Voici venu le temps
de la chouette et du hibou

 

par Pierre-Louis Chantre, journaliste RP

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Epoque des amours et des nichées, les premiers mois de l’année sont les plus propices pour aller à la rencontre des rapaces nocturnes. Mieux vaut en profiter. En Suisse, plusieurs espèces sont en voie de disparition.


Epoque des amours et des nichées, les premiers mois de l’année sont les plus propices pour aller à la rencontre des rapaces nocturnes. Mieux vaut en profiter. En Suisse, plusieurs espèces sont en voie de disparition.
D’abord, il faut avoir le pied nocturne. L’animal ne commence sa journée qu’après le crépuscule, et disparaît dès que le soleil montre le bout de son nez. Ensuite, il faut déployer ses oreilles au maximum de leur pavillon, à l’écoute d’un hululement de bonheur ou d’un cri d’amour rapace lancé du fin fond de la nuit. Enfin, il faut ouvrir ses yeux tout grands en marchant comme un vieux Sioux, à la recherche d’un vieil arbre troué (si l’on est en forêt) ou d’une haie touffue (si l’on est en plaine). Peut-être qu’alors, le promeneur solitaire peut apercevoir une chouette à l’affût de quelque appétissant mulot, ou surprendre un hibou fouailler le sol à la recherche d’une sauterelle croquante pour ses petits.
Les premiers mois de l’année forment le meilleur moment pour observer les chouettes et les hiboux ailleurs que dans un zoo. En janvier, mâles et femelles s’interpellent à distance en chuintant leur désir, puis s’accouplent en hululant. En février et mars apparaissent les premières nichées criail-lantes de faim.

Chouette ou hibou?
Un mois après la ponte des premiers œufs, les premiers petits craquent leur coquille. Ils restent ensuite une trentaine de jours dans la niche avant de quitter le nid. Chez la plupart des espèces, les petits quittent le nid avant de savoir voler. Les parents vont alors les nourrir encore plusieurs jours à l’extérieur. Le hibou grand-duc lance cette ronde des amours au tout début de l’année, bientôt suivi de ses cousins petits et moyens-ducs, et de toute la gamme des chouettes de nos régions: la hulotte, l’effraie, la chevêche, la chevêchette et la chouette de Tengmalm.
Reste la question à dix francs: quelle est la différence entre la chouette et le hibou? Le hibou a des aigrettes sur la tête, qui lui font comme des cornes, tandis que la chouette arbore une tête ronde comme un œuf. D’où peut-être cette croyance enfantine (mais aussi chez les adultes) que Monsieur Hibou est le conjoint de Madame Chouette, alors que les espèces de chouettes ne s’accouplent qu’entre représentants du même genre, et les espèces de hiboux itou.


 

Des animaux de plus en plus rares
Il faut cependant une bonne dose de patience et pas mal de chance pour apercevoir ces attachants rapaces en pleine nature. D’abord parce que ces animaux sont d’une discrétion hors du commun. La structure de leurs plumes leur permet de voler sans le moindre froissement d’ailes. Leur ramage, qui réussit parfois un mimétisme parfait avec leur environnement, les rend indétectables à l’œil nu (les chercheurs se contentent souvent de recenser les populations à l’oreille).
Les couples s’arrogent aussi un territoire de chasse relativement étendu pour se nourrir et se tiennent parfois très éloignés les uns des autres. Le plus souvent, on ne trouve qu’une seule paire de chouettes ou de hiboux pour plusieurs kilomètres carrés.
Enfin et surtout, les spécimens de la plupart des espèces se font de plus en plus rares. Sur les 200 espèces différentes que cet oiseau compte dans le monde (hiboux et chouettes confondus), la Suisse n’en recense que huit (14 en Europe). Et très bientôt, ce chiffre va diminuer d’une ou deux unités.

Décimés par les produits chimiques destinés aux rongeurs
«Dès le milieu du XXe siècle, la politique agricole et forestière a eu des conséquences dramatiques pour ces espèces», dit Philippe Christe, chercheur au département Ecologie et évolution de la Faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne. Bien sûr, il y a eu les pesticides et autres rodenticides qui ont décimé les rongeurs dont la plupart de ces espèces se nourrissent.
De plus, en ingérant petit à petit des doses de produits chimiques contenues dans leurs proies, certaines chouettes peuvent avoir des problèmes lors de la reproduction. «Des traces de pesticides sont retrouvés dans les œufs, dit Philippe- Christe, et les petits n’arrivent parfois tout simplement pas à naître.»

L’agriculture a chassé la chouette
L’intensification de l’agriculture a aussi dramatiquement réduit les zones d’habitation, ou modifié la chaîne alimentaire au point de supprimer toute source de nourriture. La transformation des prairies en cultures agricoles intensives a éliminé les prairies maigres et fleuries, où d’appétissantes sauterelles prospéraient autrefois. En Valais, en envahissant la vallée du Rhône jusqu’aux limites montagneuses, les cultures viticoles ont réduit l’habitat du hibou petit-duc à une minuscule peau de chagrin.
La liste des calamités d’origine humaine qui ont décimé ces aimables rapaces est impressionnante: «Plusieurs espèces utilisent les cavités des vieux arbres pour se nicher. En voulant systématiquement débarrasser les forêts de leurs arbres morts, la politique forestière a détruit un très grand nombre de sites de nidification. Même chose avec le regroupement des parcelles agricoles. Pour que les tracteurs puissent passer d’un champ à l’autre, les paysans ont arraché la plupart des haies, où chouettes et hiboux des plaines se réfugient.»

Victimes des lignes à haute tension et des voitures
On pourrait aussi citer les lignes à haute tension, première cause de mortalité du hibou grand-duc. Ou encore, la voiture. Le trafic automobile, qui ne cesse de se densifier dans les campagnes comme aux abords des villes, écrase tous les jours sa ration de chouettes imprudentes, et l’avancée des zones de construction les repousse toujours un peu plus loin.
Evidemment, les fluctuations de population ont parfois des origines plus naturelles. Un temps trop mauvais entraîne une mauvaise fructification des hêtres, qui entraîne une baisse dans la population des mulots mangeurs de faines, qui affame à son tour la chouette hulotte férue de mulots. Faute de nourriture, cette dernière renonce alors à produire une nichée.

Le hibou petit-duc va disparaître de la Suisse
Enfin, tout prédateurs qu’ils sont, ces rapaces sont aussi la proie de prédateurs plus costauds, comme la martre. Mais sur les huit espèces que l’on trouve en Suisse, deux sont menacées, dont l’une en voie de disparition certaine. L’extinction totale du hibou petit-duc en Suisse ne semble plus qu’une question de deux ou trois ans, voire de quelques mois: «Chaque année, on se demande s’il va disparaître», dit Philippe Christe.
Heureusement, la situation générale est tout de même moins pré-occupante aujourd’hui qu’hier. «La politique agricole a beaucoup changé, estime Philippe Christe, les responsables forestiers font aussi un peu plus attention.»

Des défenseurs très actifs
Il faut dire que la Suisse romande paraît très bien dotée en spécialistes et en passionnés qui alertent régulièrement les autorités. Des associations et des cercles ornithologiques mènent des actions de sauvetages de grande envergure partout dans la région. Depuis une dizaine d’années, leurs membres placent des nichoirs artificiels dans des clochers, des hangars à tabac et des arbres ad hoc.
Dans le Gros-de-Vaud, chaque village a maintenant son nichoir artificiel pour accueillir sa chouette effraie. A Fribourg, la pose de 300 nichoirs en forêt a permis aux chouettes de Tengmalm d’augmenter à nouveau leur population qui était en inquiétante diminution.
La connaissance de ces oiseaux si difficile à observer progresse aussi de jour en jour. On les bague, on les suit, on note leurs déplacements et leurs habitudes, on les étudie minutieusement. Une dizaine de hiboux grands-ducs sont régulièrement suivis par des spécialistes. Nantis d’une balise Argos, deux spécimens ont même l’honneur d’être observés par satellite.

Comment préserver sa couvée des parasites
Chercheur à l’UNIL depuis une dizaine d’années, Philippe Christe, qui termine tout juste une étude sur leurs défenses immunitaires en collaboration avec Alexandre Roulin de l’Université de Montpellier, a notamment révélé l’intelligence très particulière de ces rapaces. Certaines chouettes ou hiboux, qui gardent leurs proies mortes quelque temps dans leur niche avant de les consommer, sont particulièrement sujets aux puces de rongeurs.
«Contrairement à la plupart des autres oiseaux, qui couvent tous leurs œufs en même temps pour que leurs petits naissent tous au même moment, les hiboux et les chouettes couvent pour que leurs petits naissent les uns après les autres. Il y a donc toujours, dans une nichée, des oisillons de différentes tailles et âges. Nos recherches ont permis de constater que cette stratégie de naissances différées sert à se défendre contre les parasites. Le plus petit des oisillons, qui est aussi le plus fragile, les attire tous vers lui. Du coup, tout le reste de la famille leur échappe.»

Les chouettes réconciliées avec les paysans
Longtemps mystérieux, effrayants parfois, la chouette et le hibou se fraient petit à petit un chemin dans les esprits. Les paysans ont maintenant compris à quel point ces oiseaux si peu encombrants, en chassant les campagnols de leurs champs, peuvent leur être aussi utiles que des chats : «Aujourd’hui, plus personne ne refuse de nichoirs», dit Philippe Christe.
Le chercheur souligne tout de même que les politiques agricoles et forestières, malgré leurs notables progrès, ont encore du pain sur la planche. Par exemple: «Il faudrait arriver à garder 10 % des forêts sans toucher aux vieux arbres.» Une mesure qui permettrait de stabiliser définitivement les espèces forestières les moins menacées. Quant aux autres, quoi que l’on fasse, il est trop tard: «On n’arrivera jamais à revenir en arrière.» Dans quelques années, il faudra donc aller chercher le hibou petit-duc en Espagne ou en France. Il semblerait que là-bas, il coule encore des jours heureux.


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