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Dans animal, il y a mal

Le dernier épisode cinématographique de
Harry Potter met en scène des «animagi».
Ces sorciers qui se transforment en animaux renvoient à des traditions médiévales qui associaient volontiers certaines bêtes aux jeteurs
de sort et aux fléaux, parfois jusqu’à les traduire
en justice. L’histoire romande en est riche.
 
L'animal, ce totem du sorcier
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Inutile de chercher dans les vieux grimoires ou dans des dictionnaires plus récents : vous ne trouverez pas de trace du mot «animagus». Dans les aventures de Harry Potter, dont le troisième épisode cinématographique vient d'arriver sur nos écrans, le terme désigne des sorciers particulièrement virtuoses. Membres d'une sorte d'élite sorcière, ces derniers sont capables de se transformer en animal à volonté. Dans «Le prisonnier d'Azkaban», un mystérieux chien noir cache ainsi un sorcier qui a mal tourné. Un facétieux rat en dissimule un autre qu'on croyait mort. Un professeur du collège de l'école de Poudlard se transforme en loup. Et le noble et très christique cerf (lire en page 45) incarne aussi bien le père disparu du jeune héros que Harry Potter lui-même.
Quand la sorcière devenait singe, chatte ou mouche...
Mais si le mot a été inventé par la maman du jeune sorcier, (elle a vraisemblablement fusionné «animal» et «mage»), le concept d'animagus renvoie à une réalité historique bien connue des spécialistes de la question sorcière. L'histoire de la sorcellerie rapporte volontiers le cas de telle malheureuse louve, que d’implacables inquisiteurs torturèrent à mort, avec tourniquets et arrachement de tétines, pour l’obliger à révéler la sorcière cachée sous son apparence de bête. En France, la chronique raconte encore les tourments endurés par les inquisiteurs de la foi, réveillés en pleine nuit par le tintamarre de sorcières transformées en singe, en chien ou en chèvre.
En 1547, en Navarre, une femme traduite devant le tribunal de l’Inquisition échappe même à ses juges en se transformant en chouette devant leurs yeux. Et en Italie, au début du XVe siècle, voilà qu’un prédicateur accuse des femmes de se transformer en chat ou en mouche pour attaquer des enfants.
Le sorcier valaisan se transformait en loup
En Suisse romande, où les sorciers ont pourtant prospéré, les cas d’«animagi» ne sont pas légion. Les annales régionales rapportent toutefois les aveux de cette Valaisanne présumée sorcière qui admit un jour, sous la torture, s’être transformée en loup pour dévorer une horde de moutons. Une légende corroborée par le chroniqueur lucernois du XVe siècle Hans Fründ, qui affirme lui aussi que le diable apprenait aux sorciers valaisans à se transformer en loup. Autant de croyances qui se rattachent à celle du loup-garou (qu’on appelle aussi lycanthrope), et dont une bonne partie de la démonologie chrétienne fut très friande (dans les aventures de Harry Potter, c’est le professeur Lupin, loup-garou malgré lui, qui reprend cette tradition féconde). Il n’empêche que stricto sensu, l’animagus n’existe que par exception dans l’univers de la sorcellerie régionale suisse.
Les animaux ne sont jamais loin du sorcier
Et pourtant, du simple compagnonnage de sorcier à l’incarnation même du diable, les animaux ne sont jamais loin lorsque les hommes croient identifier la source d’un mal. La Suisse romande, qui a inventé la légende du sabbat au milieu du XVe siècle et qui connut de vastes chasses aux sorcières (lire «Allez savoir!» n° 21, octobre 2001), n’échappe pas à la règle. Historiennes et chercheuses spécialisées dans le Moyen Age à l’Université de Lausanne, Martine Ostorero et Catherine Chène le savent mieux que personne. La première a beaucoup étudié l’imaginaire de ces fêtes nocturnes, censées réunir sorciers et autres esclaves de Satan. La deuxième s’est penchée sur ces extraordinaires procès d’animaux dont les archives du diocèse de Lausanne ont gardé des traces exceptionnelles.

Martine Osterero et Catherine Chène, chercheuses à l'Université de Lausanne
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Et voilà la vache volante
«Parmi les animaux traditionnellement associés aux fêtes du sabbat, on peut distinguer deux catégories, dit Martine Ostorero. Il y a les animaux-montures, que les sorciers chevauchent dans les airs, et les animaux dont Satan emprunte la forme pour apparaître au milieu de ses adeptes.» La première catégorie, qui a précédé le balai comme moyen de transport, n’est pas très variée. Les représentations de l’époque montrent des chevaux, des poulains, des loups et des sangliers montés par un sorcier ou par quelque démon.
A Bâle ou en Valais, des femmes auraient encore chevauché des loups. Témoin de ce temps, le peintre Lucas Cranach montre aussi une vache volante porter un joyeux adepte du sabbat sur son dos. «Le plus souvent, ces montures servent seulement au transport de sorcier pour aller au sabbat, dit l’historienne, mais parfois, elles servent aussi à accomplir les maléfices dont les sorciers sont accusés, comme de répandre sur les champs des poudres stérilisantes qui détruisent les récoltes. Ces animaux peuvent aussi être des démons qui prennent leur aspect pour tromper les hommes.»
Et Satan pris la forme d'un moineau
La deuxième catégorie des animaux sabbatiques revêt des formes bien plus diverses. Certes, lorsqu’il voulait se mêler aux hommes, Satan avait une préférence pour le corps du bouc. Les représentations de l’époque montrent des foules de badauds rassemblés autour d’une grande chèvre à cornes, impatients d’embrasser la bête sur l’anus en signe de révérence et de reniement de Dieu. L’apparence du diable-animal ne pouvait pas tromper. «Selon la doctrine de l’Eglise, Dieu est le seul qui puisse créer de vrais animaux», assure Martine Ostorero. Voilà sans doute pourquoi le diable en bouc se distinguait toujours de son modèle naturel par quelques détails significatifs. Son front porte une troisième corne, qui s’illumine comme une torche pour éclairer les fêtes du sabbat. Ou son pelage est noir et particulièrement velu. Ou sa taille est hors normes. Ou il traîne une queue d’âne. Ou ses pattes sont palmées. Quand il ne possède pas tous ces attributs à la fois.

Le diable au sabbat à Genève en 1570, tel qu'il apparaît dans les chroniques de Johann Jakob Wick (Zurich, Bibliothèque centrale)
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Satan évite l'âne, le boeuf, la colombe et la brebis
La légende veut néanmoins que le diable ait aussi beaucoup utilisé la forme du singe, du chat, du pourceau, du lièvre, du corbeau, et bien sûr du loup. Sa transformation en serpent est restée fameuse, la mouche revient aussi souvent (pour se glisser dans l’oreille des accusés de l’Inquisition et leur souffler les bonnes réponses pour leur défense), et le chien noir des aventures de Potter est un classique. Mais le moineau, le rossignol, l’araignée (pour distraire les prêtres de leurs oraisons), et même la gentille belette, ont aussi eu droit aux honneurs du plagiat satanique. «Les croyances populaires ne suivent pas du tout la doctrine de l’Eglise, précise Martine Ostorero. Dans la tradition, le diable peut apparaître sous toutes les formes d’animaux possibles.» Toutes, sauf quatre. De tous les animaux que Noé sauva du déluge, l’âne, le boeuf, la colombe et la brebis n’ont jamais vu Satan prendre leur apparence. Les deux premiers sont immunisés grâce au rôle attendrissant qu’ils ont joué dans la crèche à la naissance de Jésus-Christ. Et les deux suivants ne contiennent pas assez de fiel pour que le Démon se sente à l’aise sous leur chair.
Le châtiment du cochon pendu
Les procès d’animaux, qui ont réellement eu lieu aux XVe- XVIe siècles, appartiennent à une tradition différente. «On distingue deux types de procès d’animaux, dit Catherine Chène, qui a beaucoup analysé ces drôles d’actions juridiques : les procès contre la vermine qui détruit les récoltes et les procès contre les animaux accusés d’avoir attaqué des personnes.» La France compte de nombreux procès de cette dernière catégorie. Beaucoup de cochons, coupables d’avoir attaqué et mutilé des enfants, sont condamnés à la pendaison par les pattes arrière jusqu’à ce que mort s’ensuive. Les annales romandes ne mentionnent pas de cas de ce genre, mais dans le diocèse de Lausanne, qui comprend alors Neuchâtel, Berne et Fribourg, la population a plusieurs fois saisi la justice ecclésiastique contre les sales bêtes grouillantes qui dévastaient leurs champs.


Un "animagus" reptilien hante "le prisonnier d'Azkaban", troisième épisode cinématographique
des aventures de Harry Potter

Pour ne pas être reconnu, ce magicien nommé Sirius Black se transforme souvent en grand chien noir

Et Voilà les procès d'insectes

«Durant le Moyen Age et encore à l’époque moderne, les infestations d’insectes ou de parasites ont constitué un problème lancinant, écrit Catherine Chène en introduction de son ouvrage sur la question, intitulé «Juger les vers» : «Ces fléaux tombant du ciel ou qui faisaient irruption brutalement dans un ter-ritoire, comme nés de la terre même, ont été le plus souvent perçus comme des phénomènes surnaturels.» Après avoir vainement aspergé les champs d’eau bénite pour protéger les récoltes, les hommes d’Eglise en viennent un jour à envisager des procès en bonne et due forme contre les sangsues, les souris, les sauterelles, les papillons – d’une manière générale, contre tous les animaux «susceptibles de s’en prendre aux biens alimentaires de l’homme».

Vade retro, ver de terre
En Suisse romande, les juges ont particulièrement traîné le hanneton devant les tribunaux. Le fait est que l’insecte provoque des dégâts considérables dans les prairies et les cultures à tous les stades de son existence, qui commence par le ver blanc rongeur de racines, se termine par le hanneton grignoteur de feuilles, et dure quatre ans. Mais les annales décrivent aussi le procès que la ville de Neuchâtel intente en 1518 contre une espèce de mouches qui parasite et détruit les vignes. «Je vous exorcise vers ou souris pestiférés, dit par exemple le prédicateur au moment de la sentence, afin qu’à l’instant même vous vous retiriez de ces eaux ou de ces champs ou des ces vignes et du reste et que vous ne les habitiez plus (...); que où que vous alliez vous soyez maudits, vous affaiblissant et mourant de jour en jour jusqu’à ce qu’on ne trouve plus ce qui reste de vous dans aucun lieu.»

Un nouveau rapport entre les hommes et la nature
Et des jugements d’animagi? «On ne trouve aucune trace de procès de ce genre dans les actes judiciaires dont nous disposons, dit Catherine Chène. L’historienne insiste d’ailleurs sur le fait que les procès d’animaux, même s’ils se terminent par des formules d’exorcismes inspirées des adjurations proférées contre Satan, ne se rattachent à la sorcellerie que par glissement. Utilisés pour mettre en scène et affirmer le pouvoir et l’autorité de l’Eglise, formellement poussés jusqu’à l’absurde, ils symbolisent davantage un Moyen Age finissant qu’un âge d’or de l’obscurantisme religieux. «Sauf dans un ou deux cas, ce n’est jamais le diable qu’on met en cause dans ces procès d’animaux, dit Catherine Chène, c’est plutôt un certain rapport entre les hommes et les animaux. Fondamentalement, ces actes juridiques disent que les animaux doivent rester à leur place, qu’ils doivent respecter les cultures de l’homme. Avec eux, c’est une nouvelle idée de gestion de la nature qui apparaît.»

Pierre-Louis Chantre
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