge sentimental stable», dit François Gaillard,
qui souligne aussi quil ny a pas de modèle de perfection
en matière de talent émotionnel : «Il y a bien quel-ques
héros du genre, comme Gandhi, le Bouddha ou Gauguin, mais pour
lobservation du commun des mortels, cest avant tout un champ
de recherche qui souvre. Loin de moi lidée dun
modèle humain vers lequel il faudrait nécessairement tendre.
Ce qui ne veut pas dire quon ne puisse pas sinspirer de personnalités
exceptionnelles.»
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Quelques poches de résistance
La mise en pratique du concept déducation
émotionnelle se trouve donc encore largementdans sa phase exploratoire
(voir larticle en page 18). Lidée même dune
éducation des émotions se heurte aussi à de nombreuses
résistances.
Certains parents craignent une main-mise des enseignants sur leurs enfants:
«Certaines associations de pa-rents refusent en bloc toute idée
de programme éducationnel des émotions. Dabord parce
quils estiment que les émotions appartiennent au domaine
familial. Ensuite parce quils imaginent que les enseignants vont
manipuler les émotions de leurs enfants. Etant donné les
balbutiements de notre connaissance dans ce domaine du développement,
je ne peux pas, pour linstant, leur donner tort.» La plupart
des pa-rents ont certainement du mal à considérer les émotions
comme un domaine dapprentissage que linstitution scolaire
pourrait intégrer : «Souvent, les parents veulent que lécole
apprenne seulement à lire, à écrire, ou à
maîtriser les mathématiques. Ils considèrent que le
piano, par exemple, nest pas son affaire.»
Des affects sains dans un corps et un esprit sains
Pendant plusieurs siècles, les jésui-tes
ont sacrifié lenseignement des ma-thé-matiques pour
privilégier le verbe, seul véhicule spirituel. Dans leur
vision du monde, lunivers des nombres ap-par-tenait au commerce,
et donc à Satan.
Age dor du développement technique, le XXe siècle
a détrôné le verbe pour consacrer le nombre. Le XXIe
siècle verra-t-il le monde des émotions, toujours considéré
comme inférieur, prendre la troisième place sur le po-dium?
Nombreux et de taille, les obstacles qui sy opposent mettront sans
doute un certain temps à se rendre. Mais pour qui sy penche
une minute, quelle mette dix ou cent ans pour aboutir, cette évolution
apparaît inéluctable.

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les émotions, mode demploi
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