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Alors
que les individus ont l’impression de faire leur choix, ils font
exactement le même que leur voisin. C’est l’une des
dérives de cette «société de l’information»
qui se réunira prochainement en sommet mondial à Genève,
sans convaincre Gérald Berthoud, professeur à l’Institut
d’anthropologie et sociologie de l’Université de Lausanne
et coauteur d’un récent ouvrage sur la question.
«Allez Savoir !»:
De quoi parlera-t-on au sommet de Genève ?
Gérald Berthoud : C’est
toute la difficulté. Quand il s’agit d’un sommet sur
l’eau ou les problèmes sociaux, le thème semble clair.
Mais «la société de l’information», on
ne voit pas bien de quoi il s’agit. On pense bien sûr aux
médias, aux réseaux et aux nouvelles technologies. Mais,
en me penchant sur le contenu des travaux de préparation à
ce sommet, j’observe un glissement. En fait de «société
de l’information», il sera essentiellement question de technologies
de l’information. Toutes les questions portant sur l’idée
même de ce qu’est une société ont été
gommées. On privilégie une vision technocentrique, voire
déterministe.
La société civile a pourtant été
conviée...
Oui, quatre acteurs principaux se-ront présents :
les Etats, les institutions internationales, les entreprises privées
(pour l’essentiel concernées par les nou-velles technologies
de communication) et, pour cette édition, les organisations non
gouvernementales. Malgré tout, il y a une sorte de consensus pour
privilégier une vision technocentrique, une tendance lourde aujourd’hui
qui consiste à penser que la technique est le principal facteur
de changement de la société et qu’elle conduirait
nécessairement vers un avenir meilleur. Ce qui ne va pas de soi
et surtout n’est pas nouveau. Lorsque les chemins de fer sont apparus
au XIXe siècle, puis le télégraphe et le téléphone,
on a dit exactement la même chose.
Le courrier électronique et Internet n’ont-ils
pas influé sur l’organisation du travail et nos comportements ?
C’est vrai que les nouvelles technologies transforment
nos pratiques, une fois qu’elles sont là. Je ne m’oppose
pas à cette observation. Mais je la trouve réductrice. La
vraie question n’est-elle pas de s’interroger sur les circonstances
dans lesquelles ces technologies ont été produites? Elles
sont la résultante d’un processus, d’un contexte, de
choix précis et si le développement d’une technologie
l’emporte sur une autre, ce n’est jamais par hasard.
Plus précisément?
Concernant le développement informatique, par exemple, il me semble
que les choix s’intègrent dans un processus qui obsède
l’Occident depuis longtemps : l’efficacité, la
rapidité, la vitesse, etc. Il semble qu’il existe une nécessité
de conquérir la dernière chose qui reste à conquérir,
c’est-à-dire le temps. L’économie s’intéresse
par essence à tout ce qui est rare et, parmi ces raretés,
la chose la plus précieuse est le temps «réel».
Ce que permettent ces nouvelles technologies. Mais là encore, c’est
ex-trêmement réducteur, car insensiblement, elles orientent
déjà nos usages. Comme tout le monde s’en sert, cela
tend à «neutraliser» ces machines et éclipser
le fait qu’elles sont le résultat d’un certain choix
de société, d’une histoire, d’une culture.
Vous évoquez dans votre publication* le fait
que cette société de l’information prend ses racines
dans les années 60 déjà...
Disons que dans les années 60, on découvre
le monde de l’immatérialité, de l’importance
du savoir, de l’intelligence, etc. D’où cette étiquette
au-jourd’hui de «société de l’information»
ou de «société du savoir». C’est l’idée
émergente que toutes ces technologies vont avoir un impact sur
l’économie et finalement sur toute la société.
Dès lors, quel est l’enjeu aujourd’hui
pour parler de «société de l’information» ?
On nous rabâche en permanence que nous entrons
dans «quelque chose» de radicalement nouveau. Mais en réalité,
le discours ne nous laisse pas le choix. «Il faut prendre le train
en mar-che», répète-t-on souvent. Sous-en-tendu, sinon
vous restez sur le quai. En sorte que plus personne ne se demande encore
où va ce train. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut
le prendre, comme si cela allait de soi. Or justement, cela ne va pas
de soi. C’est pourquoi, commercialement, les nouveautés s’accompagnent
toujours d’un discours. Il faut produire un récit pour donner
un sens à ces technologies. La transformation radicale prophétisée
ne vient pas des nouvelles technologies elles-mêmes, mais bien de
leurs promoteurs et de leurs valeurs.
Faut-il parler de manipulation ?
Indéniablement, le capitalisme doit produire
des consommateurs, d’où cet-te valorisation permanente de
la nouveauté. Comme il n’est pas certain que nous y trouvions
naturellement un intérêt, ce travail de persuasion pour insérer
ces nouveaux produits dans notre quotidien est nécessaire et s’apparente
en effet à de la manipulation. Mais là encore, ces questions
ne seront pas abordées à ce sommet sur la société
de l’information.
Que signifie au juste le mot «information» ?
C’est une question d’une difficulté
considérable, car aujourd’hui, on en vient à voir
de l’information partout. Pour s’y retrouver, il faut repartir
de l’étymologie latine «in formare», c’est-à-dire
«mettre en forme» des données. Mais ces données
fragmentées et aménagées, ce n’est pas encore
du savoir. On l’acquiert justement en assimilant des informations,
en les retravaillant, en les intériorisant. Mais pour l’heure,
il n’y a aucun consensus sur la définition. Ce flou, cette
vision confuse, n’est peut-être pas maintenue par hasard.
Il y a une fonction idéologique à entretenir la confusion
entre société de l’in-formation et le monde du savoir
et de la connaissance.
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L’information
aujourd’hui se confond-elle avec le savoir «numérisé»?
Tout à fait. Cela signifie que tout savoir non numérisé
perd de son importance, car dès qu’il est numérisé,
on peut le traiter, le stocker, le manipuler.
Malgré tout, les bases de données
ne sont-elles pas un réel progrès pour la recherche?
Si, les moyens sont extraordinaires. Mais le danger serait de croire que
l’utilisation même de ces dispositifs techniques permet de
construire le savoir. Je crois qu’au contraire, ces technologies
requièrent beaucoup plus de prudence et de réflexion de
la part de l’utilisateur qui doit en connaître les limites.
Or je ne suis pas sûr que cela se fasse. L’outil conduit souvent
même à une sorte de régression.
Et de cela, en sera-t-il question à
Genève?
Je ne pense pas ou tout au plus de la part des ONG sur place. Les fabricants
de ces nouvelles technologies, eux, ont un discours très articulé
sur le fait que la société de l’information est d’abord
une affaire de marché. Et que l’essentiel repose sur la construction
de l’infrastructure, des «autorou-tes» de l’information,
qui leur incombe. Le discours des Etats est plus ambigu. Mais, à
ce genre de sommet, en fait de débat, il n’y a qu’une
juxtaposition de points de vue. Il sera sans doute question du fossé
numérique Nord-Sud, un problème majeur en effet. On soulèvera
aussi la question de la propriété intellectuelle contre
le système dit de l’«o-pen source» et les questions
de surveillance, de sécurité et de cryptage. Mais pas leur
conséquence directe : la dérive sécuritaire.
Je pense qu’il ne faut pas avoir trop d’attentes pour ce sommet.
Il y aura des prises de position, des déclarations d’intention
et c’est tout.
L’arbre qui cache la forêt ?
Oui. Jusqu’où les promoteurs sont-ils sincères, naïfs
ou cyniques ou persuadés, je ne sais pas. Mais dès lors
que l’on parle de marché, il est très difficile d’adopter
une position sereine. S’il n’y avait que le marché,
je ne pense pas qu’une société fonctionnerait encore.
Le marché permet des libertés, indéniablement, mais
lorsqu’on en vient à dire qu’il peut tout régir,
jusqu’à l’éducation ou la santé, il y
a de quoi s’interroger. Derrière les nouvelles technologies
et le discours qu’elles véhiculent, il y a une vision du
monde qui n’est pas neutre. Implicitement – ce n’est
jamais dit – il y a pourtant une certaine conception de ce qui est
humain et ce qui ne l’est pas.
Que
faudrait-il faire pour que ces questions fondamentales soient abordées
au niveau international ?
D’abord, je ne suis pas sûr que l’on ait envie
de parler de cela. Dès que vous évoquez des questions un
peu fondamentales, cela embête les gens. Du coup, l’intérêt
se limite souvent aux aspects pratiques, du style «comment faire?».
Mais tous ont une certaine idée implicite de ce qu’est l’être
humain. Si j’affirme que l’homme se réalise dans le
partage, tout le monde comprend bien que ce n’est pas la même
idée que ceux qui pensent que l’être humain se réalise
dans la concurrence. Mais parlez de cela et l’on vous rétorquera
qu’il faut être concret, pragmatique.
Les altermondialistes et les ONG n’ont-ils
pas de réflexion plus approfondie ?
Pas tellement, en fin de compte. Eux aussi ne devraient pas se contenter
de condamner les rapports de production capitalistes, mais devraient aussi
s’en-gager dans une réflexion sur les nouvelles technologies.
Ainsi, le type de développement actuel est-il le seul possible?
Je pense que non. Dans le même ordre d’idée, la Suisse,
par mesure d’é-conomie, a décidé de couper
dans le développement des énergies renouvelables. Sur la
base de quels critères? Pourquoi ce budget et non un autre? On
ne le dit jamais.
Vous tenez un discours critique. Vous taxe-t-on
de technophobe?
Je ne suis pas technophobe, mais vous avez malheureusement raison. Nous
sommes enfermés dans un système de pensée qui fait
dire que si vous n’êtes pas totalement d’accord, alors
vous êtes forcément contre.
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Assiste-t-on
à une sorte de dictature des technologies?
A du conformisme, en tout cas. Au lieu de parler de société
individualiste, où l’individu-roi couronné par le
marketing est en fait manipulé, je pense qu’il faudrait parler
de société du con-formisme, au sens où les individus
ont l’impression de faire leur choix tout en faisant exactement
le même que leur voisin. Dans le débat, tout est piégé.
Ce que je viens de dire même est extrêmement difficile à
défendre, puisque l’on raisonne toujours de manière
dichotomique. Vous n’êtes pas technophile? donc vous êtes
technophobe. Voir les choses en blanc ou noir, c’est très
satisfaisant au niveau de la pensée.
La pensée totalitaire fonctionne sur
ce mode justement : «choisis ton camp»...
Le problème de ce parallèle, c’est que l’un
des avantages du système capitaliste est celui de ne pas passer
pour ce qu’il est. Les gens n’ont pas l’impression d’être
soumis à de fortes con-traintes. Ce n’est pas le goulag!
L’éducation et le travail prennent même souvent une
forme ludique. D’ailleurs on ne fait plus très bien la distinction
entre le temps de travail et le temps de loisir, les nuances s’estompent,
elles deviennent fluides, floues, tout bouge...
Les nouvelles technologies promettaient une
extrême mobilité justement, mais l’homme, rivé
à son écran, semble plus sédentaire que jamais. Un
paradoxe?
Il faut faire très attention aux théories que nous échafaudons
au-jourd’hui. Car des ingénieurs, au MIT par exem-ple, préparent
déjà le monde de de-main, celui du «pervasive computing»,
qui vise à intégrer de l’intelligence et de la vie
artificielles un peu partout, dans nos voitures, nos appartements et jusque
dans nos vêtements et nos corps. En Europe, la direction est la
même. Le VIe programme-cadre de l’Union européenne
parle de «ambient intelligence», ce qui est en fait le même
domaine. A terme, on recherche l’interconnectivité généralisée,
la mobilité généralisée. Les ingénieurs
rétorquent que cela ne va pas faire disparaître les rapports
interpersonnels. Mais au-jourd’hui déjà, du bureau
où je vous parle à ceux d’à côté,
nous communiquons essentiellement par e-mail... Dès lors, une question
me préoccupe : «Pourquoi veulent-ils cela?»
Qui ça, «ils»?
C’est très difficile de le savoir. On baigne dans un climat,
un mode de pensée partagé par beaucoup de gens. C’est
très mystérieux. Je pense en fait qu’il faut remonter
au XVIIIe siècle, une époque où se développe
déjà l’idée que l’être humain est
imprévisible. Et qu’il faut se donner les moyens de rendre
son comportement prévisible pour que la société soit
viable. Telle serait la raison d’être du marché. Dès
lors, tout doit être calculé, prévisible. En ce sens
et pour moi, le projet «pervasive computing» est un peu l’apothéose
de ce long processus. Nous vivons dans une période où le
marché domine l’Etat et l’on observe une pression extrêmement
forte qui conduit à penser que le dernier élément
à soumettre aux règles du marché, c’est l’être
humain en tant qu’être biologique et social.
La prétendue société de
l’information serait donc d’abord une croyance?
Oui, mais elle s’appuie sur des réalités tangibles.
On a parlé de sociétés agraires ou industrielles,
mais c’était après coup. Aujourd’hui, nous qualifions
déjà l’ère dans laquelle nous vivons. On a
d’abord parlé d’ère post-industrielle puis de
société de l’information, mais personne ne sait vraiment
de quoi on parle. Le flou demeure. Tout tend à se ramener à
une confrontation de points de vue. Selon les critères que l’on
utilise, certains pourront dire que nous sommes dans la société
de l’information, d’autres pourront démontrer, selon
d’autres critères que non, que nous sommes dans une troisième
révolution industrielle.
Idéalement, à quoi devrait ressembler
la société de l’information?
Une société idéale serait fondée sur le principe
que tout être humain est foncièrement une personne et qui
re-con-naîtrait ainsi ce qui est proprement humain chez l’être
humain. Une exigence qui impliquerait de ne pas le réduire à
un pur individu. Or nul doute que ce n’est pas le chemin que nous
prenons. En parallèle avec la technicisation de la société,
j’observe la naissance de tout un langage déshumanisant.
On parle ainsi de «ressources humaines» dans les entreprises,
appellation qui chosifie l’homme. De même, si je parle de
«capital humain», je dis en même temps ce que je pense
de l’être humain. En se donnant les moyens de repenser la
place et la signification de l’homme, dans une société
idéale, on repenserait aussi l’orientation à donner
aux technologies.
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