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Condamnée
depuis vingt ans par le Tribunal fédéral, la discrimination
entre couples mariés et concubins disparaîtra-t-elle le 16
mai prochain si le peuple suisse accepte le paquet fiscal? Pas tout à
fait. Entretien avec Yves Noël, avocat et professeur
de droit fiscal à l’UNIL.
«Allez Savoir
!»: Le paquet fiscal mis en votation le 16 mai entend rétablir
l’égalité devant le fisc entre couples mariés
et concubins. Mais pourquoi, en Suisse, les époux payent-ils plus
d’impôts que les autres ?
Yves Noël: Il y a deux raisons à cette inégalité.
Pour le fisc, un couple marié ne constitue qu’un seul contribuable
dont il taxe le revenu cumulé. De plus, l’impôt n’est
pas proportionnel au revenu. C’est le principe de la progressivité
de l’impôt qui s’applique. Plus vos revenus sont importants,
plus le fisc en ponctionne un pourcentage élevé. Si deux
conjoints mariés travaillent, ils payeront donc plus d’impôts
qu’un couple de concubins dans la mê-me situation et à
revenu égal, puisqu’ils demeurent deux contribuables distincts.
Le taux d’imposition d’un seul revenu de 100’000 francs
est plus élevé que celui applicable à deux salaires
de 50’000 francs. Comme je le dis souvent à mes étudiants,
en droit fiscal, deux et deux ne font pas quatre, mais cinq.
En 1984, le Tribunal
fédéral a dénoncé cette inégalité.
Comment peut-elle persister vingt ans plus tard ?
En Suisse, le Tribunal fédéral ne peut se prononcer que
sur la constitutionnalité des lois cantonales. Avec l’arrêt
Hegetschweiler, il a donc con-traint les cantons d’adapter leurs
lois fiscales en fonction de l’égalité couples mariés-concubins.
Ce qui a été fait pour les impôts cantonaux et communaux.
Contrairement à d’autres pays, la Suis-se dénie à
sa Cour suprême la compétence de casser une loi votée
par les Chambres fédérales. Sur le plan constitutionnel,
la Confédération pouvait donc ignorer l’arrêt
du Tribunal fédéral pour l’impôt fédéral
direct. Sur le plan politique, en revanche, pour la législature
1999-2003, la Confédération s’était fixé
pour objectif d’éliminer cette inégalité. Si
le paquet fiscal ob-tient l’aval du peuple le 16 mai prochain, ce
sera le cas.
Pourquoi la Confédération
veut-elle soudain supprimer cette inégalité ? Qu’est-ce
qui a changé ?
En 1984, l’opposition entre couples mariés et concubins focalisait
l’attention. Aujourd’hui, c’est plutôt le travail
des femmes. Le contexte social a évolué. Dans les années
70, on comptait 70 % de ménages dans lesquels seul l’homme
exerçait une activité lucrative. Actuellement, en Suisse,
52 % des fem-mes travaillent. Cependant, à sa-laire égal,
une femme mariée paie tout de suite plus d’impôts que
sa collègue célibataire, parce qu’elle «pâtit»
du revenu de son mari pour le taux d’imposition. On ne veut plus
pénaliser le travail des femmes mariées sur le plan fiscal.
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La Confédération
harmonise-t-elle sa pratique avec celles des cantons?
Pas vraiment. Un certain nombre de cantons avaient instauré un
barème privilégié pour les couples mariés.
Le projet fédéral, lui, adopte le système du «splitting».
Autrement dit, Berne con-tinue de taxer un couple marié comme un
seul contribuable, mais divise son revenu global par le facteur 1,9. Ainsi,
un couple marié avec un revenu de 100’000 francs bénéficiera
du taux d’im-position applicable à un gain d’en-viron
52’000 francs. Ce système de correction ne diminue pas le
revenu imposable des ménages mariés, mais le taxe à
un taux proche de celui des concubins. Les cantons devront également
reprendre ce système, mais resteront libres de fixer le diviseur
à leur convenance.
Pourquoi ne pas
prendre un facteur 2 afin d’obtenir une réelle égalité
?
Après de longues discussions, les parlementaires ont adopté
le facteur 1,9, même s’il ne permet pas de rétablir
totalement l’égalité. Mais en Suisse, la répartition
des revenus dans un cou-ple est rarement 50/50. Elle est le plus souvent
70/30, parce que de nombreuses femmes occupent des postes à temps
partiel. Avec cette répartition du revenu et le facteur 1,9, le
«splitting» avantage désormais les couples mariés
dans la plupart des cas. De plus, sur le plan budgétaire, ce mode
de calcul permet d’augmenter les déductions pour enfant à
9'300 francs par tête, contre 5'100 francs jusqu’ici. Ce qui
constitue une forte augmentation. Les Chambres ont aussi préféré
cette approche dans un cadre budgétaire devenu de plus en plus
tendu pendant les discussions.
La nouvelle loi
prévoit-elle d’autres nouveautés pour les couples
mariés?
Il y a une autre nouveauté : les frais de garde pour enfant deviennent
dé-ductibles lorsque les deux parents travaillent. Jusqu’ici,
le législateur refusait d’en tenir compte. Ce qui pénalisait
le travail des femmes. La nouvelle législation fédérale
admet en revanche une déduction annuelle de 7'000 francs de frais
de garde par enfant, si elle correspond à une dépense réelle.
Les cantons pourront aussi introduire une telle déduction, interdite
jusqu’à présent par la loi d’harmonisation fiscale.
Le canton de Vaud, par exemple, avait con-tourné l’obstacle
avec un abattement de 1'200 francs présenté comme une déduction
sociale.
Le nouveau système
n’est-il pas moins attractif pour les couples mariés sans
enfant?
Un couple avec enfants a plus de frais et une capacité contributive
inférieure à celle d’un couple sans enfant. On doit
donc lui accorder des déductions plus élevées.
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Et
les célibataires? Sont-ils les grands oubliés de la nouvelle
loi?
Non. Le législateur a prévu pour eux une déduction
de «ménage» de 11’000 francs. Un célibataire
ne peut pas en effet profiter des «synergies de coûts»
de deux personnes vivant sous le même toit. Les familles monoparentales
peuvent en outre ajouter à cette déduction un montant supplémentaire
pouvant aller jusqu’à 5'500 francs. Ce sont plutôt
les concubins sans enfant qui subiront une augmentation d’im-pôts.
C’est le propre d’un système fiscal. Rétablir
l’équilibre ici produit des inégalités ailleurs.
Il est impossible d’obtenir une égalité totale.
Pourtant, l’Europe
y parvient avec le système de l’imposition individuelle.
Pourquoi pas la Suisse?
Tous nos voisins européens, sauf la France, ont en effet adopté
un système de taxation qui permet d’imposer le contribuable
de manière individuelle, quel que soit son statut d’état
civil. Dans un couple marié, chacun remplit une déclaration
et paie des impôts sur son revenu et sa fortune. Cela supprime le
problème que la Confédération tente de résoudre
avec le «splitting», puisque le revenu des époux ne
s’additionne plus. Marié ou non, le calcul est neutre. C’est
aussi le système le plus équitable pour les femmes. Mais
les Chambres fédérales n’ont pas osé faire
le pas, bien qu’une commission y fût favorable.
Pourquoi?
L’un des arguments retenus en sa défaveur
était de ne pas surcharger de travail l’administration fiscale.
Le nombre de déclarations d’impôt aurait augmenté
subitement de 30%. Les députés ont aussi hésité
en raison du surcroît de travail pour les contribuables, Monsieur
et Madame devant remplir chacun leur déclaration. Pourtant, l’imposition
individuelle est celle qui correspond le plus à l’évolution
récente du droit civil. Depuis 1988, selon le nouveau droit matrimonial,
chaque époux gère ses propres biens et ses acquêts.
Il n’y a plus de chef de famille et une épouse qui travaille
a le droit de disposer librement de son salaire. L’imposition individuelle
serait la suite logique de l’indépendance financière
des époux, chacun prenant à sa charge ses obligations administratives.
Mais le législateur suisse n’en a pas décidé
ainsi.
Le paquet fiscal
fâche la gauche et certains cantons, en raison d’un volet
immobilier très coûteux. Les femmes mariées qui travaillent
ne risquent-elles pas d’en faire les frais?
Dans le domaine immobilier, les Chambres ont accepté des pertes
fiscales d’une ampleur plus grande que celle fixée par le
Conseil fédéral. Une partie des cantons et de l’échiquier
politique estime trop élevé ce coût évalué
au total à deux milliards et dix millions de francs par an. En
revanche, sur le volet familial, la nouvelle loi coûtera cent millions
de francs de moins que le 1,3 milliard proposé par le Conseil fédéral.
Malheureusement, le paquet est lié. Le citoyen pourrait accepter
le paquet fiscal malgré les pertes de recettes trop importantes,
montrant qu’il tient au rétablissement de l’égalité
entre couples mariés et autres ménages et sachant que cette
réforme aurait dû intervenir depuis vingt ans. Il peut aussi
vouloir financer les collectivités publiques sur une base égalitaire
et ensuite, si les fonds manquent, hausser les impôts pour tout
le monde. Ce sera l’objet du débat.
Lier deux objets
si éloignés, est-ce le signe d’une erreur politique
ou d’une volonté secrète de faire capoter cette réforme?
Au départ, le Conseil fédéral pensait obtenir des
Chambres une enveloppe de pertes fiscales maîtrisée. Com-me
cela n’a pas été le cas, les problèmes ont
surgi du côté des cantons. Contrairement à ce qu’affirment
certains, le paquet fiscal ne favorise pas uniquement les milieux aisés.
Dans le nouveau système, 34% des couples mariés ne s’acquitteront
plus de l’impôt fédéral direct, contre 17% aujourd’hui.
En outre, 57% de ceux qui continueront de le payer ne verseront pas plus
de 500 francs par an. Les familles modestes ont donc un intérêt
à ce que le paquet fiscal passe. Les votants pourraient aussi se
montrer sensibles à l’encouragement familial, dont on parle
depuis longtemps, comme l’arlésienne, et qui serait à
portée de main. Le pronostic pour le volet immobilier est plus
difficile. Mais, en général, les baisses d’impôts
plaisent.
Photos : Nicole Chuard |