Sciences

 

 

La chauve-souris, cette Vaudoise mal-aimée

par Sonia Arnal

Vingt-trois des vingt-neuf espèces de chiroptères connues en Suisse ont élu domicile dans le canton. Plongée nocturne chez cet animal qui déchaîne les passions, à l’occasion de la Nuit de la chauve-souris, prévue en août prochain.


On admire leur sonar, mais on en a peur quand elles ne nous dégoûtent pas. Les chauves-souris n’ont pas la cote auprès des adultes, c’est sûr. Vampires assoiffés de sang de bétail, ou pire, de sang humain, ces créatures nocturnes nous effraient parce qu’elles seraient susceptibles de rester captives dans nos cheveux.


Et pourtant, ces petits mammifères sont victimes de bien des clichés mensongers. Car l’homme nuit bien plus à la chauve-souris que le contraire, assure Philippe Christe, maître d’enseignement et de recherche à l’Institut d’écologie de l’Université de Lausanne. A cause des insecticides, de la destruction des habitats naturels et de l’agriculture intensive, ces animaux aux mœurs étranges courent un sérieux risque de disparition.

 

Portrait des noctambules


Un grand cri muet

Saviez-vous qu’elles peuvent vivre à 700 dans la chaufferie d’un locatif? Qu’elles se livrent à une guerre technologique contre les papillons de nuit et que les femelles s’accouplent en au-tomne, stockent le sperme et s’autofécondent au printemps? Ce sont autant d’anecdotes que nous raconte Philippe Christe, avant de plonger les mains dans une sorte de mini-placard en bois et d’en sortir l’une de ces créatures.


Grosse comme le pouce, toute tremblante dans la main qui la tient, la pipistrelle lance des cris déchirants, bouche grande ouverte. Sa crainte est d’autant plus pathétique que la fréquence de sa voix n’est pas perceptible par l’oreille humaine. Devant le grand cri muet de cette toute petite chauve-souris, le dé-goût du néophyte cède la place à un début de compassion. D’autant que la bête a une bouille impayable avec ses grandes oreilles et sa fourrure toute douce.


Blessée par un chat

Bref, très vite on la caresse et, pour un peu, on l’adopterait. Mais cette représentante de l’espèce de chiroptère la plus fréquente en ville, celle que les joggers et les promeneurs peuvent voir au bord du lac à la nuit tombée, a déjà un père adoptif, puisque Philippe Christe a recueilli la petite pipistrelle blessée par un chat, un accident fréquent.
«Nous soignons assez souvent des chauves-souris avant de les transmettre au centre de soins du Zoo de la Garenne, à Le Vaud, avec pour objectif de les relâcher, précise-t-il. Mais pour celle-ci, je suis assez pessimiste : elle ne vole toujours pas. Pour l’instant, je la prends avec moi dans les classes où je vais sensibiliser les élèves à cet animal. Les enfants adorent ça, surtout quand je la pose sur leur tête pour leur montrer qu’elle ne se prend pas du tout dans leurs cheveux mais préfère s’en aller.»

 


De mystérieuses traces sur le mur du salon

Dans la série «mort au préjugé», le chercheur lausannois, comme d’autres amis des chiroptères, paye de sa personne. Les particuliers aux prises avec cet hôte indésirable dans leur grenier, leur tas de bois ou pourquoi pas leur cuisine peuvent appeler un numéro d’urgence (021 692 41 69) et recevoir l’aide d’un spécialiste. «Cela permet de désamorcer des situations de panique», explique Philippe Christe.

Si le chercheur s’amuse des citoyens qui perdent vite leur sang-froid devant cet animal parfaitement inoffensif, il reconnaît rencontrer quelques vraies surprises : «Une dame m’a appelé pour me dire qu’il y avait des silhouettes de chauve-souris peintes en noir dans son salon...» Le scientifique n’y croit pas une seconde et pense à quelque crainte moyenâgeuse propagée par une superstitieuse associant la chauve-souris au diable. Cédant devant l’insistance de son interlocutrice, il se déplace pourtant. Or, les traces décrites sont bien là.
Après quelques explorations, il apparaît qu’une malheureuse chauve-souris était entrée dans la cheminée, tombée dans la suie et, ne trouvant pas la sortie, s’était cognée aux murs du salon, laissant à chaque fois l’empreinte de ses ailes déployées...

 

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23 espèces dans le canton de Vaud

Ces actions auprès de la population permettent sans doute d’épargner quelques vies d’un animal déjà largement menacé. Même s’il reste de nombreuses inconnues quant aux mœurs des chauves-souris et que les spécialistes manquent de données chiffrées, leurs observations sur le terrain permettent d’être formel : il y en a de moins en moins.
Le canton de Vaud, avec ses nombreuses grottes, gouffres, rivières et lacs, est pourtant tout ce qu’il y a de plus accueillant pour les chiroptères. D’ailleurs, il compte 23 espèces sur les 29 présentes en Suisse (contre 950 dans le monde, dont l’espèce sud-américaine «vampire» qui boit effectivement du sang de bétail et ternit l’image de marque de ses consœurs). Malgré ces atouts indéniables, on assiste à une diminution du nombre d’individus présents, ainsi que de certaines espèces dont on n’a plus aperçu de spécimen parfois depuis trente ans.


700 chauves-souris dans une chaufferie

Les chauves-souris hibernent de novembre à mi-mars dans des sites naturels comme les grottes du Jura. Mais au printemps, elles déménagent dans des sites de reproduction, églises, granges, dessous de toits, usines désaffectées. Et cet habitat est menacé par les activités de l’homme, notamment par ses politiques agricoles et sylvicoles.
«Outre les prédateurs habituels, les chats ou les fouines par exemple, les chauves-souris sont gênées par différents changements survenus ces dernières décennies, par exemple la diminution des insectes dont elles se nourrissent. Dans les forêts, elles ne trouvent plus de vieux arbres creux, les haies sont coupées partout, les insecticides utilisés pour traiter les charpentes les empoisonnent, la steppe où elles chassent disparaît au profit de la vigne, les propriétaires de bâtiments désaffectés rechignent à les laisser debout par crainte qu’ils ne s’écroulent; bref, les colonies de reproduction ne sont plus très nombreuses.»


Des nurseries collectives

Mais, grâce au travail des scientifiques et des défenseurs des chiroptères, des arrangements surprenants peuvent être trouvés. C’est souvent le cas dans les églises et les bâtiments historiques où des travaux de réfection permettent de ménager les intérêts des usagers humains et ceux des chauves-souris. Et c’est plus difficile avec les particuliers. Quoique : à Clarens, une colonie de quel-que 700 murins de Daubenton vit depuis une quinzaine d’années dans la chaufferie d’un immeuble locatif. Avec l’accord de la gérance et des locataires.
La fidélité de cette colonie s’explique par les mœurs très particulières des chauves-souris. Comme on l’a déjà dit, ces mammifères hibernent de novembre à mars dans des grottes et autres coins obscurs difficiles à trouver pour les scientifiques avides de les recenser. Dès le printemps, les femelles se regroupent dans des lieux beaucoup plus proches de l’homme, les mêmes chaque année, où elles mettent bas (fin juin-juillet). Elles créent sur place des nurseries – les mâles vivent en général sur des territoires alentour –, véritables essaims de mères et d’enfant agrippés les uns aux autres pour garantir la thermorégulation.

 

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Un bébé quand je veux !

Les petits, un par femelle en principe, naissent nus mais possèdent tout de suite l’étrange faculté de se tenir la tête en bas à cette grappe, qui compte de 10 à 1000 individus. Là où les chauves-souris nous laissent pantois, c’est dans la reproduction, ou plus exactement la gestation. Etonnamment, la saison des amours est non pas le printemps mais l’automne (septembre et octobre). Com-ment se fait-il alors que les petits naissent quasiment neuf mois plus tard, comme les humains? En fait, les femelles stockent le sperme durant toute la période de l’hibernation pour s’autoféconder au printemps. La gestation ne dure donc que quelques semaines.
Mais les chauves-souris peuvent faire encore plus fort. Une fois l’autofécondation accomplie et le développement de l’embryon commencé, la femelle peut arrêter le processus en fonction des conditions climatiques et du nombre d’insectes à disposition. La gestation peut ainsi varier de six semaines à deux mois et demi, et le petit naître au moment le plus adéquat.
La drôle de pêche du murin
Faire des petits, c’est bien. Encore faut-il les nourrir (les mères allaitent). Le mois d’août est ainsi la période de chasse la plus active. Les plus grandes chauves-souris peuvent parcourir jusqu’à 20 km par soir pour se rendre sur leur terrain de chasse, avec une vitesse de pointe de 50 km / h. Avec des techniques et des mets de prédilection qui varient considérablement parmi les 23 espèces en terre vaudoise.
Un exemple original : le murin de Daubenton, celui-là même qui vit dans la chaufferie de la Riviera, utilise sur le lac une méthode digne des canadair : avec la membrane de ses ailes se forme entre ses pattes arrière une sorte de petit parachute qu’il utilise pour ramasser à la surface des eaux tous les insectes présents. Il n’a plus ensuite qu’à manger dans sa «soute» les fruits de sa drôle de pêche.


La guerre des sonars

Plus généralement, on peut distinguer les chauves-souris qui se servent en vol (en action notamment près des réverbères autour desquels tournoient les insectes en été) de celles qui chassent au sol, se jetant sur une sauterelle ou un hanneton repéré depuis les airs.
Dans cette recherche de nourriture, le célèbre sonar, utile également pour éviter les obstacles en vol, est forcément un instrument de choix. C’est grâce à lui que l’animal situe ses proies. Malheureusement pour les chiroptères, certains papillons de nuit ont développé des systèmes d’écoute que pourraient leur envier les meilleures armées: ils sont ainsi capables de repérer leurs ennemis.
Du coup, riposte stratégique de choix, certaines chauves-souris coupent leur sonar au moment de la chasse et trouvent leur souper à l’oreille, en écoutant les bruits de l’insecte qui se déplace. La bonne vieille méthode de l’ouïe fonctionne, mais certaines espèces de chauves-souris spécialement bien équipées peuvent émettre sur deux modes (continu ou en modulation), et changer de système sonar au moment de la phase d’approche pour affiner la précision de leur attaque.

 

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Attrape-moi si tu peux!

Les scientifiques sont aussi les victimes de cette véritable guerre technologique. Les pauvres sont certes exposés au risque de morsure lors des opérations de baguages et autres manipulations – la dernière recherche de Philippe Christe consiste par exemple à étudier les dommages causés aux petits par des parasites qui les affaiblissent. Mais ils sont surtout aux prises avec la finesse des chiroptères.
Les captures faites à la sortie de l’église de Fully (VS) (lire encadré p.44) en sont un bon exemple. Les chercheurs ont voulu attraper un certain nombre d’individus pour diverses expériences. Mais les chauves-souris – ici des grands et des petits murins –, ont vu les filets et les ont évités.


Cachez cette échelle..

Les scientifiques ont alors décidé de placer un filet devant l’œil-de-bœuf du bâtiment pour y cueillir les chauves-souris à leur entrée dans le bâtiment, profitant ainsi d’une petite faiblesse décelée chez elles. Comme certains con-ducteurs qui coupent le contact de leur voiture et regardent à peine devant eux quand ils entrent dans leur garage, les chauves-souris connaissent tellement bien la disposition des lieux de leur résidence d’été qu’elles débranchent leur sonar quelques secondes avant l’entrée. C’est à ce mo-ment-là qu’elles se font cueillir.
Reste que l’avantage des humains a nettement décrû avec le temps : les chauves-souris ont établi un rapport entre la présence d’une échelle contre les murs de l’église et la capture désagréable qui s’ensuivait. Elles ne se sont donc plus guère aventurées devant l’œil-de-bœuf quand les chercheurs trahissaient leur présence d’une manière aussi grossière.
Une preuve de plus que ces noctambules mal-aimés ont beaucoup plus de ressources que nous n’avons de préjugés sur leur compte.
Sonia Arnal


LA NUIT DE LA CHAUVE-SOURIS 2003
Chaque année, une Nuit de la chauve-souris est organisée le dernier vendredi du mois d’août. En principe, elle devrait avoir lieu cet été le 29 (date à confirmer). Différents lieux de rendez-vous sont proposés au public, avec un spécialiste qui fournit des explications, et l’occasion de voir des chiroptères in situ.
Renseignements complémentaires: tél. 022 366 11 95 (Zoo de la Garenne)
Site internet


Le loft des chauve-souris à Fully

 

 

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