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Par deux fois, cet inspirateur de la Révolution
vaudoise, né il y a 250 ans, a joué un rôle décisif
dans l’histoire de son pays. En 1798 quand Laharpe réclame
une intervention française pour «libérer» les
Vaudois, et en 1813, quand il convainc les vainqueurs de Napoléon
de laisser la Suisse maîtresse de son destin. Saga.
A
priori, rien ne devait conduire le Vaudois Frédéric-César
Laharpe (1754-1838) à vivre un destin extraordinaire.
Et
pourtant...
Le Vaudois va se trouver impliqué dans deux des pages les plus
graves de l’histoire suisse, quand il réclame et obtient
l’invasion militaire française de 1798, avant de sauver la
Nation en 1813. Parce que cet homme, qui exerçait alors une grande
influence sur le tsar de toutes les Russies, réussit à amener
Alexandre à préserver la Suisse des griffes des vainqueurs
de Bonaparte qui se partagent les restes de l’empire français.
Un
homme de conviction, parfois extrémiste
Voilà, du moins, l’histoire que racontent Elisabeth
Kastl et Philippe Bastide, deux historiens formés à
l’Université de Lausanne, qui éditent ces jours le
quatrième tome de sa correspondance générale (1800-1803),
un travail supervisé par le professeur Etienne Hofmann.
Ils se sont longuement penchés sur sa biographie, plus particulièrement
sur la période qui va de son éviction du Directoire helvétique
à la promulgation de l’Acte de Médiation, puisque
c’est la période couverte par les lettres publiées
par leurs soins.
Etienne
Hofmann (à gauche), professeur d'histoire à l'Université
de Lausanne, Elisabeth Kastl et Philippe Bastide
A les écouter, on découvre un homme
de conviction, parfois extrémiste, très attaché à
l’indépendance de son canton, et qui jusqu’à
sa mort se battra de façon virulente pour défendre sa vision
de la Suisse.
«Ignorez-vous
peut-être que vous êtes nos sujets!»
Frédéric-César Laharpe a débuté sa
carrière de façon relativement banale pour un fils de ce
que l’on pourrait appeler la noblesse vaudoise: né à
Rolle en 1754, il fait des études de droit, puis exerce comme avocat
à la Chambre des appellations romandes.
Mais, très vite, «il éprouve une frustration due à
sa condition de sujet, précise Elisabeth Kastl. Certaines fonctions
lui sont interdites et il doit de plus défendre des affaires où
l’arrogance se fait sentir.» Plaidant le cas d’un Vaudois
et essayant de lui faire obtenir gain de cause par un subtil contournement
de la loi, Laharpe se voit ainsi jeter à la figure un humiliant
«Ignorez-vous peut-être que vous êtes nos sujets!»
Comme le souligne Etienne Hofmann, «les Vaudois étaient sans
arrêt en butte au mépris et à la morgue des Bernois».
Cette oppression va, à l’image de nombre de compatriotes,
conduire Laharpe à un premier exil. Puisqu’il leur est quasiment
impossible de faire carrière au pays, beaucoup de jeu-nes vaudois
vendent à l’étranger leurs services de soldat ou,
moins connus, ceux de... précepteur, em-ployés par des familles
princières ou simplement fortunées.
Engagé
par Catherine II de Russie
C’est
la voie choisie par Laharpe, mais de façon plus spectaculaire que
les autres jeunes gens de son âge. D’abord, sa place lui est
trouvée par Grimm, ce dont tout le monde ne peut se vanter. «Laharpe
était en contact avec de nombreux philosophes, rappelle Etienne
Hofmann. Etant donné son milieu d’origine et l’importance
de Vaud, plaque tournante entre les Lumières françaises
et les Lumières italiennes et allemandes, cela n’a rien d’extraordinaire.
Qu’on pense seulement à la proximité de Rousseau et
Voltaire.»
Ensuite, Laharpe n’occupe pas un poste ordinaire: il est engagé,
en 1783, par Catherine II de Russie, la «despote
éclairée» des manuels d’histoire, qui lui demande
d’éduquer ses deux petits-fils, les grands-ducs Alexandre
(futur tsar) et Constantin.
Mais l’éloignement géographique ne calme pas sa colère
contre les Bernois, et du fond de la Russie, Laharpe continue d’écrire
de nombreux libelles et pamphlets dans le but d’encourager les Vaudois
à réclamer des droits politiques. Une activité qui
n’échappe pas à Berne: par la voie diplomatique, il
est demandé à Catherine II d’expulser le dangereux
agitateur. Elle n’en fera rien, mais Laharpe est tout de même
jugé par contumace et proscrit. A son retour de Russie (1795),
après plus de dix ans d’exil, le Vaudois est obligé
de s’établir en terre genevoise.
Laharpe
appelle Paris à la rescousse des Vaudois
Avec toujours comme obsession la liberté des Vaudois. «Dans
ces années, la France sort de la Terreur, raconte Etienne Hofmann.
Elle commence à avoir un poids militaire certain.» La stratégie
de Laharpe consiste alors à obtenir l’appui du gouvernement
français pour qu’il aide les Vaudois à se libérer
des Bernois. Et ça marche, mais pas exactement comme il le souhaite
: «En 1797, il a sollicité l’aide du Directoire pour
créer une République lémanique, raconte Elisabeth
Kastl. Pour des raisons de stratégie politique et économique,
la France a opté pour une République helvétique unitaire.»
Une so-lution à laquelle Laharpe s’est finalement rallié.
Comme il ne fait pas les choses à moitié, le Vaudois travaille
donc à ce que ses compatriotes adhèrent à ce projet,
allant jusqu’à envoyer dans la nuit du 23 au 24 janvier un
véritable mode d’emploi de la révolution. La suite,
on la connaît: les choses fonctionnent presque trop bien. Les troupes
françaises sont à peine à la frontière que
les Vaudois se soulèvent. Les Bernois se retirent sans résistance.
Ce repli immédiat ne fait pas l’affaire des Français,
qui prétextent trois coups de feu tirés à Thierrens
pour entrer dans le pays de Vaud.
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Laharpe
«roulé» par les Français?
«Certains contemporains ont reproché à Laharpe d’avoir
vendu son pays, explique Philippe Bastide. Il a sans doute été
un peu naïf, sûr que les intentions étaient pures des
deux côtés.» Or, outre à la liberté des
Vaudois, les Français s’intéressent notamment au trésor
de Berne... Etienne Hofmann en est persuadé: «C’est
lui qui les a fait venir, mais ils l’auraient sans nul doute fait
de toute façon. Si l’on regarde le contexte géopolitique
de l’Europe à ce moment, on remarque que Bonaparte cherche
à créer des Etats tampons entre la France et l’Autriche
et la Prusse. Pour des raisons stratégiques, il avait besoin de
la Suisse.»
Voici donc la République helvétique créée,
et très vite Laharpe est appelé à y jouer les premiers
rôles: il entre au Directoire qui la gouverne. Cet épisode
de sa vie peu connu fait résolument de lui un homme politique accompli.
Mais son séjour au sommet du pouvoir est de courte durée:
arrivé le 29 juin 1798, il est évincé le 7 janvier
1800. La France, qu’il voyait comme une alliée, se comporte
plutôt comme en pays conquis durant son passage au gouvernement.
Ce qui ne manque pas de susciter une certaine insatisfaction chez de nombreux
Helvètes, notamment à son endroit. Parce qu’il a sollicité
l’entrée des armées française. Et aussi parce
que, par les fruits du hasard – la fonction est tirée au
sort –, il est souvent président du Directoire, ce qui en
fait un responsable tout désigné pour les insatisfaits.
Notons au passage que le volume 3 de sa correspondance nuance cette vision
des choses. «Les lettres qu’il envoie montrent bien sa volonté
d’alléger autant que possible les contributions financières
exigées de la Suisse», se souvient Philippe Bastide.
Renversé
par un coup d’Etat
Ensuite, Laharpe, bien qu’il ait une approche du pouvoir finalement
très pragmatique, reste une personnalité forte au caractère
très affirmé. Il se fait de nombreux ennemis à cause
de son intolérance, notamment les employés «contre-révolutionnaires»
de l’administration menacés par ses purges idéologiques.
«Il a eu une attitude très autoritaire et, bien que la question
de savoir s’il a existé des Jacobins en Suisse reste ouverte,
on l’a en tout cas désigné ainsi pour souligner son
intransigeance», résume Etienne Hofmann. Dix-huit mois après
son entrée au gouvernement, il est donc renversé par un
coup d’Etat, qui exclut également du Directoire le deuxième
Vaudois, Philippe Secretan.
Le quatrième tome de sa correspondance débute précisément
avec son éviction. C’est dire si le travail effectué
par les chercheurs avec le soutien financier de l’Université
de Lausanne et de la fondation du Bicentenaire, est important pour comprendre
son état d’esprit à cette période-clé.
Laharpe
se sent trahi par les Français
Premier élément notable, Laharpe a le sentiment que les
Français ont trahi sa confiance, puisqu’ils ne font rien
pour le soutenir. «Même si dans son pays, on a pu l’accuser
d’avoir vendu sa patrie aux ennemis, les Français ont toujours
eu l’impression qu’il n’était pas assez docile,
explique Etienne Hofmann. Il n’avait donc certainement pas bonne
presse. En plus, à la même époque, la France est en
pleine réorganisation, avec le Consulat de Bonaparte. Autant dire
qu’elle a d’autres préoccupations.» Bref, Laharpe
tombe de haut et ne peut que s’exclamer: «La France abandonne
ses vieux amis.»
Mais la Suisse ne lui réussit pas mieux: «Avec ses projets
d’épuration, il ne s’est pas fait que des amis, explique
Philippe Bastide. Il reçoit de sérieuses menaces de mort,
des pamphlets sont écrits contre lui.» Et Berne l’accuse
d’avoir, du temps de sa présidence au Directoire, fomenté
une conjuration pour s’emparer du pouvoir. Un grief contre lequel
Laharpe s’est toujours défendu, et c’est là
le deuxième élément d’importance du quatrième
tome de sa correspondance: «Dans de nombreuses lettres, il se justifie
et éclaircit ses décisions pour s’innocenter»,
explique Elisabeth Kastl.
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L’évasion
rocambolesque du Vaudois
Un
épisode pour le moins étrange met un point d’orgue
à cette période trouble pour Laharpe. Il est arrêté
dans le canton par des gendarmes qui le conduisent à Berne. Le
but est de le juger pour le compromettre, mais Laharpe est conscient de
la manœuvre. Il sait que, privé de liberté, il ne pourra
plus se défendre. Alors que la troupe fait une halte dans une auberge,
Laharpe réussit à échapper à la vigilance
de ses gardiens et s’enfuit dans sa propriété du Plessis-Picquet,
près de Paris.
Son évasion est d’autant plus rocambolesque qu’elle
semble avoir été facilitée par ceux-là mêmes
qui étaient supposés le garder. «Manifestement, les
gendarmes ont regardé ailleurs pendant qu’il s’enfuyait,
raconte Etienne Hofmann.
Fragment du passeport avec lequel Pittet (Laharpe)
passa
le 4 juillet 1800 après son enlèvement à Lausanne
Selon toute vraisemblance, Berne préférait le voir quitter
le pays plutôt que d’avoir à le juger.»
Au final, cela n’a d’ailleurs pas changé grand-chose
au destin du «révolutionnaire» vaudois puisqu’il
pensait de toute façon quitter la Suisse six jours plus tard, comme
le lui autorisait la Constitution: les membres déchus du Directoire
ne pouvaient pas sortir du pays durant les six mois qui suivaient la fin
de leurs fonctions. En clair, les gendarmes se seraient épargné
du travail s’ils avaient attendu une petite semaine...
Un
homme écouté par le tsar Alexandre
Ce second exil est, comme le précédent, très long.
Laharpe ne revient dans le canton qu’en 1816, quelque quinze ans
après son départ. Mais dès les débuts de son
expatriement, un événement d’importance va redonner
une impulsion à sa carrière. En mars 1801, son ancien élève,
Alexandre, monte sur le trône de Russie. Dans des conditions difficiles:
il succède à son père, Paul Ier, assassiné.
Le jeune tsar doit en outre diriger un Etat immense, aux réserves
humaines et militaires quasi inépuisables, dont le rôle est
essentiel en Europe.
De ses années de formation, il a conservé pour Laharpe une
piété filiale. Il lui demande donc d’être son
conseiller personnel. De réprouvé, le Vaudois passe au statut
de personnage de premier plan. Il se rend en Russie où il séjourne
huit mois auprès d’Alexandre, mais refuse pourtant sa proposition:
«Son attitude est très intéressante, commente Etienne
Hofmann. Il avait là une occasion rêvée de se venger,
mais plutôt que de revenir au premier plan pour tirer un avantage
personnel de la situation, il se contente de correspondre avec son ancien
élève pour l’aider au mieux.» C’est ainsi
qu’il lui fait des recommandations pour la mise en place de systèmes
d’éducation ou juridique.
Laharpe
défend la Suisse contre l’Anglais et l’Autrichien
Persuadé que ses ambassadeurs renseignent mal Alexandre sur la
Suisse, Laharpe ne manque pas de lui donner de nombreuses informations
sur son pays et les nombreux troubles et changements qui le perturbent,
ainsi que sur le... canton du Léman (on ne parle de Vaud qu’à
partir de 1803).
«Laharpe, avec la fidélité qu’on lui connaît
pour ses principes, défend constamment et uniquement le régime
unitaire et demande le rétablissement du Directoire, seul pouvoir
légitime à ses yeux, parce que choisi par le peuple»,
note Philippe Bastide. Par cet activisme, le Vaudois contre auprès
du tsar les influents lobbies des Anglais. Ou celui des Autrichiens, qui
se verraient bien reprendre la Suisse.
Les lettres éditées par Elisabeth Kastl et Philippe Bastide
ne vont pas au-delà de cette période: le recueil s’arrête
à la fin de la République helvétique. «Il reste
encore des cartons et des cartons de documents, remarque l’historienne.
Mais les publier est un travail de très longue haleine. Nous nous
sommes arrêtés à cette date par souci de cohérence.»
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Son
influence auprès du tsar sauve la Suisse
Laharpe continue pourtant à agir. C’est en effet fin 1813,
quand Napoléon s’écroule face aux Alliés, qu’il
joue à nouveau un rôle déterminant pour le canton
de Vaud et pour la Suisse. C’est essentiellement grâce à
son influence auprès du puissant Alexandre que l’indépendance
du pays et des nouveaux cantons a été reconnue. Ce qui a
permis au pays non seulement d’être épargné
par les convoitises de l’Autriche, mais aussi à Vaud d’exister
comme entité souveraine et d’échapper à un
possible retour des Bernois.
«Dès la chute de Napoléon et du régime de la
Médiation qu’il avait établi en Suisse, les Bernois
envoient aux Vaudois une proclamation pour leur dire qu’ils redeviennent
leurs sujets, raconte Etienne Hofmann. Le danger était réel,
c’est largement grâce à Laharpe que le retour à
la tutelle a été évité.»
Une
tombe en bien mauvais état
Ensuite, le Vaudois, s’il n’a plus influencé le cours
de l’histoire, est tout de même retourné à la
politique. Il revient en Suisse et est élu en 1816 au Grand Conseil
du canton. Comme on s’en doute, il n’y coule pas des jours
tranquilles: «Une fois de plus, il se heurte au caractère
plus modéré de ses collègues», s’amuse
Elisabeth Kastl.
Il exerce son mandat jusqu’en 1838, date de sa mort. Sa tombe est
toujours visible à Lausanne, dans le parc situé en face
de Pierre-de-Plan. «Elle est en très mauvais état,
précise Etienne Hofmann et l’on espère que cette année,
pour les 250 ans de sa naissance, des crédits seront débloqués
pour la soigner un peu.» Une façon de perpétuer la
gratitude de nos ancêtres à son égard, eux qui lui
offrirent en remerciement une médaille d’or gravée
de l’inscription: «A Frédéric-César La
Harpe, le peuple vaudois reconnaissant».
Correspondance
de
Frédéric-César de La Harpe sous la République
helvétique, publiée par Philippe Bastide et Elisabeth Kastl,
Genève, Slatkine, à paraître début 2004, vol.
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