Pourquoi sommes-nous«accros» au chocolat?

par Elisabeth Gilles

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Peut-être parce que c’est bon, tout simplement.
En effet, rien dans sa composition ne semble susceptible de provoquer une dépendance, assure le neurobiologiste moléculaire lausannois Jean-René Cardinaux.

Des accros au chocolat, il y en a. Mais pourquoi cet aliment provoque-t-il de tels élans? Parce qu’il serait aphrodisiaque, antidépresseur, et qu’il favoriserait la concentration. Certains prétendent même en être dépendants. A les entendre, le chocolat serait l’objet d’un débat cornélien : s’ils craquent et qu’ils en croquent, les voilà bourrés de remords. S’ils se restreignent, ils ne pensent plus qu’à cela, pris par le «craving», cet intense et irrépressible désir de la chose.
Est-ce grave? Certainement pas. Les termes de dépendance et d’addiction décrivent des réalités autrement préoccupantes qu’il ne faudrait pas banaliser. Ces notions ne s’appliquent pas vraiment au chocolat, du moins si l’on considère qu’elles impliquent l’expérience du manque lorsque l’on est privé de la substance consommée. Or rien de tel ne se produit avec le chocolat.

Le chocolat n’est pas une drogue
Et pourtant, tout le monde a déjà rencontré ces individus qui se disent incapables de résister à l’appel des pralinés. Alors, existe-t-il des substances contenues dans ce fameux aliment qui seraient susceptibles d’expliquer son attrait quasi diabolique? Pour Jean-René Cardinaux, la réponse est claire : c’est non. En revanche, une structure du cerveau, le circuit de la récompense, est bel et bien impliquée dans l’affaire.
Neurobiologiste moléculaire au Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (SUPEA) et chercheur au Centre de neurosciences psychiatriques (CNP) à Cery, ses travaux portent sur le phénomène de l’addiction. Auteur d’une conférence intitulée : «Chocolat bien aimé, le plaisir des sens et de l’âme», il explique qu’«aucune preuve convaincante n’a été apportée concernant des substances supposées être actives. Jusqu’à nouvel ordre, du moins. Mais peut-être restent-elles à découvrir puisque le chocolat contient des centaines de substances.»


La piste de l’antidépresseur
Parmi celles que l’on connaît, en tout cas, ni la théobromine, une substance proche de la caféine, ni le tryptophane, le précurseur de la sérotonine, ni la sérotonine elle-même, un neurotransmetteur, ne peuvent être tenus pour responsables de cette prétendue dépendance.
«Un déficit de sérotonine de certaines parties du cerveau est impliqué dans la dépression. On pensait donc que le fait d’en ingérer pourrait avoir un effet antidépresseur. Mais cette piste ne permet pas vraiment d’expliquer l’effet du chocolat, estime Jean-René Cardinaux. D’abord, dans le cas du tryptophane, on trouve de plus grandes quantités de cet acide aminé dans d’autres aliments, comme les œufs ou le maïs, n’ayant pas les vertus du chocolat. D’autre part, une étude a montré que l’envie irrépressible de consommer du chocolat n’était pas assouvie par une capsule contenant les mêmes substances psychoactives que le chocolat, sous forme de poudre de cacao.»

Un joint de cannabis égale 25 kilos de chocolat
Parmi les autres substances soupçonnées d’agir sur l’humeur, il y a des cannabinoïdes, proches du THC (tétrahydrocannabinol), principe actif du cannabis. Mais là non plus, il n’est pas très réaliste d’imaginer un effet notable : une personne de 70 kilos devrait consommer en une fois 25 kilos de chocolat pour parvenir à l’effet d’un joint. Quant à ses vertus aphrodisiaques ou à son action bénéfique sur la concentration, rien ne vient non plus les étayer, dans l’état actuel des connaissances.
Mais alors, qu’en est-il du fameux «craving», cette irrépressible attirance, qui suscite de terribles conflits chez les «accros»? Si dépendance il y a, elle est d’ordre comportemental et met en jeu ce qui se trame dans le circuit de la récompense. Car, décidément, aucune substance propre au chocolat ne serait impliquée dans les envies et la consommation intempestives.
«Pas plus qu’il n’y a de produit en cause dans certaines formes de jeux ou de shopping pathologiques, qui induisent chez certains une attitude tout aussi difficile à gérer, accompagnée de la sensation de perte de contrôle. Dans tous ces cas, des modifications du cerveau peuvent toutefois survenir, qui font que l’on développe bel et bien une compulsion», remarque Jean-René Cardinaux.

L’addiction à la carotte
Drôle d’aliment décidément que le chocolat. Ambivalent comme pas deux, il est considéré comme hautement désirable. Mais ce plaisir a quelque chose de coupable : les normes sociales suggèrent en effet qu’il vaut mieux se retenir d’en manger. Or, ceux qui ont un gros penchant pour lui le savent : plus on se retient, plus le désir d’en consommer s’intensifie. Le cycle infernal est enclenché. Un cycle dans lequel les chocomaniaques ne sont pas les seuls à se retrouver enfermés, puisque Jean-René Cardinaux a trouvé dans la littérature scientifique des cas d’addiction à la carotte.


  Le chocolat s'intègre parfaitement dans une alimentation équilibrée
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