| Le canton de Vaud a huit milliards de dettes.
par Anne Gaudard, journaliste RP |
|
|
Pendant
que les cantons et la Confédération s’affrontent durement
à propos de leurs finances respectives, «Allez savoir!»
vous propose de découvrir comment les chercheurs évaluent
l’importance des dettes d’un Etat. Zoom sur l’exemple
vaudois avec Délia Nilles, directrice
adjointe du Créa. Les finances publiques figurent en bonne place dans l’agenda
politique de cet automne. A cause notamment des élections fédérales,
de la présentation des budgets ou de la situation économique,
mais encore de la nouvelle péréquation financière
entre la Confédération et les cantons. Et surtout à
cause du nouveau paquet d’allégements fiscaux. Un sujet brûlant,
puisque l’on a parlé à son propos d’une jacquerie
cantonale, référendum au poing. Et ce pour la première
fois depuis que la Suisse existe. Le poids
des dettes vaudoises
En 2002 encore, le Conseil d’Etat
constatait que, malgré les mesures prises, la croissance des charges
restait «plus importante que la progression des revenus».
A fin 2003, selon Standard & Poor’s, la dette devrait représenter
plus de 150 % des recettes de fonctionnement, contre 127 % à
fin 2001. |
| • Quand une dette devient-elle excessive? | Huit
milliards de dettes Conséquences, pour continuer dans l’énumération
de chiffres et pour es-sayer de schématiser la situation :
sur 1000 francs d’impôts qui entrent dans les poches de l’Etat,
quelque 100 francs partent directement pour le service de la dette. Une
vision encore : sur chacun des 627’933 Vaudois décomptés
à fin 2002 pèsent plus de 13’000 francs de dettes,
toujours selon le Créa. «Inutile de réduire
le déficit à zéro» Et l’avenir? Selon le budget présenté,
l’exercice 2003 devrait présenter le déficit le moins
élevé depuis dix ans, un degré d’autofinancement
positif et une charge d’intérêts stable. Des mesures
ont été annoncées. Le débat est éminemment
politique. Il se con-centre sur les cibles des économies, sur les
conséquences d’une évolution à la hausse ou
à la baisse des impôts, mais aussi sur l’importance
et la nécessité des mesures à prendre en période
de mauvaise conjoncture. Sachant, comme le relevait le Créa en automne 1998,
qu’«il n’y a aucune raison de chercher à réduire
le déficit à zéro. Il s’agit plutôt de
viser la stabilisation du ratio dette / revenu cantonal nominal.» Au-delà de la confrontation idéologique,
peut-on mesurer le degré de gravité de la situation vaudoise?
Survol théorique de la situation – donc «sans états
d’âme», précise-t-elle – en trois questions
en compagnie de Délia Nilles, directrice adjointe du Créa. 1. Comment mesurer la gravité de la situation? Afin de mesurer le poids de la dette du canton, Délia
Nilles se base sur quelques indicateurs communément admis. Tout
d’abord, le canton de Vaud répond à deux mesures d’endettement
excessif, une statique et une dynamique. «En observant la courbe
qui décrit la relation entre les intérêts passifs
et les recettes fiscales structurelles dans le canton de Vaud, nous observons
que de 1965 au début des années 1990, le poids des intérêts
passifs demeure sous les 10 % (7,2 % en moyenne). Dès
le début des années 90, tout se dégrade et il passe,
dès 1995, au-dessus de la barre des 12 %.» Limite déterminante
pour me-surer le poids acceptable ou non d’une dette. Certes, en
2001, la tendance s’est inversée, mais cette variation est
liée à la baisse des taux d’intérêt,
«ce qui ne signifie pas que la situation se soit vraiment améliorée.
Elle s’est améliorée artificiellement.» Vaud, Genève et St-Gall
puisent dans les réserves Autre indice alarmant pour le canton de Vaud, constate-t-elle,
«le taux de croissance de l’économie est inférieur
au coût moyen de la dette, il faudrait dégager un solde financier
positif pour payer les charges d’intérêts. Or, ce n’est
pas le cas : le solde financier est négatif depuis des années
déjà dans le canton.» Par ailleurs, le degré d’autofinancement
du canton est le seul en Suisse à avoir été négatif
en moyenne sur la période 1994-2002. En 2002, pour prendre des
images plus statiques, cite Délia Nilles, «des cantons, comme
le Valais ou Fribourg, ont pu financer la totalité de leurs investissements,
le Jura à hauteur de 80 %; Vaud, comme Genève et Saint-Gall,
en revanche, n’ont rien pu financer en puisant directement dans
leur porte-monnaie.» «La situation se détériore» Ce n’est donc pas le chiffre de 8,4 milliards de
dettes* en lui-même qui est grave, poursuit-elle, «non, ce
qui compte c’est d’avoir les moyens de payer les intérêts
de cette dette». Et c’est là que le bât blesse,
à ses yeux. Le canton de Vaud se trouve dans une situation financière
grave de-puis 1995 environ, date depuis laquelle il subit le phénomène
appelé «boule de neige» (voir en page 21). En l’observant
sur plusieurs années, «on constate que la situation se dé-tériore
puisque la dette s’accroît plus vite que ne croît le
revenu cantonal». Ainsi, «le canton se trouve dans une période où le seul poids des intérêts passifs, autrement dit le poids du service de la dette, suffit à faire augmenter cette même dette de manière plus que proportionnelle aux moyens financiers, aux revenus.» Du coup, la marge de manœuvre de l’Etat pour s’engager dans d’autres investissements se réduit. «En fait, actuellement, cette capacité d’action est pratiquement nulle. Vaud n’a plus les moyens de financer ses investissements!» On risque ainsi le double ponctionnement des générations futures : les arriérés de la dette et le manque d’infrastructures nouvelles.
2. Comment expliquer cette
situation? L’économiste situe l’époque
charnière entre la fin des années 1980 et le début
des années 1990. La cause? C’est à ce moment que se
creuse l’écart entre les charges et les recettes du compte
de fonctionnement (qui comprend les charges et les revenus bruts, sans
les investissements). Depuis, le fossé n’a jamais pu être
comblé. Et, sale concours de circonstances, les dépenses
ont augmenté dès l’entrée en vigueur de ces
mesures, notamment sous la pression de la dégradation de la situation
conjoncturelle. Si, au début, analyse Délia Nilles, «les
raisons de l’augmentation de la dette étaient clairement
structurelles – l’écart s’est creusé très
vite entre charges et recet-tes, dû aux effets de prises de décision
–, par la suite, elles ont été aggravées par
des raisons conjoncturelles – crise des années 90. Aujourd’hui,
nous vivons une période d’imbrication des deux types de causes.
L’économie vaudoise ne croît pas assez pour tenter
de réduire ce fossé, d’où l’augmentation
de la charge de la dette.» 3. Quelle est l’importance
d’un rating médiocre? Au printemps 2003, Standard & Poor’s a publié
son rating annuel pour le canton de Vaud, une manière d’évaluer
la solvabilité de l’Etat. Résultat : un A. La
meilleure note étant AAA (elle est notamment attribuée à
la Confédération), la moins bonne D. A cela s’a-joute
une perspective dite «stable». La Confédération
est bien mieux notée Le Conseil d’Etat ne l’a pas caché :
«Le rating faible du canton suscitera la prudence des investisseurs,
et sera susceptible de renchérir le coût des emprunts.»
Avant d’ajouter, en précisant qu’en 2003 l’Etat
vise des emprunts à hauteur de 2 milliards : «Le marché
seul décidera.» L’influence d’un mauvais
rating Ces instruments de mesure ont par ailleurs le mérite
de pouvoir faciliter les comparaisons d’un canton à l’autre
ou d’une année à l’autre, de servir de référence.
Mais ces éléments d’estimation de la capacité
financière d’un canton ont-ils une influence économique
déterminante? «Fondamentalement, je ne le pense pas, relativise
Délia Nilles, dans la mesure où les banques connaissent
la situation des cantons ou de la Confédération.»
|
|
|
|