Les ovnis?

Il suffit d’y croire pour se faire enlever

par Jocelyn Rochat

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Il y a un siècle, certains voyaient la Vierge leur apparaître. Aujourd’hui, ces mêmes humains verraient probablement une soucoupe volante les survoler avant de les enlever. C’est, du moins, la thèse défendue par Bertrand Méheust.

 

A priori, les histoires d’êtres humains enlevés par des soucoupes volantes semblent insensées. Et bon nombre de nos lecteurs rationnels auront déjà tourné cette page au moment où vous lirez ces lignes.

Reste que, pour le Français Bertrand Méheust, professeur de philosophie et auteur de nombreux ouvrages sur l’anthropologie des phénomènes paranormaux, la réflexion l’a emporté sur le préjugé. Cet intervenant dans le Diplôme d’Etudes Approfondies que l’Université de Lausanne consacre actuellement aux états modifiés de conscience a donc choisi d’entrer en matière et d’étudier ces récits d’un genre inhabituel*.
«La gamme des hypothèses est limitée: soit on a affaire à un truquage plus ou moins délibéré, soit on a affaire à des personnes déjà connues de la psychiatrie, soit il s’agit d’autre chose, résume le chercheur. Or, le problème avec les «abducees», ces personnes qui prétendent avoir été enlevées par des soucoupes volantes, c’est qu’il s’agit dans l’immense majorité des cas d’individus qui ne présentent aucun antécédent particulier.»


Tout commence dans une voiture...
Admettons donc avec Bertrand Méheust que la plupart de ces témoins disent vrai, qu’ils ont bel et bien vécu une expérience hors du commun. Reste à savoir si leurs récits coïncident. «Dans beaucoup de cas d’enlèvements, les victimes se rappellent d’avoir été en voiture, sur une route déserte et d’avoir vu arriver un objet lumineux. Puis ils se souviennent de l’avoir vu repartir et ils constatent qu’il leur manque une heure ou deux dans leur emploi du temps. Parfois, ces personnes découvrent des marques sur leur corps. Puis elles se plaignent de cauchemars, de troubles divers, notamment psychologiques et décident de consulter un psychiatre.»
Un praticien qui se charge, souvent par l’hypnose, de faire remonter à la surface les souvenirs perdus, ce qui nous donne ces histoires d’enlèvements.


Le feuilleton débute en 1947

Notons encore que ces récits d’enlèvements d’humains par des ovnis sont aussi vieux que les soucoupes volantes elles-mêmes. «Le premier cas connu est brésilien et il remonte à 1947», précise Bertrand Méheust. Pourtant, ces récits ont mis plus longtemps à se populariser que les autres épisodes générés par le feuilleton ovni, à savoir les apparitions dans le ciel d’objets volants non identifiés, leurs atterrissages ou même les rencontres du troisième type, celles qui se produiraient entre un humain et un extraterrestre sorti de son vaisseau spatial.
«Comme les récits d’enlèvements étaient les plus incroyables, ils se sont développés le plus tardivement (la grande vague de témoignages date des années 1980), alors que ces histoires étaient là dès l’origine du phénomène», observe Bertrand Méheust.


Des souvenirs retrouvés sous hypnose

Le fait que ces souvenirs d’enlèvements ressurgissent sous hypnose n’est pas sans alerter les sceptiques. «A partir du moment où l’hypnose est mise en jeu pour retrouver des souvenirs, nous sommes dans un état de transe, note Bertrand Méheust. La question est alors de savoir s’il n’y a pas eu quelque chose avant dont l’hypnose serait la réminiscence, ou si c’est l’hypnose qui crée le souvenir. Et là, c’est un immense débat.»
Mais la controverse à ce propos ne suffit pas à classer les affaires d’enlèvements dans la catégorie des affabulations, puisque l’on connaît également aux Etats-Unis des cas – «de loin les plus fascinants», assure le chercheur - d’enlèvements vécus consciemment et dont le souvenir est immédiat. Notamment celui d’un homme surpris en pleine partie de pêche.


L’influence déterminante de la science-fiction
Si l’on suit le sociologue, il s’agirait donc d’un phénomène réel. Reste à savoir ce qui se passe dans la tête des personnes ainsi «enlevées». «Quand on s’intéresse aux ovnis, on a affaire au sujet le plus incertain qui soit, explique Bertrand Méheust. Dès lors, on cherche d’abord à assurer ses prises, à se dire «dans l’hypothèse la plus simple, ce serait ceci». Autrement on se perd. Là, l’hypothèse minimale serait qu’il ne s’agit pas d’un vaisseau extraterrestre, mais tout simplement d’une sorte de surgissement d’un état psychique particulier chez la personne qui serait le prolongement de lectures et de tout un univers fantastique préexistant, une sorte de mise en scène de la culture dans la cons-cience d’une personne.»
En clair, les personnes qui se disent enlevées seraient en réalité influencées par toute une littérature issue notamment de la science-fiction des années 1930. «Je pense qu’il faut faire l’hypothèse, même si cela paraît étrange, d’états de transe spontanés dans lesquels ce phénomène surgirait», estime Bertrand Méheust. «Les récits des témoins incarneraient et développeraient, par des canaux qui restent à identifier, et avec un retard d’un demi-siècle, certains thèmes et certaines représentations du merveilleux scientifique.»


Le retour de mythes très anciens
De la science-fiction, mais pas seulement. Les étranges récits d’enlèvements puiseraient encore leur origine dans de très vieux mythes remis au goût du jour. En effet, les gens enlevés à bord d’un ovni se retrouvent souvent dans une salle éclairée, ovoïde, où ils subissent des tortures, des prélèvements de sperme, de sang, de peau, où l’on ausculte leur corps par des pratiques souvent douloureuses avant que l’on insère sous leur peau des fragments, les fameux implants qui sont devenus l’un des thèmes dominants de la soucoupologie, raconte l’expert. Qui précise que ces implants renvoient encore au rituel chamanique qui consiste à farcir le corps de l’initié de quartz, des minéraux qui ont une grande valeur symbolique.»


Une mémoire religieuse qui se réactive

«Pour moi, les récits d’enlèvements présentent un certain nombre de caractères qui inviteraient à penser qu’ils sont une sorte d’excroissance psycho-sociologique humaine, basée sur toute une mémoire religieuse qui se réactive dans le cadre de formes non identifiées de nouvelles religiosités.» Ils témoigne-raient ainsi d’un vieil imaginaire religieux qui prendrait une forme moderne.
Faut-il comprendre par là que certaines personnes qui voyaient la Vierge leur apparaître, il y a quelques décennies, raconteraient aujourd’hui qu’elles ont été enlevées par des soucoupes volantes? «Au niveau structurel, c’est cela, ré-pond Ber--trand Méheust. Le phénomène obé-it au même type de fonctionnement, mais l’un ne rem-place pas l’au-tre. La Vier-ge et les ovnis coexistent, mais ne s’annulent pas.»
Sans compter que la Vierge est plus bénéfique, puisqu’elle a quelque chose d’apaisant alors que les enlèvements par les extraterrestres aux Etats-Unis sont très souvent décrits comme une expérience effrayante, plutôt diabolique. «Enfin, tout dépend de savoir à quels extraterrestres on a affaire, car il y a les bons et les méchants. Et les méchants sont beaucoup plus répandus», sourit le chercheur.


Le rêve n’est pas brisé
Bertrand Méheust a-t-il, par ses travaux, brisé tout rêve de voir un jour une véritable soucoupe volante croiser dans nos cieux? «Pas du tout», répond le sociologue qui s’est par ailleurs intéressé à la vague de soucoupes volantes observées dans la Belgique des années 1989-1992, et qui a, dans ce cas, conclu que: «Tout bien pesé, la vague belge, à mes yeux, demeure inexpliquée.»
De quoi rassurer les amateurs d’ovnis. Il est encore permis d’y croire.


* Bertrand Méheust a évoqué cet aspect particulier de ses recherches le 23 février 2004 à l’UNIL


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