Histoire

 

 

 

 

 

Bonaparte et la Suisse

par Jocelyn Rochat

Retour sur quelques idées fausses que nous nous faisons de cette époque, de la «libération» forcée des Vaudois en 1798 à la Médiation intéressée du Premier des Français en 1803.

A deux reprises entre 1798 et 1803, la France intervient dans les affaires intérieures de la Suisse. Chaque fois la baïonnette au fusil. Elle en profite pour imposer deux modèles de gouvernement radicalement différents. Qui garantissaient tous deux le soutien des Helvètes à ce grand voisin si envahissant. Le point sur ces pages tragiques de notre histoire, à l’occasion du Bicentenaire de l’Acte de Médiation.

 

1. Les Vaudois de 1798 ne voulaient pas être libérés

Il faut bien se résoudre à l’écrire: la «révolution» vaudoise s’est faite contre l’avis d’une très large majorité de la population qui s’accommodait parfaitement de la présence de Leurs Excellences de Berne.

«La vision classique de l’histoire, celle qui nous montre tous les Vaudois derrière le nouveau régime, est un cliché qui ne résiste pas à l’analyse, assure le professeur d’histoire à l’Université de Lausanne (UNIL) François Jequier. 75 à 80% de la population rurale n’avait pas à se plaindre de sa situation, et je crois même que ces gens craignaient d’être placés sous le contrôle des élites locales et urbaines plutôt que sous celui des Bernois.»

Seules les élites des villes vaudoises (et encore, pas toutes!) ont vécu la période bernoise comme une humiliation, ajoute Danièle Tosato-Rigo, également professeur d’histoire à l’UNIL. Parce qu’elles participaient au pouvoir local mais que leur carrière s’arrêtait là, alors que certaines auraient aspiré à un rôle politique plus important.

«Cela dit, je pense que ces élites auraient été d’accord de rester au sein de la république de Berne, moyennant des réformes. On le voit bien en 1798 : jusqu’au dernier moment, dans la nuit du 23 au 24 janvier, les élites locales ont recherché le compromis en envoyant une délégation à Berne.»

En réalité, ce sont surtout nos «libérateurs» français qui voulaient présenter les Bernois com-me des ennemis, poursuit Danièle Tosato-Rigo. «La proclamation du général Ménard qui fait suite à l’incident de Thierrens et qui annonce l’arrivée des troupes françaises précise notamment : «Vaudois, vos ennemis seront les nôtres.» Au fond, c’est l’intervention française qui transforme les Bernois en ennemis des Vaudois. C’est le libérateur qui définit a posteriori quel était l’ennemi à abattre. Et qui utilise la rhétorique habituelle des grandes puissances libératrices pour recouvrir de ce voile ses ambitions plus concrètes.»


2. Les Français sont autant conquérants que libérateurs

Si les Vaudois ont été délivrés «malgré eux», leurs «libérateurs» avaient tout sauf des mines de bons samaritains. A l’évidence, Paris cherchait un prétexte pour intervenir au Nord des Alpes, notamment pour des raisons stratégiques. Parce que le contrôle de la Suisse offrait un libre accès aux cols alpins et parce qu’il y avait de gros intérêts financiers en jeu. Le Directoire, qui régit l’Hexagone de cette époque, est au bord de la faillite. Et la Suisse, croient les Français, regorge d’or.

«On a beaucoup fantasmé sur l’importance du trésor de Berne en oubliant que toutes les autres villes de Suisse avaient été pillées», précise François Jequier. Du coup, la «guerre de libération» des Vaudois prend une allure nettement moins désintéressée. «On a trop fait d’histoire valdo-vaudoise, observe François Jequier. Dès qu’on prend du recul au niveau de l’Europe et que l’on observe la politique menée par le Directoire dans les différentes républiques sœurs (Belgique, Italie, Suisse) où la France est intervenue militairement, on se rend compte que les discours «libérateurs» sont les mêmes, que les prétextes invoqués sont les mêmes, que les démarches sont identiques, tout comme les pillages et la manière d’imposer une constitution après coup.»

Bref, on a clairement affaire à une politique systématique de prise de contrôle de diverses régions frontalières comme de leurs trésors.

Vers le sommet de l'article

 

3. Le Pays de Vaud a peut-être été libéré par hasard

Si la France cherchait un prétexte pour intervenir en Suisse, comment l’a-t-elle trouvé? Certains avancent le nom du Vaudois Frédéric-César de La Harpe qui a effectué, durant ses années d’exil à Paris, un gros travail de lobbying auprès du Directoire pour obtenir une intervention militaire en Pays de Vaud. Mais l’efficacité de ses efforts reste incertaine, notamment parce que La Harpe n’était pas pris au sérieux, comme le montre Talleyrand qui considérait le patriote lémanique comme un «agitateur». Et ne voyait pas pourquoi la France aurait dû s’ingérer dans les affaires d’un pays voisin dont elle garantissait la neutralité.

Du coup, les historiens envisagent un autre scénario, en forme de conquête un peu par hasard. «Il arrive parfois que des épisodes un peu inattendus précipitent les grands événements», avance Danièle Tosato-Rigo, avant de rappeler que le Directoire hésitait sur la politique à mener envers la Suisse. Deux tendances s’y affrontaient. Les «faucons», favorables à une intervention militaire, et des «colombes», plus diplomates, qui auraient préféré que les patriotes vaudois commencent eux-mêmes leur révolution avant de franchir la frontière pour leur porter secours.

Ce Directoire divisé et indécis a peut-être été placé devant un fait accompli. Car, selon certains chercheurs, le général français Ménard serait intervenu avant d’avoir obtenu un quelconque aval de Paris. «L’invasion est menée en 1798 par une division qui revient d’Italie et qui compte 10’000 hommes, poursuit Danièle Tosato-Rigo. A ce moment-là, Ménard ne sait trop que faire avec ce corps d’armée, étant donné qu’il est toujours dangereux de licencier 10’000 hommes. Il y avait là, sur son chemin, des Vaudois qui pouvaient se libérer. Du coup, on peut imaginer que les pions se mettent en place comme dans une partie d’échecs. Ménard prend une initiative, cherche un casus belli, le trouve à Thierrens et entre en Suisse avec ses hommes.»

Vers le sommet de l'article

 

 

 

 

4. Des Vaudois libérés pour être enrôlés dans les armées de Bonaparte

Conquête opportuniste ou planifiée, les troupes françaises franchissent la frontière. Loin de se contenter de «libérer» les Vaudois, elles envahissent encore le reste de la Suisse où se déroulent batailles, déprédations et pillages. Ce qui permet à nos «protecteurs» de se remplir les poches, avant de contribuer au financement de la campagne de Bonaparte en Egypte.
«Les Français se sont servis et bien servis. Mais, si l’on compare aux autres républiques sœurs ou aux cantons alémaniques, il faut bien admettre que le Pays de Vaud s’en tire très bien, observe François Jequier. D’abord parce que les troupes de Ménard y sont entrées en libérateurs et pas pour le conquérir. Ensuite parce que la région lémanique n’a jamais été un champ de bataille. Enfin, parce que les Vaudois ont payé. Pour offrir le logement, la nourriture, les chevaux et pour faciliter le passage des troupes qui s’y est bien mieux déroulé qu’en Suisse centrale où il y a eu des massacres.»

Reste que la libération du Pays de Vaud coûte quand même des vies vaudoises. Car la Suisse doit fournir des soldats à la France. Entre 1798 et 1815, ce sont près de 30’000 Suisses qui vont combattre pour Napoléon, dont 4700 Vaudois, un chiffre plutôt élevé, comme l’ont montré les recherches d’Alain-Jacques Tornare*. Autant de soldats qui ont payé cher leur engagement pour la France. «Attention à l’abus de langage, prévient François Jequier qui aimerait bien inclure l’histoire des maladies dans celle des armées: bon nombre de ces gens ne sont pas morts glorieusement les armes à la main, comme on le répète souvent. Ils ont crevé misérablement dans les latrines avec le choléra, sans avoir tiré un coup de fusil.»


5. 1798-1803 Le destin méconnu de la Suisse envahie

Que devient cette Suisse envahie? Un satellite de la France redessiné à l’image de la grande voisine si envahissante. Le pays est remodelé en une République helvétique, une et indivisible, et gouverné à la française par un Directoire de cinq membres centralisé à Aarau. Quant à l’ancien Pays sujet de Vaud, il se mue en canton du Léman, sur le modèle d’un département français.
Dans la pratique, la Suisse «est occupée, les élites locales sont considérablement brimées, la neutralité devient un mot vide de sens et les troupes étrangères entrent et sortent de ce pays», observe François Jequier. Reste que cette période difficile constitue cependant une chance pour les Vaudois. «La faiblesse du gouvernement fédéral permet aux dirigeants d’ici de faire leur apprentissage de gouvernants. Les Monod, Muret, Pidou qui héritent de cette révolution qu’ils n’avaient pas voulue se voient offrir une chance de prouver leurs compétences.»

Pour le reste, l’histoire de cette période reste à écrire, assure Danièle Tosato-Rigo qui regrette cette lacune. «C’est un moment unique de l’histoire suisse où l’on a une histoire nationale qui se met en place, avec un gouvernement centralisé et des projets nationaux. On a longtemps été tributaires d’une vi-sion noire de ce régime, partant de l’idée que, comme il y a eu plusieurs changements de pouvoir, cela a forcément été mal vécu par les Suisses.»
Mais la réalité devrait être plus nuancée, estime l’historienne lausannoise. Parce que la présence militaire française a été très inégalement répartie. «Et parce que le régime de la République helvétique a aussi des côtés féconds. Il se construit sur l’idée d’égalité et imagine de nouveaux droits pour les individus qui vivaient dans cette société très inégalitaire de la fin du XVIIIe siècle.»

Vers le sommet de l'article

 

 

 

6. 1802, quand Bonaparte stoppe une armée suisse avec un aide de camp

Si les Vaudois et les Fribourgeois trouvent leur compte dans cette République helvétique, ils sont bien les seuls. Dans les autres cantons, les anciennes élites reprennent bien vite le pouvoir et contestent aussitôt ce Directoire suisse qui gouverne la nation depuis Aarau, mais sans réel soutien local. «On a le sentiment que l’histoire se déroule alors à deux vitesses, une à Aarau, et une autre dans les cantons», observe Danièle Tosato-Rigo.

La réalité, c’est que la République helvétique ne tient pas sans l’appui des baïonnettes françaises. Aussi, dès que Bonaparte ordonne à ses troupes de se retirer de Suisse, en août 1802, la guerre civile éclate. «Elle se développe à une vitesse extraordinaire. En quelques semaines, les troupes fédéralistes arrivent, pratiquement sans résistance, aux portes de Lausanne où s’était réfugié le gouvernement de l’Helvétique», raconte François Jequier. Et soudain, tout s’arrête. Il suffit que Bonaparte dépêche un aide de camp afin d’annoncer aux Suisses qu’il se fera le médiateur de ce conflit pour que l’armée fédéraliste, qui avait quasiment gagné la partie, stoppe sa marche en avant.


«L’affaire mérite analyse», poursuit l’historien lausannois. Comment un seul envoyé de Bonaparte peut-il exercer une telle influence sur des troupes suisses? François Jequier y voit une réaction à la stupéfiante force de frappe de l’armée française. «Les Suisses savaient à quoi s’attendre en cas de conflit. Ils signent donc un armistice sur place, à Montpreyveres. Là, Bonaparte sauve la Suisse d’une guerre civile, et de ça, on peut lui être reconnaissant.»

Du coup, nous ne saurons jamais ce que serait devenu le pays déchiré sans cette intervention du général français. «On peut penser que les Suisses étaient incapables de prendre leur sort en main, ajoute Danièle Tosato-Rigo. On peut aussi imaginer que beaucoup de Suisses avaient une idée de leur avenir très différente de celle que la France voulait imposer. Et que cet épisode montre toute la force d’une intervention étrangère qui va stopper un processus bien avancé, qui aurait peut-être permis d’écrire une histoire très différente de celle que nous avons finalement vécue.»


7. 1803, les arrière-pensées du médiateur Bonaparte

Avec l’entrée en jeu de Bonaparte, la donne change du tout au tout. Alors que la première intervention des Français avait amené le régime centralisé de la République helvétique, l’Acte de Médiation met en place un régime fédéraliste. Qui rend un maximum de compétences aux cantons.
«Dans un premier temps, il fallait un système unitaire pour provoquer l’effondrement de l’ancien régime, analyse Danièle Tosato-Rigo. Et dans un deuxième temps, la France trouve son intérêt dans la constitution d’un Etat décentralisé et donc plus faible, sur lequel elle exercera plus facilement de l’influence.» Car les ambitions stratégiques françaises n’ont pas disparu en cinq ans, explique l’historienne. «La question se pose aussi en termes de superpuissance. Il s’agit pour Bonaparte de combattre l’influence autrichienne dans nos contrées. Avec la Médiation, il réussit le coup de force de devenir l’arbitre du sort de la Suisse, mais encore des différents cantons.»
Si l’arrangement de 1803 se révèle favorable à Bonaparte, l’homme n’a pas fait dans la facilité pour autant. Car le Premier consul a pris le temps d’exercer sa médiation. «Il n’y a pas de pays auquel Bonaparte a consacré autant de temps que la Suisse, apprécie François Jequier. Il ne l’a pas fait entre deux portes, mais en enchaînant les séances, dont une, fameuse, qui a duré huit heures.»

Et l’effort débouche sur une formule qui se révèle parfaitement praticable dans tous les cantons. «On a souvent répété que Bonaparte connaissait le système suisse au point d’être le seul fidèle à ces institutions», rappelle Danièle Tosato-Rigo. Et c’est vrai? «Il les connaît remarquablement bien», répond l’historienne, qui ajoute aussitôt que Bonaparte trouve son compte dans l’arrangement proposé. «S’il ne parle que de l’esprit des institutions et de l’incapacité des Suisses à s’occuper d’eux-mêmes, Bonaparte n’évoque jamais le traité d’alliance qui sera proposé juste après aux Helvètes. Et qu’ils ne pourront pas refuser.»

 

8. Bonaparte et la Suisse

Comment évaluer l’influence exercée par Bonaparte sur la Suisse? «Le premier élément à prendre en considération, c’est la durée, répond François Jequier. L’Acte de Médiation a duré dix ans, ce qui permet de poser des bases. On voir alors que ce système a fonctionné et qu’il a fait ses preuves. A la chute de Napoléon, on découvre que les gens ont appris à vivre différemment. C’est particulièrement vrai pour le canton de Vaud où des élites se sont imposées et ont pu poser les jalons de leur nouveau canton.»
«Bonaparte a mis une Suisse sur le papier, et après, sur le terrain, les cantons ont adapté cette matrice de manière très différente, ajoute Danièle Tosato-Rigo. Au niveau de l’Etat, la matrice a laissé des traces assez durables. On retrouve partout un système qui repose sur un Grand et un Petit Conseil. Mais au niveau des droits individuels, on constate en revanche un net retour en arrière. La censure est rétablie, les droits d’établissement sont limités et la législation sur les étrangers devient beaucoup plus restrictive. Sans oublier le chapitre du droit des femmes qui a beaucoup pâti du fameux code Napoléon qui finit par inspirer tous les cantons, imposant des restrictions au divorce et au droit de propriété. Un système qui fait du patriarcat le fondement de la société, et qui constitue aussi l’héritage de Bonaparte.»

Vers le sommet de l'article