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Lavocat
et largent du crime
Propos recueillis par Giuseppe Melillo
Largent
du crime peut-il servir à financer les honoraires dun très
bon avocat qui multipliera les recours et gagnera peut-être le procès?
Interview
de Laurent Moreillon, professeur associé en droit pénal
et en procédure pénale à lUniversité
de Lausanne.

«Allez
Savoir !: En Allemagne, un avocat vient dêtre condamné
pour blanchiment dargent après avoir accepté en paiement
de largent provenant dun crime. La Suisse connaît-elle
de tels cas?
Laurent Moreillon: A ma
connaissance, il ny a eu aucune condamnation davocat en Suisse
pour ce délit. Néanmoins, la Suisse a signé des conventions
internationales de lutte contre le blanchiment dargent où
elle a dû saligner sur les exigences américaines. De
plus, elle négocie actuellement avec lUnion européenne
sur ce sujet et sur le secret bancaire. Elle souhaite donc se montrer
à la pointe dans ce domaine. A mon avis, en Suisse, les dispositions
pénales et administratives sur le blanchiment sont extrêmement
sévères.
En
quoi cette sévérité dérange-t-elle les avocats?
Dès le premier entretien, lavocat aborde la
question de ses honoraires et du financement dun éventuel
procès. Selon le dossier, cela peut poser problème. Sil
accepte largent provenant dun vol, dun hold-up, dun
trafic de stupéfiants ou dun autre délit économique,
il participe ainsi à son recyclage et pourrait être condamné
pour recel ou blanchiment dargent. Par contre, sil refuse
dêtre payé avec de tels fonds et demande à être
désigné comme avocat doffice dun client solvable,
le juge peut percevoir cette attitude comme un aveu indirect de la culpabilité
du prévenu. A mon sens, la condamnation du défenseur se
justifie seulement sil se fait complice de son client, dissimule
largent ou cherche à entraver lidentification et la
provenance des fonds. Dans tous les autres cas, lavocat ne devrait
pas risquer de condamnation. Il ne devrait pas non plus être tenu
de jouer le rôle dun organe de surveil-lance. Cela fragilise
le lien de confiance avec son client et met en danger les droits de la
défense.
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Votre
étude sur la rémunération du défenseur pénal
par le produit de linfraction va plus loin: le système suisse
serait peu cohérent, peu flexible et peu fiable pour lavocat.
Pourquoi ?
Le système suisse nest pas très clair.
Toute personne, prévoit-il, qui sait ou peut présumer que
largent provient dune activité délictueuse commet
un acte de blanchiment sil laccepte ou lutilise. Pour
lavocat, cest délicat. On lui garantit toujours quil
sagit dargent propre. A partir de quel stade doit-il se méfier
de son client, bien quil soit chargé de sa défense
et quil devienne progressivement son confident et quil bénéficie
dune certaine immunité pour pouvoir le défendre en
toute liberté?
La loi tenterait-elle de faire porter à lavocat la responsabilité
de la lutte contre le blanchiment?
La loi sur le blanchiment vise les intermédiaires
financiers. Mais il y a aussi larticle 305 bis du code pénal
qui cite toute personne qui commet des actes de blanchiment en entravant
lidentification des origines de largent illicite. Il faut
cependant distinguer lavocat daffaires qui agit comme intermédiaire
financier et le défenseur classique dans un procès civil
ou pénal. Dès quun individu est soupçonné
de blanchiment, de corruption ou descroquerie, le défenseur
devrait-il sinterdire dêtre un avocat de choix faute
de pouvoir sassurer de la provenance des fonds? A mon avis, il ny
a pas de crime propre et de délit sale. Quelle que soit linfraction
commise, chacun a droit à une défense. Il faut défendre
un pédophile, même si son acte est abject. Largent
avec lequel il payera son avocat nest pas plus propre ou plus sale
que celui dun blanchisseur. Agir différemment selon la nature
du délit, cest en référer à la morale
et non à la justice.
Les affaires de blanchiment ne représentent-elles
pas également des mandats juteux qui échapperaient au défenseur
sil devait systématiquement demander à être
nommé avocat doffice afin de se protéger?
Certes, le coût de la défense est particulièrement
élevé en matière dinfractions économiques
en raison du volu-me des dossiers, de la complexité des relations
financières et du nombre daudiences. De plus, lavocat
doffice est moins bien payé, lEtat noffrant pas
le même tarif quun défenseur de choix. Toutefois, ce
nest pas à mon sens limportance du montant, mais la
nature de laffaire qui pose des questions délicates. La difficulté
consiste à sassurer de lorigine des fonds. Lar-gent
peut paraître propre de prime abord et se révéler
sale par la suite. Lavocat peut difficilement tirer au clair cette
situation.
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Lavocat daffaires qui défend son
client dans un procès pour blanchiment peut pourtant jouer sur
les deux tableaux?
Si lavocat daffaires défend son client
également dans un procès pénal, différencier
la frontière entre son activité dintermédiaire
commercial et celle de défenseur nest pas aisé. De
plus, sil a participé aux activités économi-ques
de son mandataire, il peut avoir commis lui-même des actes délictueux
et se retrouver accusé à son tour. Il doit alors consulter
un avocat et confier la défense pénale de son client à
un confrère. Lavocat devrait donc sinterdire de défendre
un client soupçonné de blanchiment dont il gère également
les affaires.
Lavocat dispose-t-il dautres moyens
de se prémunir dune condamnation pour blanchiment dargent?
La première règle, cest déviter
tout paiement en espèces. Lorsquun client ouvre une mallette
pleine de billets de banque et souhaite sacquitter dune provision
en liquide, lavocat doit refuser. Quelle que soit la nature de laf-faire,
il doit remettre un bulletin de versement à son client. La Poste
et les banques sont tenues de contrôler lorigine des fonds.
Lavocat ne doit pas non plus accepter dhonoraires exagérés
qui ne correspondent pas à une prestation réelle et permettraient
de dissimuler lorigine des fonds. Il arrive quun client propose
de virer un montant important dans lequel lavocat prélèvera
ses honoraires au fur et à mesure des affaires quon lui confiera.
A mon sens, et cest la troisième règle, il faut sinterdire
cette pratique. Les honoraires ne de-vraient couvrir quune affaire
à la fois. A défaut, lavocat risque de jouer le rôle
dune banque. Il pourrait entraver ainsi lidentification de
lorigine délictueuse des fonds et se transformer malgré
lui en blanchisseur. Devenu intermédiaire financier, lavocat
tomberait sous le coup de la loi sur le blanchiment dargent.
En respectant ces règles, lavocat
a-t-il la garantie dêtre à labri dune condamnation
pour blanchiment dargent?
Faute de jurisprudence sur ce point, nul ne connaît
la réponse. En cas de doute, lavocat devrait néanmoins
exiger des vérifications sur lorigine des fonds. Sil
peut apporter la preuve de sa bonne foi, il ne risque rien. Mais si en
cours de mandat, il apprend lorigine douteuse de largent,
il est piégé. Il ne peut remettre au juge le reste de la
provision et demander à être désigné comme
avocat doffice. Il ferait un aveu de la culpabilité de son
client et trahirait le secret professionnel. De même, restituer
largent au client et résilier subitement le contrat pourrait
aussi être perçu comme un aveu. Personnellement, je demanderais
à mon client de sacquitter de mes honoraires avec des fonds
de provenance légale.
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Et si le prévenu na pas dautres
revenus légaux?
A partir du moment où il connaît la provenance
illicite des fonds, le défenseur se met en danger. Il lui faut
donc informer le juge que son client na plus les moyens financiers
dassurer sa défense et demander à être payé
dorénavant comme avocat doffice.
En Suisse, la justice devrait aussi, selon vous, faire preuve de plus
de souplesse envers la défense. Pourquoi?
Lors dune affaire dentraide judiciaire internationale
en matière de blanchiment dargent, le client se trouve le
plus souvent à létranger. Il ne peut accéder
à ses comptes bancaires en Suisse pour payer son avocat, puisque,
comme le permet la loi, le juge aura ordonné leur séquestre.
Tout suspect est présumé innocent. Il devrait donc avoir
le droit de financer sa défense. Si la justice séquestre
largent du prévenu, elle lempêche de faire appel
à un avocat pour lancer des recours et sopposer en premier
lieu au blocage de ses fonds.
LEtat pourrait-il prélever lui-même des fonds sur largent
bloqué du client soupçonné deblanchiment pour payer
lavocat?
Ce serait logique. Mais un magistrat ne souhaite pas se
faire complice dun éventuel blanchiment. Il ne peut accepter
que de largent dorigine apparemment frauduleuse permette à
laccusé de soffrir les services dun avocat de
choix qui risque de multiplier les re-cours et pourrait même gagner
le procès. Souvent, le juge part de lidée que le prévenu
pourra payer sa défense avec sa fortune qui se trouve hors de Suisse.
Mais là encore, une provision importante versée depuis létranger
sur le compte du défenseur peut paraître louche aux yeux
du juge qui pourrait la séquestrer, suspectant lexistence
dargent sale. Souvent, le déblocage de cette situation dépendra
des contacts entre défenseur et magistrat. Parfois, le suspect
na pas de capitaux ailleurs quen Suisse et ne peut financer
sa défense. Mais comme il nest pas indigent, il ne peut bénéficier
dun avocat doffice. A ma connaissance, ce cas de figure na
pas encore été tranché.
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Pour simplifier, ne pourrait-on pas, comme au Canada,
accorder limmunité à lavocat dun blanchisseur?
Au Canada, un avocat peut défendre un voleur en
sachant quil est payé avec largent dun braquage,
sans être in-quiété, sauf sil instigue lacte
criminel ou sil y est impliqué. Personnellement, cela me
choque. Toute personne, quel-le ait tué père et mère,
a le droit dêtre défendue et dexpliquer les raisons
de son acte. Mais accorder à lavocat le droit dêtre
rémunéré en toute connaissance de cause sur le produit
direct de linfraction, cela va trop loin. Il y aurait certes la
solution américaine qui permet à lavocat dêtre
payé au terme de la procédure, ce qui lui évite de
toucher directement largent du crime. Mais, en Suis-se, les usages
du barreau ne le permettent pas. Dans notre système, si le défenseur
ne sollicite pas une provision avant de commencer son travail, il commet
déjà une faute professionnelle.
Un dictateur déchu, comme Saddam Hussein, risque de payer avec
des fonds illicites.
En Suisse, il naurait donc ni droit à une défense
de choix ni à un avocat doffice?
Un dictateur déchu dispose souvent davoirs
importants. Il lui est impossible de faire la preuve de son indigence.
Il faut donc accepter son droit à un défenseur de choix
même sil recourt pour cela à des fonds éventuellement
issus de la corruption. Si Saddam Hussein offre de payer les honoraires
avec de largent volé à un prince chiite à Bassora,
lavocat doit sy opposer. En réalité, lancien
dirigeant irakien soutiendra quil sagit de som-mes honnêtement
économisées sur son salaire de président. «Aidez-moi
au moins à démontrer quil ne sagit pas que dargent
sale», dira-t-il. Dans ce cas, si largent provient dune
banque et quil correspond à une prestation réelle,
lavocat devrait pouvoir accepter le mandat sans risquer pour autant
une condamnation pour blanchiment.
La loi ne sapplique donc pas toujours
de manière stricte?
Il faut préciser que lavocat daf-faires,
qui exerce des activités dopéra-tion de change, doit
vérifier la provenance des fonds à partir de 5000 francs
déjà. Ce travail peut lui prendre un temps énorme
quil ne peut facturer. Financièrement, il ne sen sort
plus. Cette limite est trop faible. De son côté, le défenseur
classique devrait pouvoir travailler sans sinterroger constamment
sur la provenance de ses honoraires. Mais la pratique ne semble pas évoluer
dans ce sens. Aujourdhui, plus le délit est économique,
plus il faut être regardant. Les avocats doivent appren-dre à
vivre avec cette nouvelle donne.
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