L’homme et l’animal, une histoire d’amour?

par Sonia Arnal, journaliste RP

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Ils se côtoient depuis des siècles, mais se chérissent-ils pour autant? A une époque où l’animal joue parfois le rôle de compagnon ou de confident, et où il aide les enfants à découvrir leurs émotions, la question n’est plus taboue.

«Qui je préfère? Ma maman, mon papa et mon chien.» Fréquent, cet amour des enfants pour leur animal de compagnie n’en pose pas moins un certain nombre de questions. Un être humain peut-il aimer un individu d’une autre espèce, réalisant par là le seul exemple de rapport affectif interspécifique connu?

Blaise Pierrehumbert, chercheur au Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent et privat-docent à l’Université de Lausanne, est un spécialiste de l’attachement, ce lien très particulier qui s’installe entre un bébé et ses parents dès les premières heures de la vie. Pour lui, parler d’«a-mour» est déjà délicat en soi : «La relation parent-enfant, par exemple, ne s’est peut-être pas toujours caractérisée par des sentiments comme l’affection et la tendresse. Ce qui nous semble aller de soi aujourd’hui a pu, à d’autres périodes historiques, se limiter plus simplement au soin.»

L’expérience qui implique de jeunes chiots et leurs maîtres
C’est dire si aborder la relation animal-être humain sous l’angle du sentiment est malaisé. Mais le spécialiste ajoute : «Sans que l’on aille jusqu’à parler d’amour, je crois que l’on retrouve dans notre société, entre l’homme et l’animal, quelque chose du lien particulier qui unit les adultes et les enfants, quelque chose de l’ordre de l’attachement.»

Pour étayer cette hypothèse, Blaise Pierrehumbert se base notamment sur une étude menée par une vétérinaire française, Florence May, étude qu’il a en partie supervisée. L’expérience réalisée entre de jeunes chiots et leurs maî-tres a été calquée sur celle que réalise le psychologue à l’Université de Lausanne dans le cadre de la théorie de l’attachement.

Avant l’âge de six à huit mois, un bébé reconnaît évidemment ses géniteurs, mais le processus d’attachement n’est pas encore achevé et il ne manifeste pas d’attitudes craintives face à un étranger. Au-delà de cet âge, l’enfant approché ou porté par un «étranger» est inquiet, voire en détresse quand sa mère sort de son champ de vision. Autant de réactions normales lors du développement qui prouvent précisément que l’attachement entre le nourrisson et sa mère est créé.

 

Je t’aime, j’ose te quitter !
Pour en éprouver la solidité et met-tre à jour les mécanismes de ce proces-sus, Blaise Pierrehumbert – et de nombreux autres spécialistes qui travaillent dans le même domaine – place un bambin et sa maman dans une pièce, ob-serve les réactions de l’un et de l’autre, puis fait sortir la génitrice. Les recherches basées sur ces expérimentations montrent que «la mère, ou un autre adulte auquel l’enfant est attaché, sert à rassurer l’enfant. En sa présence, il se sent protégé. Il cherche son soutien par le regard ou retourne se blottir dans ses bras en cas de chute, s’il a peur, etc.

Et c’est justement ce possible retour vers la mère qui lui permet de la quitter. Sûr d’être réconforté en cas de be-soin, il ose quitter les jupes de sa mère pour explorer la pièce dans laquelle il est, il s’intéresse aux objets qui s’y trouvent, essaie de nouveaux jeux.» A contrario, quand l’adulte de référence n’est plus là et que l’enfant ne peut pas trouver de soutien, il est beaucoup plus passif, voire prostré: l’anxiété freine son exploration.

La présence de la mère calme aussi le bébé animal
Sans parler d’amour, peut-on supposer des attachements de même forme entre deux espèces différentes, en l’occurrence l’homme et le chien? Diverses expérimentations, par exemple sur des singes, ont montré que les petits d’animaux fonctionnent sur le même principe que le petit d’homme : la présence de la mère calme les angoisses et constitue donc une invitation à découvrir le vaste monde.

Mais peut-on recréer cela dans des relations interspécifiques? L’expérien-ce réalisée par Florence May prouve que oui. Lorsqu’une bonne communication s’établit entre le chien et le maî-tre, le chiot est apaisé par sa présence et se montre beaucoup plus actif dans l’exploration de l’environnement que lorsque l’humain quitte la pièce. Dans ce cas, le chiot s’agite puis reste figé dans l’attente, près de la porte ou dans l’espace occupé précédemment par le maître, tout à fait comme un bébé avec le parent. Et cela se produit très peu de temps déjà après l’adoption de l’animal par son maître.

L’homme, mère du chiot
Cet exemple est troublant pour la réflexion sur les liens qui nous unissent à l’animal, puisqu’un humain peut jouer le rôle de «parent» d’un chiot, être un soutien pour lui et participer à son développement. Mais plus surprenant encore, ce lien ne fonctionne pas qu’au bénéfice de l’animal. Il profite aussi à l’être humain.

Ironie, la théorie de l’attachement mère-enfant a été élaborée à partir d’é-tudes portant sur... les animaux ! C’est le célèbre éthologue Konrad Lorenz qui a mis la puce à l’oreille des psychologues avec sa fameuse théorie de l’em-preinte, basée sur son étude des oies cendrées. Dès leur naissance, les oies se fixent sur le premier animal qu’elles voient, généralement leur mère, mais le scientifique a par exemple réussi à se substituer avantageusement à la génitrice. A partir de cette découverte, les psys, suivant en cela le psychanalyste anglais John Bowlby, ont pu décrire ce lien particulier de l’enfant avec une personne de référence et construire la théorie de l’attachement.

 

Le chien, parent du bébé
Au-delà de cette anecdote, on peut relever plus fondamentalement que l’animal est, lui aussi, susceptible de remplir une fonction de sécurisation ou de réassurance auprès de l’humain, surtout de l’enfant. Comme l’explique Blaise Pierrehumbert, «le bébé fait l’ex-périence au cours de son développement de ce que nous appelons des états d’«ac-cordage affectif», selon la terminologie du psychologue genevois Daniel Stern. Ce sont des moments au cours desquels l’enfant est en phase avec le parent au niveau de l’humeur et des émotions. C’est une sorte de dialogue affectif – non verbal – qui s’installe. Il est essentiel parce que l’enfant comprend que l’adulte comprend ses émotions.» C’est l’occasion pour le bébé de sentir d’une part qu’il a des états d’esprit, un psychisme, ce qui lui permet de développer ses connaissances sur sa vie intérieure. Il apprend aussi au cours de ces échanges que ses émotions sont partageables.

Où l’animal «remplace» le parent absent
«C’est très important, parce que durant toute la vie, être capable de parler de ses émotions, c’est savoir obtenir de la réassurance de l’autre, précise Blaise Pierrehumbert. Sans ce sou-tien, l’anxiété reste, et c’est par exemple le corps qui la somatise. L’adulte qui ne peut pas dire sa souffrance tombe malade.»

Les enfants qui n’ont pas vécu ces accordages tout petits sont incapables de percevoir leurs propres sentiments et de les partager. Ils risquent de développer des comportements inadéquats: hyperactifs, agressifs, autocentrés (comme les rituels gestuels des autistes), obsessionnels compulsifs, voire de se couper de la société des hommes.

Or, s’il est évidemment souhaitable que l’accordage affectif se fasse avec un adulte, il arrive que personne dans l’en-tourage du bébé ne veuille ou ne puisse le faire. C’est là que l’animal peut se substituer au parent humain comme l’humain se substituait au parent animal dans l’exemple du chiot. «Un chercheur français, Hubert Montagner, a montré qu’un enfant en carence affective pouvait recevoir de l’aide de la part de l’animal sur ce plan, en faisant avec lui cette expérience fondamentale du partage des émotions, explique Hubert Montagner. Evidemment, contrairement à ce qui se passe avec un être humain, il n’y a pas de réel partage affectif, mais l’enfant peut interpréter ainsi l’attitude du chat qui ronronne ou du chien qui se couche près de lui quand il lui raconte ses misères. Il suffit qu’il le comprenne ainsi pour que ça marche. C’est une occasion de faire l’expérience manquée avec les adultes.»

L’homme a choisi la facilité. Pas l’amour
Mais tout animal ne saurait, évidemment, vivre de façon aussi étroite avec l’espèce humaine.
Peter Vogel, professeur à l’Institut d’écologie et zoologie animale de l’Université de Lausanne, précise ainsi que dès les origines de la domestication animale, il y a quelque 10’000 ans, «l’homme a re-cherché la facilité... Il y a quand même des animaux plus aisés à approcher que d’autres.»

Pour qu’une relation de proximité entre l’humain et l’animal s’établisse, il faut que ce dernier ait un système comportemental qui se prête à l’éducation. «Le paramètre déterminant est la structure sociale dans laquelle vit l’animal, explique Peter Vogel. L’homme doit pouvoir prendre le rôle du mâle alpha, ce qui exclut d’entrée les animaux solitaires, ne serait-ce que parce qu’ils ne supportent pas la promiscuité. Un des buts de la domestication est de disposer de viande en la stockant vivante sur des espaces ré-duits (enclos, clapiers, etc.), ce qui n’est pas faisable avec des animaux très individualistes ou solitaires.»

Pourquoi l’animal intéresse l’homme
Pour que l’homme s’intéresse à un animal, il ne faut pas non plus qu’il soit ni trop farouche (le chevreuil, très difficile à approcher, est resté un animal sauvage alors que la chèvre est domestiquée), ni trop grand. L’élevage impose ainsi un certain nombre de manipulations et un mouton est à taille plus humaine qu’un bovin, ce dernier ayant du coup été apprivoisé plus tardivement que les ovins.

Ensuite, pas bête, l’homme évite les animaux trop agressifs. Mais, comme l’explique Peter Vogel, «ce comportement peut être travaillé, du moins en partie, par la sélection génétique, tout comme la peur de l’homme d’ailleurs».

 

 

Un intérêt réciproque à se côtoyer
Dans l’élevage, il est difficile de parler d’amour. Mais, forcément, si les deux espèces trouvent un intérêt réciproque à se côtoyer, les liens ont plus de chances d’être étroits. C’est ce qui s’est passé avec le loup, ancêtre de notre chien. On pense que le contact entre les deux espèces s’est fait soit par des femmes qui ont élevé des louveteaux orphelins, soit parce que des individus se sont approchés des dé-chets laissés par les hommes et ont finalement été apprivoisés.

Les bêtes trouvent dans cette coexistence un moyen de se nourrir facilement, donc elles prospèrent. De leur côté, les hommes y gagnent un animal qui les défend contre les intrus ou d’autres espèces indésirables, une aide pour la chasse, et, pourquoi pas, une réserve de nourriture puisque le loup comme le chien sont mangeables. «Dans ce cas, je ne sais pas si on peut parler d’amour, précise le professeur Peter Vogel, mais il s’agit en tout cas d’une forme de symbiose entre l’homme et l’animal.»

La domestication rend bête
La domestication, si elle n’est pas sans utilité pour l’animal, modifie con-sidérablement sa physiologie et sa morphologie. La sélection humaine qui remplace la sélection naturelle a notamment pour effet de diminuer l’agressivité, la peur et le besoin d’espace, comme on l’a vu. Beaucoup moins actif domestiqué que sauvage, l’animal voit ainsi son cœur rapetisser, comme son cerveau d’ailleurs : un chien a 30 % de méninges en moins que le loup, sans doute parce qu’il est en sécurité et ne travaille plus ses stratégies de fuite.

«Mais la modification la plus visible vient du fait qu’avec la domestication, l’effort maximal porte sur la croissance et la reproduction», rappelle le biologiste. Un exemple parlant : une poule en batterie pond 400 œufs par an alors qu’une canne sauvage en pond une douzaine. Même si on lui vole sa nichée, elle peut réussir une seconde ponte, voire une troisième, mais elle n’ira jamais au-delà. Là, on est plus près du profit que de l’histoire d’amour...

 

L’animal adjuvant thérapeutique
Dans notre relation à la nature en général, le XXe siècle se caractérise par cet effort extrême porté sur le rendement. Mais il a aussi vu la création d’un nouveau lien entre l’humain et l’animal : désormais, la souris et d’autres avec elle sont devenus des adjuvants thérapeutiques : en Suisse, ce ne sont pas moins de 500’000 animaux qui sont à notre service dans l’industrie pharmaceutique et la recherche médicale.

«Nous ne pouvons pas nous passer de médicaments, et le test sur les animaux est indispensable, précise Peter Vogel. Mais nous ne pouvons pas non plus, sous prétexte que cela nous est indispensable, nous en servir sans au-tre. La Suisse a mené une réflexion éthique sur ce point et c’est une dé-marche qui me semble essentielle. Les animaux utilisés dans ce contexte ont d’ailleurs été réduits: il y a 20 ans, ils étaient 2 millions.»

Un poisson dans son bocal ne suffit plus
La modernité, à cause précisément de cette industrialisation, a aussi affecté le statut de l’animal et la façon dont l’homme l’investit. «Aujourd’hui que tout le monde ou presque vit en ville et est déconnecté des animaux de la ferme, on perçoit très fortement un besoin de nature, de contact avec l’animal, remarque Peter Vogel. Un poisson rouge dans un bocal ne suffit plus.

A cela s’ajoutent des problèmes relationnels entre humains, avec beaucoup de solitude pour certaines franges de la population. Ces carences affectives sont comblées en partie par un animal de compagnie, surtout le chat ou le chien.»

Comme Blaise Pierrehumbert, Peter Vogel estime ainsi que «dans les famil-les, les animaux domestiques ont créé des liens interspécifiques qui n’existent pas dans la nature. Plus que de rapports «d’amour», on peut dire que les chiens ou les chats sont intégrés dans le tissu social, avec un rôle important.»

Des rapports plus sains avec le monde animal, S.V.P.
Mais les deux spécialistes plaident pour des rapports plus sains au monde animal. «Les choses étaient sans doute plus simples quand les vaches avaient un nom. Comme les chiens, elles partageaient le même statut», juge Blaise Pierrhumbert, qui déplore un paradoxe. Les bovins par exemple sont complètement chosifiés, comme le montre leur mode d’élevage, de transport, mais aussi notre difficulté à faire le lien entre une vache dans un pâturage et le steak sous cellophane acheté au supermarché. Parallèlement, «certaines espèces sont très investies affectivement et on pense même à leur donner des droits, s’étonne le psychologue. Cette situation commence à poser des problèmes, juridiques par exemple, et notre société va devoir réfléchir à une solution pour rééquilibrer un peu son rapport au monde animal.»

 

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