Tout
commence dans une voiture...
Admettons donc avec Bertrand Méheust que la plupart de ces témoins
disent vrai, qu’ils ont bel et bien vécu une expérience
hors du commun. Reste à savoir si leurs récits coïncident.
«Dans beaucoup de cas d’enlèvements, les victimes se
rappellent d’avoir été en voiture, sur une route déserte
et d’avoir vu arriver un objet lumineux. Puis ils se souviennent
de l’avoir vu repartir et ils constatent qu’il leur manque
une heure ou deux dans leur emploi du temps. Parfois, ces personnes découvrent
des marques sur leur corps. Puis elles se plaignent de cauchemars, de
troubles divers, notamment psychologiques et décident de consulter
un psychiatre.»
Un praticien qui se charge, souvent par l’hypnose, de faire remonter
à la surface les souvenirs perdus, ce qui nous donne ces histoires
d’enlèvements.
Le feuilleton débute en 1947
Notons encore que ces récits d’enlèvements d’humains
par des ovnis sont aussi vieux que les soucoupes volantes elles-mêmes.
«Le premier cas connu est brésilien et il remonte à
1947», précise Bertrand Méheust. Pourtant, ces récits
ont mis plus longtemps à se populariser que les autres épisodes
générés par le feuilleton ovni, à savoir les
apparitions dans le ciel d’objets volants non identifiés,
leurs atterrissages ou même les rencontres du troisième type,
celles qui se produiraient entre un humain et un extraterrestre sorti
de son vaisseau spatial.
«Comme les récits d’enlèvements étaient
les plus incroyables, ils se sont développés le plus tardivement
(la grande vague de témoignages date des années 1980), alors
que ces histoires étaient là dès l’origine
du phénomène», observe Bertrand Méheust.
Des souvenirs retrouvés sous hypnose
Le fait que ces souvenirs d’enlèvements ressurgissent sous
hypnose n’est pas sans alerter les sceptiques. «A partir du
moment où l’hypnose est mise en jeu pour retrouver des souvenirs,
nous sommes dans un état de transe, note Bertrand Méheust.
La question est alors de savoir s’il n’y a pas eu quelque
chose avant dont l’hypnose serait la réminiscence, ou si
c’est l’hypnose qui crée le souvenir. Et là,
c’est un immense débat.»
Mais la controverse à ce propos ne suffit pas à classer
les affaires d’enlèvements dans la catégorie des affabulations,
puisque l’on connaît également aux Etats-Unis des cas
– «de loin les plus fascinants», assure le chercheur
- d’enlèvements vécus consciemment et dont le souvenir
est immédiat. Notamment celui d’un homme surpris en pleine
partie de pêche.

L’influence
déterminante de la science-fiction
Si l’on suit le sociologue, il s’agirait donc d’un phénomène
réel. Reste à savoir ce qui se passe dans la tête
des personnes ainsi «enlevées». «Quand on s’intéresse
aux ovnis, on a affaire au sujet le plus incertain qui soit, explique
Bertrand Méheust. Dès lors, on cherche d’abord à
assurer ses prises, à se dire «dans l’hypothèse
la plus simple, ce serait ceci». Autrement on se perd. Là,
l’hypothèse minimale serait qu’il ne s’agit pas
d’un vaisseau extraterrestre, mais tout simplement d’une sorte
de surgissement d’un état psychique particulier chez la personne
qui serait le prolongement de lectures et de tout un univers fantastique
préexistant, une sorte de mise en scène de la culture dans
la cons-cience d’une personne.»
En clair, les personnes qui se disent enlevées seraient en réalité
influencées par toute une littérature issue notamment de
la science-fiction des années 1930. «Je pense qu’il
faut faire l’hypothèse, même si cela paraît étrange,
d’états de transe spontanés dans lesquels ce phénomène
surgirait», estime Bertrand Méheust. «Les récits
des témoins incarneraient et développeraient, par des canaux
qui restent à identifier, et avec un retard d’un demi-siècle,
certains thèmes et certaines représentations du merveilleux
scientifique.»
Le retour de mythes
très anciens
De la science-fiction, mais pas seulement. Les étranges récits
d’enlèvements puiseraient encore leur origine dans de très
vieux mythes remis au goût du jour. En effet, les gens enlevés
à bord d’un ovni se retrouvent souvent dans une salle éclairée,
ovoïde, où ils subissent des tortures, des prélèvements
de sperme, de sang, de peau, où l’on ausculte leur corps
par des pratiques souvent douloureuses avant que l’on insère
sous leur peau des fragments, les fameux implants qui sont devenus l’un
des thèmes dominants de la soucoupologie, raconte l’expert.
Qui précise que ces implants renvoient encore au rituel chamanique
qui consiste à farcir le corps de l’initié de quartz,
des minéraux qui ont une grande valeur symbolique.»
Une mémoire religieuse qui se réactive
«Pour moi, les récits d’enlèvements présentent
un certain nombre de caractères qui inviteraient à penser
qu’ils sont une sorte d’excroissance psycho-sociologique humaine,
basée sur toute une mémoire religieuse qui se réactive
dans le cadre de formes non identifiées de nouvelles religiosités.»
Ils témoigne-raient ainsi d’un vieil imaginaire religieux
qui prendrait une forme moderne.
Faut-il comprendre par là que certaines personnes qui voyaient
la Vierge leur apparaître, il y a quelques décennies, raconteraient
aujourd’hui qu’elles ont été enlevées
par des soucoupes volantes? «Au niveau structurel, c’est cela,
ré-pond Ber--trand Méheust. Le phénomène obé-it
au même type de fonctionnement, mais l’un ne rem-place pas
l’au-tre. La Vier-ge et les ovnis coexistent, mais ne s’annulent
pas.»
Sans compter que la Vierge est plus bénéfique, puisqu’elle
a quelque chose d’apaisant alors que les enlèvements par
les extraterrestres aux Etats-Unis sont très souvent décrits
comme une expérience effrayante, plutôt diabolique. «Enfin,
tout dépend de savoir à quels extraterrestres on a affaire,
car il y a les bons et les méchants. Et les méchants sont
beaucoup plus répandus», sourit le chercheur.

Le rêve n’est
pas brisé
Bertrand Méheust a-t-il, par ses travaux, brisé tout rêve
de voir un jour une véritable soucoupe volante croiser dans nos
cieux? «Pas du tout», répond le sociologue qui s’est
par ailleurs intéressé à la vague de soucoupes volantes
observées dans la Belgique des années 1989-1992, et qui
a, dans ce cas, conclu que: «Tout bien pesé, la vague belge,
à mes yeux, demeure inexpliquée.»
De quoi rassurer les amateurs d’ovnis. Il est
encore permis d’y croire.
* Bertrand Méheust a évoqué
cet aspect particulier de ses recherches le 23 février 2004 à
l’UNIL