Comment le vin vint aux Gaulois


par Jocelyn Rochat, journaliste RP

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Pendant des siècles, nos ancêtres celtes ont préféré la bière et l’hydromel à ce vin que les Grecs et les Romains cherchaient à écouler sous nos latitudes. Enfin conquis, ils sont devenus de meilleurs vignerons que leurs maîtres.

Difficile d’imaginer les côtes du lac Léman sans les vignes qui les recouvrent. Et pourtant, l’arrivée des ceps dans nos contrées ne s’est pas faite en un jour. Le jus de raisin a rencontré bien des résistances avant de s’imposer dans les festins gaulois où les chaudrons étaient traditionnellement remplis d’hydromel (un alcool tiré du miel) et de cervoise, cette bière à base de levures sauvages.

Selon l’archéologue Matthieu Poux, auteur d’une thèse à l’Université de Lausanne intitulée «Vin méditerranéen et rites de boisson en Gaule indépendante», la vigne a dû s’y reprendre à deux fois pour conquérir la Gaule. Deux tentatives séparées par plusieurs siècles, et par un long interrègne où la bière et l’hydromel avaient retrouvé les faveurs des guerriers du Nord.

Les premiers rosés de Provence
Tout commence vers 600 avant J.-C., quand des colons grecs installent une colonie à Marseille et plantent les premiers ceps sur la côte. C’est le début de la diffusion du vin vers le Nord. Cette tentative initiale se transforme rapidement en succès, explique Matthieu Poux. Puisque l’on retrouve la trace de ces breuvages dans les tom-bes prin-cières des habitats celtiques du Hallstatt, où ils représentaient le comble du luxe.
Mais, si ces premières exportations connaissent un succès spectaculaire, leur implantation reste éphémère et les Celtes reviennent vite à la bière et à l’hydromel. «La Gaule des IVe et IIIe siècles ne livre plus aucune trace de vin importé, alors que le vignoble marseillais connaît son apogée. Ce recul du vin en Gaule n’est donc pas causé par une crise de la production, mais par un effondrement de la demande indigène», ajoute Matthieu Poux.

Le chianti débarque
Le commerce du vin vers la Gaule ne reprendra qu’au IIe siècle avant J.-C., à l’époque dite des oppida (places fortes, ndlr). Cette fois, le chian-ti a remplacé la retsina. «Les marchands italiens ont pris le relais des Grecs, en acheminant de nouvelles amphores (dites Dressel 1) par dizaines de milliers sur les côtes de la Provence, poursuit l’archéologue. Là encore, la diffusion est fulgurante. On estime à plusieurs millions d’hectolitres le volume de vin importé en moins d’un siècle. Les tessons d’amphores sont si nombreux que les Gaulois les réutilisent pour paver les rues ou construire des murs.»
Contrairement à ce que l’on entend souvent, ce n’est pas la conquête romaine qui a assuré la fortune des marchands de vins italiens qui arrosaient la Gaule. «Les Celtes avaient bien anticipé le mouvement. La demande précède l’offre, assure Matthieu Poux. C’est un net accroissement des besoins indigènes qui a incité les marchands romains à renforcer leur présence en Narbonnaise.»

 

 

 

Les Gauloises libérées lèvent le coude
Reste à expliquer les revirements des consommateurs celtes qui considèrent tantôt le vin comme le comble du luxe, et tantôt comme un produit de l’étranger qui inspire la plus grande des méfiances. «Mon hypothèse, c’est que ces changements d’attitude reflètent des modifications internes aux sociétés gauloises, répond Matthieu Poux. Ces variations sont culturelles.»
Et l’archéologue d’expliquer que le vin marseillais était apprécié par des princes celtes qui avaient adopté un mode de vie à la grecque, à l’image de celui pratiqué par tous les aristocrates européens de l’époque. «Entre 600 et 400 avant J.-C., les sociétés celtes sont très ouvertes. Un vent d’exotisme et de pacifisme souffle sur la Gaule. Le dépôt d’armements se raréfie dans les tombes au profit de services à boire importés du Sud, comme celui qui accompagne la fameuse «princesse» de Vix. C’est une période de grande libération, où le pouvoir religieux recule et où les femmes arrivent au pouvoir. Ce sont également elles (fait exceptionnel) qui boivent le vin.»

Le grand retour aux valeurs du passé
Cette période «soixante-huitarde» est suivie d’une ère réellement réactionnaire, marquée par le retour des guerriers, du religieux, une mise à l’écart des femmes et une redécouverte des boissons traditionnelles comme l’hydromel et la bière. Certains accessoires du banquet antique reviennent également à la mode, comme le chaudron, les seaux en bois et les broches à rôtir que l’on retrouve à nouveau dans les tombes de l’élite.
«La Gaule des IVe et IIIe siècles est dominée par une caste d’aristocrates qui revient aux usages du passé et qui abandonne le vin pour d’autres symboles de la puissance, comme les armes et les chars de combat, note Matthieu Poux. Le vin est toujours là, à portée de main, mais les Gaulois n’en boivent plus.» Jusqu’à ce que se produise une nouvelle évolution des sociétés gauloises qui redécouvrent la vigne quel-ques décennies avant la conquête de Jules César, lequel fera définitivement entrer la Gaule dans le cercle des pays producteurs de vin.

La sobriété des Helvètes
Les populations celtes installées sur les rives de notre bleu Léman ont-elles connu les mêmes évolutions que l’ensemble des Gaulois? En fait, la situation varie passablement d’une région à l’autre. On a retrouvé quel-ques amphores à Genève, très peu sur le plateau suisse et beaucoup à Bâle. Autant de nuances que Matthieu Poux explique à nouveau par des «différences culturelles».

En fait, le rapport au vin devait varier d’un peuple celte à un autre. «Les Rauraques, qui vivent à Bâle, ont visiblement remplacé la bière par le vin, observe Daniel Paunier, professeur honoraire d’ar-chéologie gallo-romaine à l’Université de Lausanne. Quant aux Allobroges, installés sur les rives du Léman (entre Genève et Thonon) et le long du Rhô-ne jusqu’au nord de Va-len-ce, ils étaient tournés vers le monde méditerranéen et sont très vite devenus des producteurs de vin. Ce n’est pas le cas des Helvètes, qui habitaient le plateau suisse et qui sont restés attachés à des traditions ancestrales. Eux n’adopteront le vin qu’avec leur intégration dans l’empire romain.»

Le vin corrompt les esprits
Pour trouver une explication à la résistance de nos ancêtres, il faut relire «La Guerre des Gaules» où Jules César décrit les Belges comme les plus braves des Celtes, avant de formuler une appréciation similaire à propos des Helvètes. Il ajoute que les Belges comme les Helvètes étaient peu portés sur le vin, parce qu’ils se méfiaient des marchands romains qui avaient la réputation de corrompre les esprits.

Selon Matthieu Poux, le refus de remplacer la bière par le vin traduirait une forme de résistance à l’influence romaine. On peut aussi y voir la trace des tensions qui devaient exister entre des sociétés gauloises qui se démocratisaient sur le modèle romain, et d’autres qui restaient plus attachées à leurs valeurs traditionnelles.

Le triomphe des vins gaulois

Reste que la conquête balaie tous ces freins culturels. «Dès que la Gaule entre dans l’empire, le vin est importé de partout, observe Daniel Paunier. Il en arrive d’Italie, d’Es-pagne, de Grèce et même de Gaule, où la production a démarré.» En plus des vins marseillais qui sont en vente depuis six cents ans, voilà que la Moselle donne des vins recherchés.
Quant aux Allobroges, ils produisent un vin réputé appelé l’Allobrogica, ou Allobrogique. On y trouvait des côtes-du-rhône de l’époque, ainsi qu’un ancêtre de la mondeuse, ce cépage qui est encore produit aujourd’hui en Savoie et qui constitue, avec le syrah, un des plus vieux plants gaulois.
Arrivés tard dans le commerce du vin, les Celtes romanisés ou gallo-romains ont très vite rivalisé avec leurs maîtres. «Les Gaulois sont un peu les Japonais de l’époque, sourit Matthieu Poux. Ils ont commencé par copier les Italiens et les Grecs avant de s’imposer sur les marchés européens.» A tel point que Rome doit vite limiter les exportations de vins gaulois, pour protéger ses producteurs qui subissaient une trop forte concurrence.

La Suisse, un cas à part
La Suisse romande a-t-elle participé à cette culture du vin gaulois à grande échelle? Pour l’instant, la réponse est non. «Il n’y a pas de trace archéologique d’une production importante de vin sur les côtes suisses du Léman, répond Daniel Paunier. On a bien retrouvé des tonneaux, quelques outils nécessaires au travail de la vigne comme cette faucille de Nyon, et même des grains de raisin. Mais il n’y a pas trace d’une production massive, comme on en trouve ailleurs en Gaule, où l’on a retrouvé des villas dotées de pressoirs, de cuves, avec une importante production d’amphores, des zones de stockage et des dolia qui pouvaient contenir 1000 à 1200 litres à la fois.»
Est-ce à dire que les Helvètes, pourtant bons cultivateurs, n’avaient pas entrevu le potentiel viticole des terrains situés sur les rives suisses du Léman? Cela semble difficile à croire. Daniel Paunier sourit : «Ce n’est pas parce que les archéologues n’ont rien trouvé pour l’instant qu’ils ne trouveront jamais. On découvrira probablement des traces un jour ou l’autre. Mais pour l’instant, la production de vin en Suisse n’est guère attestée : il faut se contenter d’un minimum d’indices.»

 

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