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"Ce n'est plus la concurrence, c'est la guerre"

Alexander Bergmann a une vision très atypique de la situation économique actuelle. Ce doyen de l'Ecole des HEC de l'UNIL dénonce notamment les salaires abusifs des grands patrons ou la manière dont on traite les gens au travail. Explications.
Alexander Bergmann, doyen de l'Ecole des HEC de l'Université de Lausanne
 
Allez Savoir : Vous dites que le système capitaliste va trop loin. En quoi?
Alexander Bergmann : La concurrence, par exemple, n’est plus le fait de se stimuler mutuellement sur un marché. Elle a été remplacée par la guerre. Une guerre économique dont le but est de tuer la concurrence. On veut éliminer l’adversaire, par toutes sortes de manoeuvres, fusions, OPA inamicales, etc. L’objectif, c’est d’obtenir une position dominante. Mais on se satisfait aussi d’oligopoles. Personne bien sûr n’osera se dire ouvertement en faveur des cartels, mais l’on s’entendra pour contourner les règles et pour proposer d’autres solutions plus favorables à ses intérêts.
Quels autres griefs faites-vous au système?
Je dénonce la manière dont on traite les hommes et les femmes au travail. J’ai toujours détesté la locution «ressources humaines». Mais aujourd’hui, j’en viens à espérer que ces «ressources humaines» soient seulement traitées comme des ressources! On les respecterait davantage et l’on ne s’en débarrasserait pas dès qu’on ressent quelques difficultés. Car les travailleurs ne sont même plus des ressources. Ce sont des coûts. Pour le dire de manière agressive, on agit aujourd’hui avec les «ressources humaines» comme on le faisait avec les ressources naturelles voici vingt ou trente ans. Autrement dit, le monde économique pollue l’environnement social et psychologique.
Vous pouvez précisez...
Alors que bien des gens sont sans travail, d’autres se tuent au travail! Tout le monde se scandalise du dopage dans le sport, mais personne ne parle des gens, bien plus nombreux, qui se dopent en entreprise. J’ai vu une publicité à l’aéroport d’Amsterdam pour une société de location de voitures de luxe qui disait : «15 % des hommes d’affaires se droguent, pourquoi ne pas vous droguer avec cela?» Et ça ne choque personne! Aucune étude sérieuse ne permet d’accréditer ce pourcentage, mais je suis prêt à croire qu’il n’est pas loin de la vérité. Personnellement j’inclus dans le dopage les pilules contre le jet-lag, les tablettes pour dormir et les cachets pour se réveiller. Et puis il y a l’alcool. Les vendeurs boivent des coups avec leurs clients. Seuls, ils ne le feraient pas à ce rythme. Mais c’est pour l’entreprise, pour faire du chiffre. Je pense donc que le prix que paient les gens pour rester dans la course est tel que cela ne peut pas continuer éternellement.
Comme en sport, l'on se dope pour aller plus vite?
Absolument. Le phénomène d’accélération est un autre aspect préoccupant. Car une accélération économique infinie est encore moins pensable qu’une croissance infinie. La chose la plus néfaste actuellement, c’est cette pensée à très court terme – un trimestre – qui est aussi la base sur laquelle on prend des décisions stratégiques. Cela donne souvent l’impression d’un «après moi le déluge». Prenez les investissements en Chine. Une étude affirme qu’il faudrait six planètes pour absorber la pollution créée par ce pays s’il avait une densité de voitures égale à celle de la Suisse. Cela n’empêche pas les gros constructeurs de se précipiter là-bas tout en se disant que lorsque la catastrophe se produira, ils seront à la retraite. Et, dans l’intervalle, ils seront devenus riches. Bien sûr, nous n’avons pas à dire aux Chinois de continuer à rouler à bicyclette, mais nous allons vers un avenir effrayant.
Malgré la casse, le système se dit toujours très efficace, non?
Pas sûr. Prenez le stress. Selon les chiffres officiels en Suisse, on estime le coût du stress à quatre milliards. Mais l’étude ne prend en compte que les heures de travail perdues à cause de ceux qui tombent malades. Ce qui n’est jamais «facturé» et qui est plus grave, c’est le coût de la mauvaise qualité des décisions. Une personne stressée ne prend pas en compte toutes les alternatives avant de décider, ne les analyse pas sereinement, polarise, devient impatiente et réductrice.
 
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On critique l'enrichissement rapide, mais d'un point de vue capitaliste,
qu'y a-t-il de mal?

On oublie un peu trop que des gens comme Rockefeller ont travaillé toute une vie pour accumuler leur richesse et que celle-ci était productive. Aujourd’hui, des «golden boys» accumulent des richesses plusieurs fois supérieures à celle d’un Rockefeller, ceci en cinq ans et sans jamais rien produire! Quand je parle du déraillement du capitalisme, je pense à ce capitalisme financier justement. Le plus souvent, cet argent est investi dans des produits financiers dans l’idée que l’argent produit de l’argent. Or l’argent ne produit rien du tout. Quant au cours de l’action, il sert surtout de prétexte aux top-managers pour justifier n’importe quelles mesures au nom des actionnaires, mais le plus souvent ces mesures leur servent surtout à se maintenir eux-mêmes à leur poste.
Soit, mais les entreprises, elles, doivent vien faire des bénéfices!
En première année d’économie politique, on apprend que dans un système de marché, les bénéfices ont tendance à tendre vers zéro. Parce qu’idéalement, tant qu’il y a des bénéfices à faire, il y a des concurrents qui entrent sur le marché et qui tentent de prendre des parts de bénéfice. Donc quand l’UBS annonce qu’elle prévoit 15 % de bénéfices, je me dis que quelqu’un doit se faire avoir. Soit les clients, soit les employés, soit les deux. Comme client de l’UBS, d’ailleurs, je constate que le service s’est bien détérioré, même si l’on veut me faire croire que les changements, télébanking, hot line, etc..., sont à mon avantage. Je n’en crois rien, car je fais la queue, je tombe sur des répondeurs automatiques, je ne reçois plus de conseil, etc.
La faute aux directeurs d'entreprise?
Je ne voudrais pas paraître trop manichéen. Beaucoup de responsables voient bien ce qui se passe. Un jour, l’un d’eux m’a dit : «J’ai l’impression que je fonce dans un mur avec mon pied sur l’accélérateur. » Je lui ai demandé : «Mais pourquoi ne levez-vous pas le pied?» Il m’a répondu qu’il en était incapable, qu’il ne pouvait pas faire autrement... Bien souvent, ces managers sont autant victimes du système qu’à son service. Cela dit, je ne m’apitoie pas trop sur leur compte.
Pourquoi dès lors le courant de pensée néo-libéral a-t-il refait surface dans les années 80?
Parce que nous avions atteint un tel niveau de richesse que les courbes de croissance ne pouvaient que s’infléchir. Or cela, on ne l’accepte pas. On parle de crise aujourd’hui lorsque l’on n’est plus en situation de surboum et cela justifie n’importe quelles mesures pour rehausser la croissance. On a tellement habitué les gens à l’idée qu’il faut une croissance annuelle de 3% qu’une légère baisse semble déjà une catastrophe. Mais nous vivons dans un monde fini dans lequel une croissance infinie n’est simplement pas possible!
Malgré tout, le niveau de vie continue d'augmenter...
Il faut voir qui en bénéficie. Bien sûr, le niveau de vie général s’est amélioré. Mais depuis dix ou quinze ans, cela est moins vrai. On constate ainsi que le niveau de salaire stagne voire baisse. Mes recherches démontrent que, pour ceux qui sortent des études, le salaire moyen est aujourd’hui de 7% inférieur à ce qu’il était il y a dix ans en valeur ajustée. Par contre, le salaire des top-managers a augmenté de 10 à 40 % pour la même période.
 
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Vous avez un discours très critique. Qu'est-ce qui vous a amené à penser ainsi?
Voici plusieurs années, j’ai téléphoné à un ami pour lui proposer une invitation à la maison. On a ouvert nos agendas. Il repoussait de semaine en semaine et cela a pris du temps. Si bien que nous avons pris rendez-vous six semaines plus tard. Ma petite fille m’a alors demandé qui était au téléphone. Je lui ai répondu que c’était un ami et elle m’a rétorqué : «Et tu appelles ça un ami?» Ça m’a vraiment fait réfléchir. Voilà pourquoi, quand je donne des cours à des cadres, je leur rappelle souvent des choses très simples, mais essentielles. Parfois je leur conseille d’aller de temps en temps assister à un enterrement. Juste pour donner aux choses le poids qu’elles méritent, pour les mettre en perspective. A ces moments, le chiffre d’affaires et le rendement n’ont plus le même intérêt. Je me rappelle aussi d’une poésie suisse allemande qui s’intitule «Leichenrede» (discours funéraire) et qui dit en substance : ne pleurons pas le mort parce qu’il est mort, mais parce qu’il n’a pas vécu; pleurons-nous.
Votre discours tranche quelque peu avec l'image que l'on se fait d'HEC.
Si je parle ainsi aux étudiants, ils me regardent comme si j’étais un extraterrestre. On les a tellement habitués à l’idée que les choses doivent aller de mieux en mieux, que nous deviendrons de plus en plus riches, qu’il leur semble invraisemblable que les choses ne continuent pas ainsi. Bien sûr, en HEC, il ne s’agit pas de cracher sur tout ce qui est économique. Ce qu’il faut, c’est remettre l’économie à sa place, comme une dimension de la société qui n’est pas la seule. L’économie est au service de l’homme et non l’inverse.
En cela vous rejoignez le discours altermondialiste!
Moi je veux bien. Mais je ne sais pas si mes collègues de l’Ecole me suivraient là-dessus. Disons que dans l’ensemble, les professeurs estiment tous que l’une des fonctions principales de l’université est d’enseigner le sens critique. C’est toute la différence avec des écoles comme l’IMD qui se veut le lieu de rencontre des «best practices» (les meilleures expériences). Mais quelle est la valeur ajoutée? Ce qui est «best practice» chez Siemens ne l’est pas pour General Electric, par définition. Donc se gargariser de ces notions sans recul ne signifie rien. Et si c’est pour échanger des expériences, autant entrer au Rotary. Je dis toujours qu’il faut «toucher», savoir de quoi on parle, connaître le milieu et puis il faut s’en éloigner. L’IMD est avant tout un business où l’on répète, explique et justifie un discours convenu et où l’on tape sur l’épaule des élèves en leur disant qu’ils sont des gens formidables. Un cours peut coûter 300 000 francs suisses par semaine, peu importe le nombre de participants. Ce n’est pas pour rien qu’ils ont un budget de 76 millions, alors que nous ne disposons que de 16 millions à HEC.
A ceux qui critiquent le système on demande : "Que proposez-vous comme solutions de remplacement?"
C’est très facile de dire cela. C’est un peu comme si vous demandiez à un médecin dans la rue : «Donnez-nous des solutions au problème du sida.» Des milliers de gens cherchent dans le monde entier depuis vingt ans et n’ont rien trouvé. Et pourtant, ils ont de gros moyens. Tout est une question d’orientation des fonds. Sait-on qu’il y a 6500 parmi les meilleurs physiciens du monde qui passent au CERN chaque année pour des études sur les quarks? Ils disposent d’un budget de 300 millions d’euros. Dites-moi où dans le monde se retrouvent 6500 chercheurs en sciences sociales avec un tel budget pour se demander comment changer le système? Rien ne vient de rien. Comme vice-président de la commission sur la recherche, j’ai vu un représentant des sciences sociales faire une proposition d’étude pour 300 000 francs. Hilarité dans la salle! Tout le monde s’est dit «Il rêve!». La minute d’après, on acceptait une recherche en médecine pour un montant de 1,5 million sans aucune question! Je ne dis pas que les médecins ont trop d’argent. Je dis que l’on ne fera pas de progrès dans le domaine des sciences sociales si l’on ne s’en donne pas les moyens. Car je ne suis pas sûr que la recherche sur les quarks soit plus complexe ou plus prioritaire que le fonctionnement et l’avenir de notre société.

Propos recueillis par
Michel Beuret
Photos : Nicole Chuard

A lire
Professeur de gestion, docteur en droit de l’Université de Munich et docteur en psychosociologie des organisations de l’Université de Berkeley, Alexander Bergmann a enseigné dans le monde entier tout en poursuivant son travail de consultant en entreprise. Passionné de poésie et d’histoire antique, cet esprit libre développe une série de «Contre-pensées», titre de son dernier livre (Eska, 2001), à la fois subversives et salutaires à l’ère de la monoculture intellectuelle.

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