La fertilité humaine et animale est menacée

 

Par Elisabeth Gilles, journaliste RP

article en PDF (8,1 Mo)

 

Certains produits chimiques contiennent des molécules, dites «perturbateurs endocriniens», qui sont soupçonnées de provoquer des troubles du développement et de la fertilité. Les êtres humains et les animaux sont concernés. Explications.


Tout commence avec la découverte de l’atrophie du pénis chez l’alligator de Floride. Et peu à peu, partout dans le monde développé, les observations se multiplient: malformations des organes reproducteurs chez les poissons, féminisation des mâles et masculinisation des femelles, hermaphrodisme, baisse de fertilité chez diverses espèces animales, réduction notable des populations de grenouilles, disparition de la loutre en Suisse. Les faits sont surtout marqués chez les habitants du milieu aquatique. Mais aucune espèce n’est épargnée, ni les chez les vertébrés, ni chez les invertébrés: du mollusque au béluga en passant par les oiseaux, tout le monde est touché.

L’homme n’est pas à l’abri
Ensuite vient cette constatation: la quantité de spermatozoïdes chez le mâle humain se réduit, laissant imaginer que l’Homme lui-même serait atteint! Bien sûr, on commence à se poser des questions sur l’origine de cette situation... Car ce récit qui ressemble à une histoire de science-fiction est bien une réalité. Toutes les espèces voient leur système reproducteur affecté, d’une manière ou d’une autre. D’où le soupçon qui pèse sur le système hormonal, qui serait la cause de ces perturbations. Mais pourquoi? Comment? La quantité de questions encore ouvertes dans le domaine dépasse de loin les certitudes.

Au plan international, on se soucie de ces phénomènes depuis une dizaine d’années seulement. En Suisse, un programme de recherche du Fonds national suisse (FNS) est en cours. Car si les certitudes absolues sont rares, la préoccupation est réelle: «Des produits chimiques analogues aux hormones, que l’on appelle des perturbateurs endocriniens, sont soupçonnés d’être responsables de l’incidence croissante de certaines maladies et de troubles du développement chez les êtres humains et les animaux», écrit Felix Althaus, le président du comité de direction du programme et professeur à l’Institut de pharmacologie et toxicologie de l’Université de Zurich.

Peinture, médicaments, emballages plastiques, etc...
Reste à étayer ces soupçons. De nombreux scientifiques y travaillent actuellement: dix-sept équipes sont réunies dans un programme interdisciplinaire. L’une d’elles est celle du professeur Walter Wahli, biologiste et généticien de l’Institut de biologie animale de l’Université de Lausanne, récemment nommé vice-président de la division Biologie et médecine du Conseil national de la recherche (lire en page 55 quelques explications à propos de cette recherche pointue, qui concerne les mécanismes moléculaires).

Les perturbateurs endocriniens sont présents dans des objets et matières aussi hétéroclites que les boues des stations d’épuration, les pesticides agricoles, les peintures employées sur la coque des bateaux, les résidus de médicaments rejetés dans l’eau. Ou encore les sacs utilisés pour les perfusions, les gants en PVC, l’emballage plastique de produits alimentaires, entre autres. La fabrication de ces derniers, par exemple, implique «une catégorie de ces perturbateurs qui appartiennent à la famille chimique des phtalates. Ils sont utilisés comme assouplisseurs de plastique», note Walter Wahli.

 

Faut-il se méfier des crèmes solaires?

Pas très rassurant non plus, on soupçonne certaines crèmes solaires de contenir de ces molécules agissant au niveau hormonal. S’enduire la peau de crème pendant vingt ans peut-il conduire à une baisse de fertilité? «Une des études du programme s’intéresse à cette problématique en particulier. Nous sommes là devant la question des effets à long terme, très mal connus, relève le généticien. Si, par analogie, on pense à des maladies du métabolisme comme l’obésité, par exemple, on voit que des perturbations relativement faibles au départ conduisent avec le temps à des problèmes importants.»

D’autant que ces molécules perturbatrices ont tendance à s’accumuler dans les graisses (on les appelle «lipophiles») et sont relativement stables, c’est-à-dire qu’elles ne se dégradent pas rapidement. Une fois qu’elles se sont introduites dans l’organisme, par le biais de la chaîne alimentaire ou autrement, elles s’y incrustent pour longtemps.

 

Quant à savoir si elles agissent déjà à doses infinitésimales, voire n’agissent qu’à ces doses, c’est ce que les recherches doivent établir, parmi beaucoup d’autres faits. Car outre cet effet dose, qui reste à éclaircir, l’effet de combinaisons doit lui aussi être élucidé. Si deux ou trois de ces perturbateurs agissent simultanément, la perturbation est-elle nettement plus forte? Y a-t-il des synergies? Mystère, pour le moment.

Le «bon» et le «mauvais » moment
Autre problème avec ces fameux perturbateurs endocriniens: ce sont des molécules d’autant plus difficiles à traquer que leur action peut s’exercer au «bon» ou au «mauvais» moment. «Nos glandes produisent les hormones d’une manière contrôlée, ce qui fait que nous avons normalement un développement et un fonctionnement coordonné et harmonieux de notre organisme. L’exposition à un polluant, en plus d’effets perturbateurs comme le blocage du mécanisme moléculaire de l’action hormonale, par exemple, peut éventuellement activer ce mécanisme au mauvais moment, explique Walter Wahli. Dans le cas de la puberté, par exemple, elle peut induire la mise en route de tout le système de maturation sexuelle prématurément. La même action à un moment qui ne serait pas inadéquat n’aurait aucun effet. Car certaines de ces molécules polluantes miment totalement l’action de l’hormone produite par l’organisme.» Cette affaire de mimétisme est au cœur du problème.

 

 

Et maintenant, que faire?
Et, pour couronner le tout, la nature n’est pas aussi innocente qu’elle en a l’air: des molécules naturelles, exerçant leur action au mauvais moment, peuvent fonctionner comme des perturbateurs endocriniens. En concentration trop élevée, les phytœustrogènes produites par des plantes comme le soja, par exemple, peuvent dérégler toute la machine. Chez l’adulte souffrant d’ostéoporose, leur effet positif est quasi assuré. Mais administrées en excès à un nourrisson, elles perturberont son développement.

Reste à espérer, comme le souhaite la direction du programme du FNS, la création «d’une plateforme de consensus pour l’industrie et le législateur sur la manière d’éviter l’impact négatif de ces perturbateurs endocriniens». Et que soient définies «des recommandations ayant trait au développement de nouvelles substances».

• Sur la piste du perturbateur

 

Retour au sommaire