La religion de «Matrix»

 

 

par Pierre-Louis Chantre, journaliste RP

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Phénomène cinématographique, la saga de science-fiction fait appel à un maelström de références mythico-religieuses. Quelques points de repère pour comprendre, avant la sortie du troisième épisode.

Faut-il prendre au sérieux le discours religieux de «Matrix»? Le premier épisode de la trilogie permettait de créditer les frères Wachowski d’une certaine consistance spirituelle. Dès les premières images, le deuxième épisode semble con-firmer cette ambition. «Matrix reloaded» n’a pas commencé depuis cinq minutes que le spectateur est plongé dans un tourbillon de références mythico-religieuses qui puisent principalement dans les traditions grecque classique et judéo-chrétiennes.

Voici d’abord le transporteur Nabuchodonosor, le capitaine Niobé, la cité de Zion et la transmission Osiris. Plus tard, ce sera Perséphone, Séraph, la porte lumineuse, la source, le Grand Architecte – sans compter le triangle sacré des héros de l’histoire formé par Trinity, Morpheus et Néo

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Une religion du jeu vidéo?

 

Mais plus le deuxième volet avan-ce, et plus le sentiment d’éparpillement augmente. Faut-il abandonner toute velléité de trouver une cohérence quelconque à «Matrix»? Et si l’on voulait vraiment parler de religion, ne faudrait-il pas plutôt s’attarder sur celle du jeu vidéo dont les classiques (la course de voitures, la course de motos et le combat truffé d’arts martiaux) structurent manifestement le second épisode de la trilogie?

Olivier Simioni, doctorant en sociologie à l’Université de Lausanne et spécialiste de la science-fiction, ne sépare pas vraiment les deux univers, lui qui souligne que «le monde des jeux vidéo utilise beaucoup les figures mythologiques et religieuses». Bien moins que de concevoir une œuvre aux résonances métaphysiques, les frères Wachowski reproduisent peut-être simplement les codes d’un univers qui échappe encore au commun des mortels. Pas la peine de chercher plus loin.

La «Matrice» des écoles d’instruction religieuse

 

 

 

Et puis bon. Le succès hors norme du film, les discussions qu’il provoque sur l’origine de ces références et sur le sérieux qu’il convient de leur accorder, justifient finalement qu’on se donne la peine de remonter à la source de ce bombardement de références. Que le discours des frères Wachowski soit très structuré ou non n’a finalement que peu d’importance. C’est le sérieux qu’on veut bien lui donner qui en a.

Professeur et ancien doyen de la Faculté de théologie de l’Université de Lausanne, Thomas Römer a suivi l’effet «Matrix» depuis le début. Il note par exemple avec intérêt que le film est désormais utilisé dans les écoles allemandes pour les cours d’instruction religieuse : «Les frères Wachowski sont complètement dans l’esprit du temps. Leur utilisation des références religieuses est à l’image du paysage religieux d’aujourd’hui, qui ressemble à une sorte de grand supermarché dans lequel les gens prennent un peu à gauche et un peu à droite, un peu de résurrection par-ci et un peu d’incarnation par-là, hors de toute institution et de toute idéologie officielle.»


Plus que sa cohérence, c’est donc sa fonction de lien avec une certaine culture immémoriale, récemment retournée dans l’ombre, qui fait la valeur spirituelle de la trilogie «Matrix».
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Une trinité de héros
Néo

mpossible de suivre les aventures du héros de «Matrix» sans y voir une référence au Christ, cet autre «Elu» pétri de doutes, ce sauveur très humain que décrit le Nouveau Testament. «Néo semble désigner l’Homme nouveau, dit Thomas Römer. Dans ses épîtres, l’apôtre Paul présente souvent le Christ comme l’homme nouveau, qu’il oppose à Adam, l’homme ancien.»

Le deuxième nom du héros fait également appel à des références christiques. Puisque Néo s’appelle encore Thomas Anderson. Le prénom renvoie inévitablement au dou-te du fameux apôtre et à sa quête de la vérité tangible. Avec la racine grecque «aner», qui signifie «hom-me», Anderson veut littéralement dire «Fils de l’homme». Enfin com-me le Christ, Néo est trahi pendant un repas lors du premier volet de la trilogie.

Thomas Römer voit encore de nombreux liens entre Néo et Moïse. «Néo apparaît comme une combinaison des figures de Moïse et de Jésus-Christ. Comme Moïse, Néo a une double identité et, après une longue résistance, il finit par accepter son rôle messianique. Comme le sauveur du peuple d’Egypte adopté par la famille royale des pharaons, Néo doit quitter le monde illusoire du confort pour découvrir sa vraie nature et celle de l’humanité, afin de libérer son peuple de l’esclavage de la matrice.»
Enfin, les observateurs ont souvent noté le cousinage de «Néo» avec «The One» qui désigne l’élu. On peut relever le même cousinage avec Noé, refondateur de l’humanité après le Déluge.
Olivier Simioni, qui s’est particulièrement intéressé à la manière dont la science-fiction traite les corps de ses personnages, note aussi la manière dont le corps de Néo est radicalement contraint dans sa robe de prêtre qui le corsète jusqu’au cou. Une con-trainte qui é-vo--que la maîtrise que toute re-li-gion veut imposer sur le corps et ses pulsions. Qui rejoint aussi le fantasme des joueurs vidéo: «Avec la maîtrise excep-tion-nelle de son corps, Néo vit l’expérience ultime de tout joueur, qui ne rêve que de lâcher son joystick et de se libérer totalement des con-train-tes classiques du corps pour se plonger totalement dans le jeu.»

Morpheus
Le mentor de Néo s’appelle Morpheus. Il nous propose une référence comple-xe et obscure. Car Morphée est le nom du dieu des rêves dans la mythologie grecque, fils de la Nuit et du Sommeil. Or Morpheus enseigne à Néo à faire la différence entre le rêve et la réalité, entre la matrice et le monde réel. Du point de vue biblique, Morpheus pourrait s’apparenter à Jean-Baptiste qui, comme lui, annonce le Messie à venir. Enfin, si l’on suit l’interprétation de Thomas Römer, Morpheus devrait encore être vu comme le prédécesseur du sauveur, comme l’est Moïse pour les chrétiens
Trinity

IL’amante de Néo «a les traits de Marie-Madeleine qui devient l’amour et l’amoureuse du Christ dans différentes légendes chrétiennes», dit Thomas Römer. Mais, malgré un nom très chargé de sens, l’héroïne sur grand écran ne véhicule pas davantage de références précises, si ce n’est l’amour salvateur qui inonde tant de films américains. Tout au plus peut-on y voir la figure de l’androgyne, qui est à l’origine de l’humanité, puisqu’Adam était androgyne avant que Dieu ne lui prenne un morceau de son flanc pour créer Eve.

Les figures du mal
L’agent Smith
Bien qu’une certaine fraternité avec Néo semble poindre dans «Matrix reloaded», il reste difficile de voir l’agent Smith comme une figure de l’Antéchrist, puisque son nom évoque la banalité et l’impersonnalité de l’exécutant sans âme. Ce personnage apparaît d’abord comme simple envoyé de la matrice infernale, sans autre responsabilité que celle d’obéir à son maître. Avant de changer petit à petit de statut, puisque son échec contre Néo (à la fin du premier volet de la trilogie) et sa mort suivie d’une résurrection semblent pousser l’agent Smith vers une forme d’humanisation.
Comme il se reproduit en vampirisant des êtres humains, l’agent Smith ne saurait que devenir petit à petit toujours plus humain. Pour devenir quoi? La référence biblique ou mythologique n’est pas claire, s’il y en a une. Tout au plus peut-on penser à la figure du Golem de la tradition juive, dans laquelle un être de pur argile, sorte de robot avant la lettre, échappe à sa condition en devenant toujours plus humain.
Mérovingien

Cet amateur de vin et de plaisirs lubriques – dont le nom ne rappelle à première vue rien au-delà de la première dynastie des rois francs qui régna de 511 à 751 – est plus clairement définissable. La rangée de tridents qui or-nent le hall de sa demeure l’apparente clairement au prince des ténèbres chrétien. Mais c’est dans son discours, longuement développé, que sa vraie nature se révèle.
Mérovingien est un adorateur de la raison, qui nie l’existence du libre ar-bitre en décrivant l’univers comme une simple suite de causes et d’effets dans laquelle l’existence d’une divinité n’est jamais une explication valable. Il est le négateur de la liberté et de la foi. Plus prosaïquement, il appartient au courant déterministe, qui a permis les belles po-lémiques entre les hommes de science et l’Eglise à travers l’histoire.

Le Grand Architecte

Avec sa barbe blanche soigneusement taillée en pointe, ce personnage fait penser à Dieu le père et à Zeus, le chef des dieux grecs. Thomas Römer souligne que l’idée de grand architecte remonte à une idéologie précise, celle de la gnose qui naît au Ier siècle après Jésus-Christ. Dans ce courant religieux fondé sur le principe de dualité, le Grand Architecte désigne un dieu mauvais, qui a construit un univers matériel auquel l’homme doit échapper.
Le Grand Architecte de la matrice rappelle bien cette puissance créatrice malfaisante, sauf que les héros doivent échapper à un monde virtuel pour re-tourner dans le monde matériel du corps et de la matière authentique. Tout au contraire, «le monde matériel est mau-vais dans la gnose, alors que la matrice est une construction de l’esprit».

Perséphone

Dans la mythologie grecque, elle règne sur les enfers aux côtés de Hadès, qui l’a emmenée de force dans son monde souterrain.

C’est une reine malheureuse, forcée de passer six mois par année dans un endroit et avec un conjoint qu’elle n’aime pas.

Elle joue un rôle dans plusieurs légendes, dont celles d’Orphée et d’Hercule où elle aide les héros à atteindre leur but. Autant de références qui ont visiblement nourri le personnage de «Matrix» interprété par Monica Belluci.

Des décors mythiques

La matrice

 

Cette matrice, qui a donné son titre au film, régit entièrement les univers où évoluent les personnages. Mais est-elle un paradis ou un enfer? Elle se présente a priori comme un enfer où les apparences prennent ignoblement le pas sur la réalité. Mais cet univers libéré des contraintes matérielles et de l’asservissement du corps, ce lieu spirituel ou les êtres peuvent voler compte beaucoup de points communs avec l’idéal paradisiaque.
Le traître qui apparaît dans le premier volet de la trilogie se laisse d’ailleurs tenter par ce lieu de plaisirs faciles, où l’homme n’a apparemment plus à porter sa croix. «L’histoire de la matrice pourrait être l’histoire du Paradis que l’homme doit transgresser pour pouvoir trouver sa liberté, dit Thomas Römer. Le libre arbitre est la grande question de toutes les religions. L’homme est-il fait pour vivre dans le Paradis?» Comme le dit le Grand Architecte de «Matrix reloaded», la première matrice était parfaite, mais l’homme ne l’a pas supportée car il est incapable de vivre dans un monde sans souffrance – c’est-à-dire sans liberté.


La porte lumineuse
«Après avoir été expulsé du Paradis, Adam ne peut retourner par la porte lumineuse qui y mène, raconte Thomas Römer. Dans les religions orientales, les portes symbolisent une étape supérieure de la connaissance sur la voie de la perfection.» On retrouve aussi souvent des portes de ce genre chez les Celtes, ou chez des philosophes comme Descartes ou Platon.
Dans «Matrix reloaded», la porte lumineuse mène Néo chez le Grand Architecte : «Tu vas rentrer chez toi», lui dit le «Keymaker», le petit homme qui en détient la clé. En clair : «Tu vas accéder à une connaissance supérieure de toi-même.»
Le temple de Zion

L’immense grotte où Morpheus galvanise les foules rebelles, cette cathédrale souterraine où les derniers hom-mes libres se livrent à une rave sensuelle à connotation vaudoue, rappelle im-man-quablement le mythe de la caverne platonicien. Un récit qui décrit l’existence comme un cortège d’apparences qui défilent devant l’homme enchaîné


. Mais dans la symbolique universelle, le passage dans une grotte (que ce soit l’estomac de la baleine visité par Jonas, ou la caverne qui accueille le Christ après la crucifixion) précède souvent une renaissance. Le temple de Zion représente donc cet antre maternel d’où une humanité libre doit renaître.

Zion
Le nom de la cité rebelle qui résiste à l’emprise de la matrice contient une référence biblique si évidente que même un petit-fils d’athée endurci la verra. Mais à quoi fait-elle allusion? «Sion est l’autre nom de Jérusalem, dit Thomas Römer. C’est le centre du pays promis aux Juifs qui reviennent en terre d’Israël, une ville sainte toujours protégée par Dieu. Dans la Bible hébraïque, Sion subsiste mê-me si tout sur la Terre est détruit. Les psaumes disent aussi que le Messie arrivera à cet endroit.»
Le film propose cependant une inversion, puisque dans les récits bibliques, Sion est une montagne alors qu’au cinéma, elle est située dans un immense puits. A noter (puisque les frères Wachowski sont Juifs) que Sion est la racine du mot sionisme, qui désigne un mouvement né au XIXe siècle, et qui prônait alors le retour des Juifs sur leur terre d’origine.
Et quelques références en vrac ...
Nabuchodonosor

C’est le nom du vaisseau de la bande à Néo.

Comprendre pourquoi reste ardu. Nabuchodonosor était un roi de Babylone, qui prit d’assaut Jérusalem après un long siège et déporta les juifs à Babylone, en 587 av. J.-C.. Il apparaît dans le livre de Daniel, dans l’Ancien Testament, où l’on raconte comment le roi est hanté de cauchemars qu’il n’arrive pas à interpréter, et dans lesquels il visionne la destruction de son empire comme sa propre fin. Le seul lien apparent avec le film serait les rêves de Néo, dans lesquels il craint la mort de Trinity.

Niobé
Dans la mythologie grecque, Niobé est une reine légendaire de Thèbes qui eut quatorze enfants et fit l’erreur de s’en vanter devant la déesse Léto, qui n’en avait que deux. Ces derniers, deux garçons vindicatifs, vengèrent leur mère en tuant les sept fils et les sept filles de Niobé avec leurs flèches avant que, pour couronner le tout, Zeus ne transforme la pauvre reine en rocher d’où jaillit une source.
Quel rapport avec la capitaine de vaisseau matrixien qui vient à la rescousse de Trinity, malmenée au sommet d’un camion? Aucune idée. La source du rocher légendaire a peut-être quelque chose à voir avec la source que retrouve Néo?
Séraph

C’est le nom du gardien de l’Oracle, qui teste Néo avant son entrevue avec la visionnaire dans «Matrix reloaded». Dans la tradition biblique, ce nom fait référence à un type d’ange gardien, qui appartient à l’une des plus hautes hiérarchies angéliques. Les séraphins glorifient Dieu mais peuvent aussi avoir une action purificatrice sur l’homme. En hébreu, «saraph» veut dire brûlant. Dans l’Ancien Testament, un séraphin touche les lèvres d’Isaïe avec un charbon ardent pour le laver de son péché.

 

 

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