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La religion de «Matrix»
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| Phénomène cinématographique, la saga de science-fiction fait appel à un maelström de références mythico-religieuses. Quelques points de repère pour comprendre, avant la sortie du troisième épisode. | Faut-il
prendre au sérieux le discours religieux de «Matrix»?
Le premier épisode de la trilogie permettait de créditer
les frères Wachowski d’une certaine consistance spirituelle.
Dès les premières images, le deuxième épisode
semble con-firmer cette ambition. «Matrix reloaded» n’a
pas commencé depuis cinq minutes que le spectateur est plongé
dans un tourbillon de références mythico-religieuses qui
puisent principalement dans les traditions grecque classique et judéo-chrétiennes. Voici d’abord le transporteur Nabuchodonosor, le capitaine Niobé, la cité de Zion et la transmission Osiris. Plus tard, ce sera Perséphone, Séraph, la porte lumineuse, la source, le Grand Architecte – sans compter le triangle sacré des héros de l’histoire formé par Trinity, Morpheus et Néo . |
| Une
religion du jeu vidéo? |
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Mais plus le deuxième volet avan-ce, et plus le sentiment d’éparpillement augmente. Faut-il abandonner toute velléité de trouver une cohérence quelconque à «Matrix»? Et si l’on voulait vraiment parler de religion, ne faudrait-il pas plutôt s’attarder sur celle du jeu vidéo dont les classiques (la course de voitures, la course de motos et le combat truffé d’arts martiaux) structurent manifestement le second épisode de la trilogie? Olivier Simioni, doctorant en sociologie
à l’Université de Lausanne et spécialiste de
la science-fiction, ne sépare pas vraiment les deux univers, lui
qui souligne que «le monde des jeux vidéo utilise beaucoup
les figures mythologiques et religieuses». Bien moins que de concevoir
une œuvre aux résonances métaphysiques, les frères
Wachowski reproduisent peut-être simplement les codes d’un
univers qui échappe encore au commun des mortels. Pas la peine
de chercher plus loin. |
| La
«Matrice» des écoles d’instruction religieuse |
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Et
puis bon. Le succès hors norme du film, les discussions qu’il
provoque sur l’origine de ces références et sur le
sérieux qu’il convient de leur accorder, justifient finalement
qu’on se donne la peine de remonter à la source de ce bombardement
de références. Que le discours des frères Wachowski
soit très structuré ou non n’a finalement que peu
d’importance. C’est le sérieux qu’on veut bien
lui donner qui en a. Professeur et ancien doyen de la Faculté de théologie de l’Université de Lausanne, Thomas Römer a suivi l’effet «Matrix» depuis le début. Il note par exemple avec intérêt que le film est désormais utilisé dans les écoles allemandes pour les cours d’instruction religieuse : «Les frères Wachowski sont complètement dans l’esprit du temps. Leur utilisation des références religieuses est à l’image du paysage religieux d’aujourd’hui, qui ressemble à une sorte de grand supermarché dans lequel les gens prennent un peu à gauche et un peu à droite, un peu de résurrection par-ci et un peu d’incarnation par-là, hors de toute institution et de toute idéologie officielle.»
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| Une trinité de héros | |
Néo |
mpossible
de suivre les aventures du héros de «Matrix» sans y
voir une référence au Christ, cet autre «Elu»
pétri de doutes, ce sauveur très humain que décrit
le Nouveau Testament. «Néo semble désigner l’Homme
nouveau, dit Thomas Römer. Dans ses épîtres, l’apôtre
Paul présente souvent le Christ comme l’homme nouveau, qu’il
oppose à Adam, l’homme ancien.» Le deuxième nom du héros fait également
appel à des références christiques. Puisque Néo
s’appelle encore Thomas Anderson. Le prénom renvoie inévitablement
au dou-te du fameux apôtre et à sa quête de la vérité
tangible. Avec la racine grecque «aner», qui signifie «hom-me»,
Anderson veut littéralement dire «Fils de l’homme».
Enfin com-me le Christ, Néo est trahi pendant un repas lors du
premier volet de la trilogie. Thomas Römer voit encore de nombreux liens
entre Néo et Moïse. «Néo apparaît comme
une combinaison des figures de Moïse et de Jésus-Christ. Comme
Moïse, Néo a une double identité et, après une
longue résistance, il finit par accepter son rôle messianique.
Comme le sauveur du peuple d’Egypte adopté par la famille
royale des pharaons, Néo doit quitter le monde illusoire du confort
pour découvrir sa vraie nature et celle de l’humanité,
afin de libérer son peuple de l’esclavage de la matrice.» |
Morpheus |
Le
mentor de Néo s’appelle Morpheus. Il nous propose une référence
comple-xe et obscure. Car Morphée est le nom du dieu des rêves
dans la mythologie grecque, fils de la Nuit et du Sommeil. Or Morpheus enseigne
à Néo à faire la différence entre le rêve
et la réalité, entre la matrice et le monde réel. Du
point de vue biblique, Morpheus pourrait s’apparenter à Jean-Baptiste
qui, comme lui, annonce le Messie à venir. Enfin, si l’on suit
l’interprétation de Thomas Römer, Morpheus devrait encore
être vu comme le prédécesseur du sauveur, comme l’est
Moïse pour les chrétiens |
Trinity |
IL’amante
de Néo «a les traits de Marie-Madeleine qui devient l’amour
et l’amoureuse du Christ dans différentes légendes
chrétiennes», dit Thomas Römer. Mais, malgré
un nom très chargé de sens, l’héroïne
sur grand écran ne véhicule pas davantage de références
précises, si ce n’est l’amour salvateur qui inonde
tant de films américains. Tout au plus peut-on y voir la figure
de l’androgyne, qui est à l’origine de l’humanité,
puisqu’Adam était androgyne avant que Dieu ne lui prenne
un morceau de son flanc pour créer Eve. |
| Les figures du mal | |
L’agent
Smith |
Bien
qu’une certaine fraternité avec Néo semble poindre dans
«Matrix reloaded», il reste difficile de voir l’agent
Smith comme une figure de l’Antéchrist, puisque son nom évoque
la banalité et l’impersonnalité de l’exécutant
sans âme. Ce personnage apparaît d’abord comme simple
envoyé de la matrice infernale, sans autre responsabilité
que celle d’obéir à son maître. Avant de changer
petit à petit de statut, puisque son échec contre Néo
(à la fin du premier volet de la trilogie) et sa mort suivie d’une
résurrection semblent pousser l’agent Smith vers une forme
d’humanisation.Comme il se reproduit en vampirisant des êtres humains, l’agent Smith ne saurait que devenir petit à petit toujours plus humain. Pour devenir quoi? La référence biblique ou mythologique n’est pas claire, s’il y en a une. Tout au plus peut-on penser à la figure du Golem de la tradition juive, dans laquelle un être de pur argile, sorte de robot avant la lettre, échappe à sa condition en devenant toujours plus humain. |
Mérovingien |
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Le
Grand Architecte |
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Perséphone |
C’est une reine malheureuse, forcée de passer six mois par année dans un endroit et avec un conjoint qu’elle n’aime pas. Elle joue un rôle dans plusieurs légendes, dont celles d’Orphée
et d’Hercule où elle aide les héros à atteindre
leur but. Autant de références qui ont visiblement nourri
le personnage de «Matrix» interprété par Monica
Belluci. |
| Des décors mythiques | |
La matrice
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Cette
matrice, qui a donné son titre au film, régit entièrement
les univers où évoluent les personnages. Mais est-elle un
paradis ou un enfer? Elle se présente a priori comme un enfer où
les apparences prennent ignoblement le pas sur la réalité.
Mais cet univers libéré des contraintes matérielles
et de l’asservissement du corps, ce lieu spirituel ou les êtres
peuvent voler compte beaucoup de points communs avec l’idéal
paradisiaque. Le traître qui apparaît dans le premier volet de la trilogie se laisse d’ailleurs tenter par ce lieu de plaisirs faciles, où l’homme n’a apparemment plus à porter sa croix. «L’histoire de la matrice pourrait être l’histoire du Paradis que l’homme doit transgresser pour pouvoir trouver sa liberté, dit Thomas Römer. Le libre arbitre est la grande question de toutes les religions. L’homme est-il fait pour vivre dans le Paradis?» Comme le dit le Grand Architecte de «Matrix reloaded», la première matrice était parfaite, mais l’homme ne l’a pas supportée car il est incapable de vivre dans un monde sans souffrance – c’est-à-dire sans liberté. |
La
porte lumineuse |
«Après
avoir été expulsé du Paradis, Adam ne peut retourner
par la porte lumineuse qui y mène, raconte Thomas Römer. Dans
les religions orientales, les portes symbolisent une étape supérieure
de la connaissance sur la voie de la perfection.» On retrouve aussi
souvent des portes de ce genre chez les Celtes, ou chez des philosophes
comme Descartes ou Platon. Dans «Matrix reloaded», la porte lumineuse mène Néo chez le Grand Architecte : «Tu vas rentrer chez toi», lui dit le «Keymaker», le petit homme qui en détient la clé. En clair : «Tu vas accéder à une connaissance supérieure de toi-même.» |
Le
temple de Zion |
L’immense grotte où Morpheus galvanise les foules rebelles, cette cathédrale souterraine où les derniers hom-mes libres se livrent à une rave sensuelle à connotation vaudoue, rappelle im-man-quablement le mythe de la caverne platonicien. Un récit qui décrit l’existence comme un cortège d’apparences qui défilent devant l’homme enchaîné
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Zion |
Le
nom de la cité rebelle qui résiste à l’emprise
de la matrice contient une référence biblique si évidente
que même un petit-fils d’athée endurci la verra. Mais
à quoi fait-elle allusion? «Sion est l’autre nom de Jérusalem,
dit Thomas Römer. C’est le centre du pays promis aux Juifs qui
reviennent en terre d’Israël, une ville sainte toujours protégée
par Dieu. Dans la Bible hébraïque, Sion subsiste mê-me
si tout sur la Terre est détruit. Les psaumes disent aussi que le
Messie arrivera à cet endroit.» Le film propose cependant une inversion, puisque dans les récits bibliques, Sion est une montagne alors qu’au cinéma, elle est située dans un immense puits. A noter (puisque les frères Wachowski sont Juifs) que Sion est la racine du mot sionisme, qui désigne un mouvement né au XIXe siècle, et qui prônait alors le retour des Juifs sur leur terre d’origine. |
| Et quelques références en vrac ... | |
Nabuchodonosor |
Comprendre pourquoi reste ardu. Nabuchodonosor était un roi de Babylone, qui prit d’assaut Jérusalem après un long siège et déporta les juifs à Babylone, en 587 av. J.-C.. Il apparaît dans le livre de Daniel, dans l’Ancien Testament, où l’on raconte comment le roi est hanté de cauchemars qu’il n’arrive pas à interpréter, et dans lesquels il visionne la destruction de son empire comme sa propre fin. Le seul lien apparent avec le film serait les rêves de Néo, dans lesquels il craint la mort de Trinity. |
Niobé |
Dans
la mythologie grecque, Niobé est une reine légendaire de Thèbes
qui eut quatorze enfants et fit l’erreur de s’en vanter devant
la déesse Léto, qui n’en avait que deux. Ces derniers,
deux garçons vindicatifs, vengèrent leur mère en tuant
les sept fils et les sept filles de Niobé avec leurs flèches
avant que, pour couronner le tout, Zeus ne transforme la pauvre reine en
rocher d’où jaillit une source. Quel rapport avec la capitaine de vaisseau matrixien qui vient à la rescousse de Trinity, malmenée au sommet d’un camion? Aucune idée. La source du rocher légendaire a peut-être quelque chose à voir avec la source que retrouve Néo? |
Séraph |
C’est le nom du gardien de l’Oracle, qui teste Néo avant son entrevue avec la visionnaire dans «Matrix reloaded». Dans la tradition biblique, ce nom fait référence à un type d’ange gardien, qui appartient à l’une des plus hautes hiérarchies angéliques. Les séraphins glorifient Dieu mais peuvent aussi avoir une action purificatrice sur l’homme. En hébreu, «saraph» veut dire brûlant. Dans l’Ancien Testament, un séraphin touche les lèvres d’Isaïe avec un charbon ardent pour le laver de son péché.
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