«Une société de l’information?

Parlons plutôt de société du conformisme»

 

Propos recueillis par Michel Beuret, journaliste RP
Photos : Nicole Chuard

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Alors que les individus ont l’impression de faire leur choix, ils font exactement le même que leur voisin. C’est l’une des dérives de cette «société de l’information» qui se réunira prochainement en sommet mondial à Genève, sans convaincre Gérald Berthoud, professeur à l’Institut d’anthropologie et sociologie de l’Université de Lausanne et coauteur d’un récent ouvrage sur la question.

«Allez Savoir !»: De quoi parlera-t-on au sommet de Genève ?
Gérald Berthoud : C’est toute la difficulté. Quand il s’agit d’un sommet sur l’eau ou les problèmes sociaux, le thème semble clair. Mais «la société de l’information», on ne voit pas bien de quoi il s’agit. On pense bien sûr aux médias, aux réseaux et aux nouvelles technologies. Mais, en me penchant sur le contenu des travaux de préparation à ce sommet, j’observe un glissement. En fait de «société de l’information», il sera essentiellement question de technologies de l’information. Toutes les questions portant sur l’idée même de ce qu’est une société ont été gommées. On privilégie une vision technocentrique, voire déterministe.

La société civile a pourtant été conviée...
Oui, quatre acteurs principaux se-ront présents : les Etats, les institutions internationales, les entreprises privées (pour l’essentiel concernées par les nou-velles technologies de communication) et, pour cette édition, les organisations non gouvernementales. Malgré tout, il y a une sorte de consensus pour privilégier une vision technocentrique, une tendance lourde aujourd’hui qui consiste à penser que la technique est le principal facteur de changement de la société et qu’elle conduirait nécessairement vers un avenir meilleur. Ce qui ne va pas de soi et surtout n’est pas nouveau. Lorsque les chemins de fer sont apparus au XIXe siècle, puis le télégraphe et le téléphone, on a dit exactement la même chose.

Le courrier électronique et Internet n’ont-ils pas influé sur l’organisation du travail et nos comportements ?
C’est vrai que les nouvelles technologies transforment nos pratiques, une fois qu’elles sont là. Je ne m’oppose pas à cette observation. Mais je la trouve réductrice. La vraie question n’est-elle pas de s’interroger sur les circonstances dans lesquelles ces technologies ont été produites? Elles sont la résultante d’un processus, d’un contexte, de choix précis et si le développement d’une technologie l’emporte sur une autre, ce n’est jamais par hasard.

Plus précisément?
Concernant le développement informatique, par exemple, il me semble que les choix s’intègrent dans un processus qui obsède l’Occident depuis longtemps : l’efficacité, la rapidité, la vitesse, etc. Il semble qu’il existe une nécessité de conquérir la dernière chose qui reste à conquérir, c’est-à-dire le temps. L’économie s’intéresse par essence à tout ce qui est rare et, parmi ces raretés, la chose la plus précieuse est le temps «réel». Ce que permettent ces nouvelles technologies. Mais là encore, c’est ex-trêmement réducteur, car insensiblement, elles orientent déjà nos usages. Comme tout le monde s’en sert, cela tend à «neutraliser» ces machines et éclipser le fait qu’elles sont le résultat d’un certain choix de société, d’une histoire, d’une culture.

Vous évoquez dans votre publication* le fait que cette société de l’information prend ses racines dans les années 60 déjà...
Disons que dans les années 60, on découvre le monde de l’immatérialité, de l’importance du savoir, de l’intelligence, etc. D’où cette étiquette au-jourd’hui de «société de l’information» ou de «société du savoir». C’est l’idée émergente que toutes ces technologies vont avoir un impact sur l’économie et finalement sur toute la société.

Dès lors, quel est l’enjeu aujourd’hui pour parler de «société de l’information» ?
On nous rabâche en permanence que nous entrons dans «quelque chose» de radicalement nouveau. Mais en réalité, le discours ne nous laisse pas le choix. «Il faut prendre le train en mar-che», répète-t-on souvent. Sous-en-tendu, sinon vous restez sur le quai. En sorte que plus personne ne se demande encore où va ce train. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut le prendre, comme si cela allait de soi. Or justement, cela ne va pas de soi. C’est pourquoi, commercialement, les nouveautés s’accompagnent toujours d’un discours. Il faut produire un récit pour donner un sens à ces technologies. La transformation radicale prophétisée ne vient pas des nouvelles technologies elles-mêmes, mais bien de leurs promoteurs et de leurs valeurs.

Faut-il parler de manipulation ?
Indéniablement, le capitalisme doit produire des consommateurs, d’où cet-te valorisation permanente de la nouveauté. Comme il n’est pas certain que nous y trouvions naturellement un intérêt, ce travail de persuasion pour insérer ces nouveaux produits dans notre quotidien est nécessaire et s’apparente en effet à de la manipulation. Mais là encore, ces questions ne seront pas abordées à ce sommet sur la société de l’information.

Que signifie au juste le mot «information» ?
C’est une question d’une difficulté considérable, car aujourd’hui, on en vient à voir de l’information partout. Pour s’y retrouver, il faut repartir de l’étymologie latine «in formare», c’est-à-dire «mettre en forme» des données. Mais ces données fragmentées et aménagées, ce n’est pas encore du savoir. On l’acquiert justement en assimilant des informations, en les retravaillant, en les intériorisant. Mais pour l’heure, il n’y a aucun consensus sur la définition. Ce flou, cette vision confuse, n’est peut-être pas maintenue par hasard. Il y a une fonction idéologique à entretenir la confusion entre société de l’in-formation et le monde du savoir et de la connaissance.

L’information aujourd’hui se confond-elle avec le savoir «numérisé»?
Tout à fait. Cela signifie que tout savoir non numérisé perd de son importance, car dès qu’il est numérisé, on peut le traiter, le stocker, le manipuler.

Malgré tout, les bases de données ne sont-elles pas un réel progrès pour la recherche?
Si, les moyens sont extraordinaires. Mais le danger serait de croire que l’utilisation même de ces dispositifs techniques permet de construire le savoir. Je crois qu’au contraire, ces technologies requièrent beaucoup plus de prudence et de réflexion de la part de l’utilisateur qui doit en connaître les limites. Or je ne suis pas sûr que cela se fasse. L’outil conduit souvent même à une sorte de régression.

Et de cela, en sera-t-il question à Genève?
Je ne pense pas ou tout au plus de la part des ONG sur place. Les fabricants de ces nouvelles technologies, eux, ont un discours très articulé sur le fait que la société de l’information est d’abord une affaire de marché. Et que l’essentiel repose sur la construction de l’infrastructure, des «autorou-tes» de l’information, qui leur incombe. Le discours des Etats est plus ambigu. Mais, à ce genre de sommet, en fait de débat, il n’y a qu’une juxtaposition de points de vue. Il sera sans doute question du fossé numérique Nord-Sud, un problème majeur en effet. On soulèvera aussi la question de la propriété intellectuelle contre le système dit de l’«o-pen source» et les questions de surveillance, de sécurité et de cryptage. Mais pas leur conséquence directe : la dérive sécuritaire. Je pense qu’il ne faut pas avoir trop d’attentes pour ce sommet. Il y aura des prises de position, des déclarations d’intention et c’est tout.

L’arbre qui cache la forêt ?
Oui. Jusqu’où les promoteurs sont-ils sincères, naïfs ou cyniques ou persuadés, je ne sais pas. Mais dès lors que l’on parle de marché, il est très difficile d’adopter une position sereine. S’il n’y avait que le marché, je ne pense pas qu’une société fonctionnerait encore. Le marché permet des libertés, indéniablement, mais lorsqu’on en vient à dire qu’il peut tout régir, jusqu’à l’éducation ou la santé, il y a de quoi s’interroger. Derrière les nouvelles technologies et le discours qu’elles véhiculent, il y a une vision du monde qui n’est pas neutre. Implicitement – ce n’est jamais dit – il y a pourtant une certaine conception de ce qui est humain et ce qui ne l’est pas.

Que faudrait-il faire pour que ces questions fondamentales soient abordées au niveau international ?
D’abord, je ne suis pas sûr que l’on ait envie de parler de cela. Dès que vous évoquez des questions un peu fondamentales, cela embête les gens. Du coup, l’intérêt se limite souvent aux aspects pratiques, du style «comment faire?». Mais tous ont une certaine idée implicite de ce qu’est l’être humain. Si j’affirme que l’homme se réalise dans le partage, tout le monde comprend bien que ce n’est pas la même idée que ceux qui pensent que l’être humain se réalise dans la concurrence. Mais parlez de cela et l’on vous rétorquera qu’il faut être concret, pragmatique.

 

Les altermondialistes et les ONG n’ont-ils pas de réflexion plus approfondie ?
Pas tellement, en fin de compte. Eux aussi ne devraient pas se contenter de condamner les rapports de production capitalistes, mais devraient aussi s’en-gager dans une réflexion sur les nouvelles technologies. Ainsi, le type de développement actuel est-il le seul possible? Je pense que non. Dans le même ordre d’idée, la Suisse, par mesure d’é-conomie, a décidé de couper dans le développement des énergies renouvelables. Sur la base de quels critères? Pourquoi ce budget et non un autre? On ne le dit jamais.

Vous tenez un discours critique. Vous taxe-t-on de technophobe?
Je ne suis pas technophobe, mais vous avez malheureusement raison. Nous sommes enfermés dans un système de pensée qui fait dire que si vous n’êtes pas totalement d’accord, alors vous êtes forcément contre.

Assiste-t-on à une sorte de dictature des technologies?
A du conformisme, en tout cas. Au lieu de parler de société individualiste, où l’individu-roi couronné par le marketing est en fait manipulé, je pense qu’il faudrait parler de société du con-formisme, au sens où les individus ont l’impression de faire leur choix tout en faisant exactement le même que leur voisin. Dans le débat, tout est piégé. Ce que je viens de dire même est extrêmement difficile à défendre, puisque l’on raisonne toujours de manière dichotomique. Vous n’êtes pas technophile? donc vous êtes technophobe. Voir les choses en blanc ou noir, c’est très satisfaisant au niveau de la pensée.

La pensée totalitaire fonctionne sur ce mode justement : «choisis ton camp»...
Le problème de ce parallèle, c’est que l’un des avantages du système capitaliste est celui de ne pas passer pour ce qu’il est. Les gens n’ont pas l’impression d’être soumis à de fortes con-traintes. Ce n’est pas le goulag! L’éducation et le travail prennent même souvent une forme ludique. D’ailleurs on ne fait plus très bien la distinction entre le temps de travail et le temps de loisir, les nuances s’estompent, elles deviennent fluides, floues, tout bouge...

Les nouvelles technologies promettaient une extrême mobilité justement, mais l’homme, rivé à son écran, semble plus sédentaire que jamais. Un paradoxe?
Il faut faire très attention aux théories que nous échafaudons au-jourd’hui. Car des ingénieurs, au MIT par exem-ple, préparent déjà le monde de de-main, celui du «pervasive computing», qui vise à intégrer de l’intelligence et de la vie artificielles un peu partout, dans nos voitures, nos appartements et jusque dans nos vêtements et nos corps. En Europe, la direction est la même. Le VIe programme-cadre de l’Union européenne parle de «ambient intelligence», ce qui est en fait le même domaine. A terme, on recherche l’interconnectivité généralisée, la mobilité généralisée. Les ingénieurs rétorquent que cela ne va pas faire disparaître les rapports interpersonnels. Mais au-jourd’hui déjà, du bureau où je vous parle à ceux d’à côté, nous communiquons essentiellement par e-mail... Dès lors, une question me préoccupe : «Pourquoi veulent-ils cela?»

Qui ça, «ils»?
C’est très difficile de le savoir. On baigne dans un climat, un mode de pensée partagé par beaucoup de gens. C’est très mystérieux. Je pense en fait qu’il faut remonter au XVIIIe siècle, une époque où se développe déjà l’idée que l’être humain est imprévisible. Et qu’il faut se donner les moyens de rendre son comportement prévisible pour que la société soit viable. Telle serait la raison d’être du marché. Dès lors, tout doit être calculé, prévisible. En ce sens et pour moi, le projet «pervasive computing» est un peu l’apothéose de ce long processus. Nous vivons dans une période où le marché domine l’Etat et l’on observe une pression extrêmement forte qui conduit à penser que le dernier élément à soumettre aux règles du marché, c’est l’être humain en tant qu’être biologique et social.

La prétendue société de l’information serait donc d’abord une croyance?
Oui, mais elle s’appuie sur des réalités tangibles. On a parlé de sociétés agraires ou industrielles, mais c’était après coup. Aujourd’hui, nous qualifions déjà l’ère dans laquelle nous vivons. On a d’abord parlé d’ère post-industrielle puis de société de l’information, mais personne ne sait vraiment de quoi on parle. Le flou demeure. Tout tend à se ramener à une confrontation de points de vue. Selon les critères que l’on utilise, certains pourront dire que nous sommes dans la société de l’information, d’autres pourront démontrer, selon d’autres critères que non, que nous sommes dans une troisième révolution industrielle.

Idéalement, à quoi devrait ressembler la société de l’information?
Une société idéale serait fondée sur le principe que tout être humain est foncièrement une personne et qui re-con-naîtrait ainsi ce qui est proprement humain chez l’être humain. Une exigence qui impliquerait de ne pas le réduire à un pur individu. Or nul doute que ce n’est pas le chemin que nous prenons. En parallèle avec la technicisation de la société, j’observe la naissance de tout un langage déshumanisant. On parle ainsi de «ressources humaines» dans les entreprises, appellation qui chosifie l’homme. De même, si je parle de «capital humain», je dis en même temps ce que je pense de l’être humain. En se donnant les moyens de repenser la place et la signification de l’homme, dans une société idéale, on repenserait aussi l’orientation à donner aux technologies.

 

 

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