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Médecine
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100 ans de Tour de France,
un siècle de dopage
par Alberto Montesissa
Impossible dévoquer
lalerte centenaire la Grande boucle est née en 1903
, sans parler de sa part dombre. Lutilisation de produits
stimulants y était généralisée bien avant
laffaire Festina. Et elle na jamais disparu.
Le Tour de France fête ses 100 ans cet été.
Et il en a vu défiler. Depuis un siècle, la Grande boucle
a contemplé les forçats de la route traverser de long en
large tous ses chemins, grimper ses cols et autres monts. Elle a surtout
observé ces grégaires dont le sang était souvent
engorgé de produits illicites. Car le dopage est un compagnon de
la première heure du Tour de France, même si, dans le milieu
du cyclisme, on prétend généralement que son histoire
débute un certain 13 juillet 1967.
Le
drame Simpson
Ce jour-là, le Tour de France passe par le mont
Ventoux, à une altitude de 1909 mètres. Lun des cols
les plus difficiles à escalader, certainement le plus redouté.
Il fait chaud, très chaud. Plus de 40 degrés quand, à
deux kilomètres de ce sommet lunaire, le Britannique Tom Simpson
vacille. Livide, les yeux fixes, il sécroule. Le médecin
officiel du Tour tente de le réanimer durant plus de quarante minutes.
Mais en vain.
A 17 heures 40, la mort de Tom Simpson est officiellement prononcée.
On parle de crise cardiaque. Mais la découverte de plusieurs tubes
dam-phé-tamines sous son maillot et le résultat de
lautopsie ne laissent planer au-cun doute sur les causes de son
décès.
Il sensuit une prise de conscience toute relative sur les dangers
et les dégâts que peuvent provoquer certaines substances.
Car la pratique, qui na pas commencé ce jour-là, ne
sest pas arrêtée après ce drame. De 1903 à
2003, le plus médiatique, le plus populaire, le plus long et le
plus dur des tours na cessé de vivre une double vie : celle
du succès et celle du dopage. Inventaire à la Prévert.
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Une genèse où le dopage était
autorisé
Cest un hasard. Un de plus. Mais le verbe «doper»
(de langlais to dope, «faire prendre un excitant», dixit
«Le Petit Robert») fait son apparition dans la langue française
en 1903. 1903 com-me lannée de la création du Tour
de France par Henri Desgrange, sur une idée de Géo Lefrèvre.
«Mais attention aux amalgames... Lhistoire du dopage na
pas été écrite uniquement dans le cyclisme»,
précise demblée Martial Saugy,
le directeur technique du Laboratoire suisse danalyse du dopage
(LAD) à lInstitut de médecine légale de lUniversité
de Lausanne.
«Lenvie de se surpasser et de vain-cre sans trop defforts
est une tendance presque naturelle chez lêtre humain. Et la
tentation de faire appel à certains artifices lest malheureusement
aussi», poursuit Lidia Avois-Mateus, chimiste
et superviseur du LAD. «Au début du siècle
dernier, poursuit Martial Saugy, lêtre humain était,
pour la société industrielle, une partie intégrante
de la machine à produire et les médecins avaient une attitude
différente. On ne connaissait pas la pharmacologie et donc, tout
était empirique. Il fallait sublimer lêtre humain dans
leffort, malgré tout ce quil ingurgitait. En fait,
il existait un dopage massif : on faisait des paris sans avoir de règles...
On mélangeait de nombreux produits com-me la cocaïne ou la
strychnine avec de lalcool.»
Le vin des athlètes
Car lalcool peut rendre plus fort, faire oublier
la douleur, aider à lutter contre les coups de pompe. Il désinhibe,
soulage les jambes. Il rend la victoire accessible. En France, Angelo
Mariani la bien compris, lui qui fait fortune en commercialisant
un stimulant à base de feuilles de coca fraîches : le vin
Mariani, appelé aussi «vin des athlètes»! Un
dopant que les participants du Tour de 1926 emportent avec eux quand ils
sélancent sur la plus longue boucle jamais parcourue.
Elle comptait alors 5745 kilomètres effectués
en 238 heures, 44 minutes et 25 secondes par le Belge Lucien Buysse qui
roulait à une moyenne de 24,063 km / h, contre les 42,174 record
de lAméricain Lance Armstrong, en 2002, sur un Tour long
de 3462 km et effectué en 82 h 0512!
A noter que le raisin nest pas le seul stimulant utilisé.
La «blanche» ou la «neige», pour ne pas la nommer
cocaïne, circule aussi, et elle est souvent utilisée sous
forme de pommade. Le journaliste Albert Londres en a notamment décrit
lusage au moment du Tour de France de 1924: «Les coureurs
enduisaient le fond de leur cuissarde. La cocaïne pénétrait
progressivement par voie cutanée et permettait daméliorer
les conditions de course.»

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Les amphétamines, stars
de laprès-guerre
La Deuxième Guerre mondiale sert de terrain dessai
pour une nouvelle génération de produits destinés
aux combattants: les amphétamines. Ces substances diminuent la
sensation de fatigue, coupent la faim, poussent à laction,
favorisent léveil voire la volonté et la confiance
en soi. Autant datouts que les sportifs vont utiliser dès
la fin du conflit, puisque les amphétamines deviennent les stars
des produits dopants et le restent durant plusieurs décennies.
Amies de route de la plupart des forçats du Tour, ces molécules
sont en vente libre en France jusquen 1955. Dans le peloton, on
utilise une serin-gue auto injectable pour sadministrer le produit
dans le bras sans avoir besoin de descendre du vélo. Mais les accidents
deviennent de plus en plus nombreux, à limage du malaise
de Jean Maléjac pendant le Tour de France 1955.
«La synthèse de lamphétamine a été
une découverte notoire et malheureusement le milieu sportif a vite
assimilé ses propriétés stimulantes, assure Lidia
Avois-Mateus. Elle a été à la mode pendant de nombreuses
années et a éclipsé tous les autres produits ou substances.
Malgré les problèmes posés par ses effets secondaires
tels que la dépendance, lépuisement de lorganisme,
un effet sur les tissus, lagressivité pendant lutilisation
et ensuite la dépression, classique après un abus. Même
si la période amphétamine date de nombreuses années,
que la détection sest améliorée et que lon
peut la déceler depuis les années 1970, elle nest
pas terminée pour autant, puisque lon trouve en-core aujourdhui
des cas positifs.»
A côté des amphétamines, la cortisone constitue le
deuxième produit phare dans le peloton. Mais à cette époque,
on ne parle toujours pas de dopage et encore moins de contrôle.
Du coup, les cyclistes passent de la con-sommation ponctuelle à
la prise systématique.
1967: les premiers interdits
Dans les années 60, les produits sont utilisés
durant toute lannée. La cortisone pour les entraînements
et les amphétamines pour la compétition. Pour Martial Saugy,
directeur du LAD, les années 1970 «ont été
essentielles pour le développement du dopage. Quand les amphétamines
étaient largement utilisées jusquà la fin des
années septante, on parlait déjà des stéroïdes
anabolisants qui ont plus ou moins tous été introduits dans
le sport entre les années 60 et 70.»
Découvert et nobélisé en 1939, le stéroïde
anabolisant (nandrolone, testostérone, clostébol, dianabol...)
participe au Tour durant ces belles années et son utilisation reste
dactualité. En 1962, douze coureurs quittent simultanément
la Grande boucle, prétextant une intoxication alimentaire. En vérité,
ils ont été victimes dun mauvais dosage de morphine.
Quatre ans plus tard, le peloton manifeste, Jacques Anquetil et Raymond
Poulidor en tête, contre la première loi antidopage perçue
par les «géants de la route» comme une atteinte au
droit de disposer deux-mêmes.

Lété suivant, au mont Ventoux, Tom
Simpson disparaît tragiquement. Et en 1967, lUnion cycliste
internationale (UCI) devient la première fédération
internationale à établir sa propre liste de substances interdites.
Sa version initiale comprend uniquement les amphétamines, leurs
dérivés et les stupéfiants. Elle est complétée
quelques mois plus tard par léphédrine, la strychnine,
les pipéridines, les antidépresseurs, les analeptiques cardiovasculaires,
libogaïne et les hormones.
Mais il faut bien savoir quà cette époque, seules
les amphétamines pouvaient être décelées dans
les contrôles antidopages. En 1968, les antidépresseurs et
les tranquillisants sont retirés de la liste. Mais la notion de
«substance soumise à restrictions» est introduite avec
lajout, notamment, de lalcool. Il sagit alors de produits
interdits, mais dont le dépistage est laissé à linitiative
de chaque fédération. En 1976, les stéroïdes
anabolisants sont ajoutés à la liste.

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De
quoi se faire du mauvais sang
Après 1968 et les Jeux de Mexico, médecins
et sportifs prennent conscience des bienfaits de laltitude et du
manque doxygène. Cest la naissance du dopage sanguin
dont les techniques nont cessé de saffiner depuis.
Tout commence naturellement par des stages en altitude, puis dans des
caisses hypobares. Pour finir dans une seringue.
Les scientifiques mesurent limportance du sang dans la performance.
Lencadrement et le suivi médical en-trent dans la systématisation.
On commence par des autotransfusions de sang prélevé chez
lathlète quon avait préalablement placé
en altitude. Puis vient lEPO pour résoudre les difficultés
occasionnées par les méthodes précédentes.
Dès lors, on dispose enfin dun dopage efficace et sans traces.
Le dopage devient peu à peu un fait de société. Dans
la Grande boucle de 1977, il est au centre de toutes les discussions.
Avec six cas positifs officiellement révélés, dont
ceux de Luis Ocana et Joop Zoetemelk. En 1978, la «ficelle»
est trop grosse pour passer inaperçue : le Belge Michel Pollentier,
vainqueur à lAlpe dHuez, a cherché à
dissimuler sous son aisselle une poire reliée à un tube
contenant de lurine «propre». Il est pris et refuse
le con-trôle, avant dêtre renvoyé du Tour et
décoper de deux mois fermes de suspension.

Le «pot belge», de la dynamite
Dans les années 80 arrive le fameux «pot belge».
Une potion magique dont les ingrédients peuvent varier dune
fiole à lautre, même si la recette de base est souvent
la même : amphétamines, antalgiques, caféine, cocaïne,
héroïne et corticoïdes... Un véritable détonateur.
Pour le directeur du Laboratoire suisse danalyse du dopage, «on
parlait clairement de la manipulation par autotransfusion dès 1986,
ce qui signifie quil y avait au moins dix ans dexpériences.
La manipulation du sang qui a abouti à lutilisation de lEPO
est assez ancienne.»
LEPO (erythropoïétine), hormone omnipotente à
la fin des années 80, est apparue sur le Tour en 1988 alors quelle
était encore en expérimentation clinique. Normalement produite
par les reins, cette hormone gagne la mlle des os où elle
stimule la production de globules rouges. Pour tenter dy faire barrage,
un test sanguin est mis en place dès 1997. On décide alors
que tout coureur dont lhématocrite la part de globules
rouges dans le sang dépasserait les 50 % serait mis en arrêt
de tra-vail. A défaut dune méthode analytique fiable,
ce test a permis de limiter les excès dutilisation du produit.
Dans son livre «Massacre à la chaîne», Willy
Voet, lex-soigneur de léquipe Festina (Virenque, Dufaux,
Brochard, Zülle...), raconte leffrayante banalité du
dopage et surtout «trente ans de tricheries». Il révèle
avec une précision terrifiante les méthodes adoptées
par son équipe à lapproche du Tour, de façon
systématique depuis 1995. «Amphétamines sous-cutanées
au bras ou dans le ventre, corticoïdes, stéroïdes et
anabolisants, voire testostérone en intramusculaire dans les fesses.
Des gestes quotidiens, rien que de très normal après tout.
Personne ne pensait fraude, tricherie ou danger. Seules les amphétamines
relevaient théo-riquement de linterdit puisque susceptibles
dêtre détectées dans les urines.»

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Le scandale Festina
Hormis les amphétamines, mal contrôlées
par les débutants, les produits dopants sont maîtrisés,
rationalisés et intégrés dans le plan dentraînement.
Les prises de produits sont programmées en fonction des objectifs
et sétendent sur lannée. Les résultats
obtenus sont mesurables, validés parallèlement par des études
scientifiques. Si bien que lors du Tour de France 1998, 108 tests ont
été pratiqués. Résultat? Zéro positif!

Et pourtant, le 8 juillet 1998, soit quelques heures avant le départ
de ce Tour, Willy Voet, lhomme à tout faire de léquipe
Festina, est arrêté à la frontière belge en
possession de nombreu-ses doses dEPO, dhormones de croissance,
de corticoïdes, de «pot belge» et damphétamines.
Dans ses bagages, il y a encore un carnet qui prouve que son équipe
pratique le dopage à une échelle quasi industrielle!
Pas dopé, mais soigné, nuance!
De nos jours, le médecin dune équipe cycliste qui
suit le Tour de France emporte dans sa malle médicale plus de 300
produits. Si la plupart dentre eux font partie des substances interdites,
il suffit, pour certains, dune prescription médicale pour
pouvoir les utiliser. Ainsi, lors du Tour 2001, 66 substances dopantes
ont été décelées dans les 166 prélèvements
effectués.
Par ailleurs, 44 des 128 coureurs contrôlés (sur 189 engagés)
présentaient des traces de substances do-pantes dans leurs urines
(notamment des corticostéroïdes et / ou de salmonellose).
Ce qui na pas empêché la plupart dentre eux de
continuer à pédaler en toute légalité, puisquils
étaient en possession dun certificat médical.
Et lhistoire se répète, puisque lan dernier,
la police a trouvé dans le coffre de la voiture de lépouse
du cycliste lituanien Rumsas (3e du Tour 2002) une véritable pharmacie
ambulante :
52 produits dont certains dits «masquants» et dautres
dopants.
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Et maintenant...
Quel sang coulera dans les veines du Tour de demain? «Le
dopage se tournera de plus en plus vers des substances endogènes,
sinquiète Martial Saugy. Des substances qui se trouvent dans
le corps et qui ont une activité propre comme des promoteurs de
ces substances. On procédera aussi à des manipulations génétiques.
Heureusement, ce dopage-là coûte très cher et un véritable
traitement naura pas lieu demain, ce qui nous laisse encore un temps
de réflexion. Car nous devons repenser la manière dappréhender
le dopage. Les techniques analytiques actuelles ne peuvent plus être
appliquées pour ce genre de dopage moderne. Cest aussi un
choix de société : savoir si cela vaut la peine dinvestir
énormément dar-gent pour contrôler si le sport
est propre.»
La question est dautant plus délicate que larrivée
prévisible du dopage génétique, destiné aux
plus riches, saccompagnera certainement dun retour des vieilles
substances. Bien moins onéreux, ces produits continueront à
circuler sur les marchés parallèles pour répondre
à la demande du «dopage du pauvre». Le lot prévisible
des athlètes qui nauront pas accès aux techniques
génétiques indétectables et qui prendront le risque
de se faire prendre aux contrôles, quitte à arrêter
six mois (le temps dune suspension) avant de reprendre la route.

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