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Ils
se côtoient depuis des siècles, mais se chérissent-ils
pour autant? A une époque où l’animal joue parfois
le rôle de compagnon ou de confident, et où il aide les enfants
à découvrir leurs émotions, la question n’est
plus taboue. «Qui je préfère?
Ma maman, mon papa et mon chien.» Fréquent, cet amour des
enfants pour leur animal de compagnie n’en pose pas moins un certain
nombre de questions. Un être humain peut-il aimer un individu d’une
autre espèce, réalisant par là le seul exemple de
rapport affectif interspécifique connu? Blaise Pierrehumbert, chercheur au Service universitaire
de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent et privat-docent
à l’Université de Lausanne, est
un spécialiste de l’attachement, ce lien très particulier
qui s’installe entre un bébé et ses parents dès
les premières heures de la vie. Pour lui, parler d’«a-mour»
est déjà délicat en soi : «La relation
parent-enfant, par exemple, ne s’est peut-être pas toujours
caractérisée par des sentiments comme l’affection
et la tendresse. Ce qui nous semble aller de soi aujourd’hui a pu,
à d’autres périodes historiques, se limiter plus simplement
au soin.»
Pour étayer cette hypothèse,
Blaise Pierrehumbert se base notamment sur une étude menée
par une vétérinaire française, Florence May, étude
qu’il a en partie supervisée. L’expérience réalisée
entre de jeunes chiots et leurs maî-tres a été calquée
sur celle que réalise le psychologue à l’Université
de Lausanne dans le cadre de la théorie de l’attachement. Avant l’âge de six
à huit mois, un bébé reconnaît évidemment
ses géniteurs, mais le processus d’attachement n’est
pas encore achevé et il ne manifeste pas d’attitudes craintives
face à un étranger. Au-delà de cet âge, l’enfant
approché ou porté par un «étranger» est
inquiet, voire en détresse quand sa mère sort de son champ
de vision. Autant de réactions normales lors du développement
qui prouvent précisément que l’attachement entre le
nourrisson et sa mère est créé.
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Et c’est justement ce possible
retour vers la mère qui lui permet de la quitter. Sûr d’être
réconforté en cas de be-soin, il ose quitter les jupes de
sa mère pour explorer la pièce dans laquelle il est, il
s’intéresse aux objets qui s’y trouvent, essaie de
nouveaux jeux.» A contrario, quand l’adulte de référence
n’est plus là et que l’enfant ne peut pas trouver de
soutien, il est beaucoup plus passif, voire prostré: l’anxiété
freine son exploration. La présence de la mère
calme aussi le bébé animal Mais peut-on recréer cela
dans des relations interspécifiques? L’expérien-ce
réalisée par Florence May prouve que oui. Lorsqu’une
bonne communication s’établit entre le chien et le maî-tre,
le chiot est apaisé par sa présence et se montre beaucoup
plus actif dans l’exploration de l’environnement que lorsque
l’humain quitte la pièce. Dans ce cas, le chiot s’agite
puis reste figé dans l’attente, près de la porte ou
dans l’espace occupé précédemment par le maître,
tout à fait comme un bébé avec le parent. Et cela
se produit très peu de temps déjà après l’adoption
de l’animal par son maître. L’homme, mère
du chiot Ironie, la théorie de l’attachement
mère-enfant a été élaborée à
partir d’é-tudes portant sur... les animaux ! C’est
le célèbre éthologue Konrad Lorenz qui a mis la puce
à l’oreille des psychologues avec sa fameuse théorie
de l’em-preinte, basée sur son étude des oies cendrées.
Dès leur naissance, les oies se fixent sur le premier animal qu’elles
voient, généralement leur mère, mais le scientifique
a par exemple réussi à se substituer avantageusement à
la génitrice. A partir de cette découverte, les psys, suivant
en cela le psychanalyste anglais John Bowlby, ont pu décrire ce
lien particulier de l’enfant avec une personne de référence
et construire la théorie de l’attachement. |
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Le
chien, parent du bébé Où l’animal «remplace»
le parent absent
Les enfants qui n’ont pas
vécu ces accordages tout petits sont incapables de percevoir leurs
propres sentiments et de les partager. Ils risquent de développer
des comportements inadéquats: hyperactifs, agressifs, autocentrés
(comme les rituels gestuels des autistes), obsessionnels compulsifs, voire
de se couper de la société des hommes. Or, s’il est évidemment
souhaitable que l’accordage affectif se fasse avec un adulte, il
arrive que personne dans l’en-tourage du bébé ne veuille
ou ne puisse le faire. C’est là que l’animal peut se
substituer au parent humain comme l’humain se substituait au parent
animal dans l’exemple du chiot. «Un chercheur français,
Hubert Montagner, a montré qu’un enfant en carence affective
pouvait recevoir de l’aide de la part de l’animal sur ce plan,
en faisant avec lui cette expérience fondamentale du partage des
émotions, explique Hubert Montagner. Evidemment, contrairement
à ce qui se passe avec un être humain, il n’y a pas
de réel partage affectif, mais l’enfant peut interpréter
ainsi l’attitude du chat qui ronronne ou du chien qui se couche
près de lui quand il lui raconte ses misères. Il suffit
qu’il le comprenne ainsi pour que ça marche. C’est
une occasion de faire l’expérience manquée avec les
adultes.»
Pour qu’une relation de
proximité entre l’humain et l’animal s’établisse,
il faut que ce dernier ait un système comportemental qui se prête
à l’éducation. «Le paramètre déterminant
est la structure sociale dans laquelle vit l’animal, explique Peter
Vogel. L’homme doit pouvoir prendre le rôle du mâle
alpha, ce qui exclut d’entrée les animaux solitaires, ne
serait-ce que parce qu’ils ne supportent pas la promiscuité.
Un des buts de la domestication est de disposer de viande en la stockant
vivante sur des espaces ré-duits (enclos, clapiers, etc.), ce qui
n’est pas faisable avec des animaux très individualistes
ou solitaires.» Pourquoi l’animal intéresse
l’homme Ensuite, pas bête, l’homme
évite les animaux trop agressifs. Mais, comme l’explique
Peter Vogel, «ce comportement peut être travaillé,
du moins en partie, par la sélection génétique, tout
comme la peur de l’homme d’ailleurs».
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Les bêtes trouvent dans
cette coexistence un moyen de se nourrir facilement, donc elles prospèrent.
De leur côté, les hommes y gagnent un animal qui les défend
contre les intrus ou d’autres espèces indésirables,
une aide pour la chasse, et, pourquoi pas, une réserve de nourriture
puisque le loup comme le chien sont mangeables. «Dans ce cas, je
ne sais pas si on peut parler d’amour, précise le professeur
Peter Vogel, mais il s’agit en tout cas d’une forme de symbiose
entre l’homme et l’animal.» La domestication rend bête «Mais la modification la
plus visible vient du fait qu’avec la domestication, l’effort
maximal porte sur la croissance et la reproduction», rappelle le
biologiste. Un exemple parlant : une poule en batterie pond 400 œufs
par an alors qu’une canne sauvage en pond une douzaine. Même
si on lui vole sa nichée, elle peut réussir une seconde
ponte, voire une troisième, mais elle n’ira jamais au-delà.
Là, on est plus près du profit que de l’histoire d’amour...
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L’animal
adjuvant thérapeutique «Nous ne pouvons
pas nous passer de médicaments, et le test sur les animaux est
indispensable, précise Peter Vogel. Mais nous ne pouvons pas non
plus, sous prétexte que cela nous est indispensable, nous en servir
sans au-tre. La Suisse a mené une réflexion éthique
sur ce point et c’est une dé-marche qui me semble essentielle.
Les animaux utilisés dans ce contexte ont d’ailleurs été
réduits: il y a 20 ans, ils étaient 2 millions.»
Un poisson dans son bocal
ne suffit plus A cela s’ajoutent des problèmes
relationnels entre humains, avec beaucoup de solitude pour certaines franges
de la population. Ces carences affectives sont comblées en partie
par un animal de compagnie, surtout le chat ou le chien.» Comme Blaise Pierrehumbert, Peter
Vogel estime ainsi que «dans les famil-les, les animaux domestiques
ont créé des liens interspécifiques qui n’existent
pas dans la nature. Plus que de rapports «d’amour»,
on peut dire que les chiens ou les chats sont intégrés dans
le tissu social, avec un rôle important.» Des rapports plus sains avec
le monde animal, S.V.P. |
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