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Comment prévenir les séquelles de la guerre auprès des requérants d'asile

Un passé souvent dramatique, un présent instable
et un avenir incertain : le parcours de nombreux migrants n’incite pas à la sérénité. Comment éviter que des troubles s’installent et que faire pour que cette violence ne soit pas reproduite? Le point sur une expérience-pilote.


 
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Que ce soit au Kosovo ou à Haïti (photo de droite), les populations civiles ont été mises à rude épreuve par les conflits
Il est possible de prévenir la survenue d’un état de stress post-traumatique dans le contexte d’une arrivée massive de requérants d’asile ayant été exposés à la violence organisée et à la guerre. Le docteur en psychologie Muriel Gilbert, qui enseigne actuellement à l’Institut de psychologie de l’Université de Lausanne tout en se formant à la clinique auprès des enfants, en a fait récemment l’expérience en participant à un projet-pilote en la matière. Cette expérience avait notamment pour but de sensibiliser le personnel d’encadrement en charge des requérants d’asile de l’existence éventuelle d’un stress post-traumatique. Des séances d’information au sujet des possibles traumatismes psychiques associés à la guerre ont été ensuite organisées auprès de groupes de requérants d’asile. Et des entretiens de debriefing émotionnel adaptés au contexte ont encore été offerts aux familles qui le souhaitaient.
Donner un sens à leur traumatisme
Développé à Genève entre 1999 et 2000 et placé sous la direction de l’Unité de médecine des voyages et des migrations, ce projet avait été initialement prévu pour des familles kosovares arrivées massivement en Suisse en 1999. Mais le programme pourrait être adapté à d’autres catégories de migrants : couples sans enfant, hommes et femmes célibataires, mineurs vivant seuls. En quoi les interventions ont-elles consisté, concrètement? Les personnes en question, ainsi que les soignants, ont reçu une information sur la symptomatologie traumatique. L’idée étant de les aider à intégrer sur le plan cognitif les perturbations entraînées par les violences subies. Et de leur permettre de donner un sens à leur traumatisme, en établissant un rapport entre les désordres pychosomatiques éprouvés et les perturbations psychiques provoquées. Si les soignants étaient très attentifs à cette dimension traumatique, les requérants, eux, l’étaient à l’aspect social de leur vie présente et leur demande était beaucoup plus concrète : ce qu’ils voulaient, c’était vivre ailleurs que dans les abris antiatomiques où ils avaient été accueillis dans l’urgence, à Genève.
Naufrage psychique
Pourtant, de nombreuses familles ont ensuite accepté de rencontrer un tandem de professionnelles constitué d’une psychologue et d’une médiatrice culturelle. Et beaucoup de femmes ont voulu par la suite consulter individuellement Muriel Gilbert qui travaillait, là aussi, avec l’aide d’une médiatrice. L’occasion pour ces femmes de parler des violences subies en Kosove et tues lors des rencontres précédentes. Il y a donc eu un emboîtement des diverses rencontres : de la dimension collective jusqu’à l’individu, en passant par la famille. Ainsi que des dépistages spécifiques aux enfants, rendus possibles grâce à une collaboration de la psychologue avec les enseignants, assistants sociaux et infirmières en psychiatrie. Certains d’entre eux inquiétaient par les dessins réalisés ou par leur mutisme et présentaient les troubles habituels dans ces situations : sommeil fortement perturbé, difficulté à quitter la mère, énurésie, agitation et troubles du comportement, entre autres. Chez les adultes, lorsque les choses ne sont pas exprimées, un état post-traumatique s’installe et la vie psychique entière peut «s’abîmer», au sens maritime du terme. Elle est marquée par la sidération, l’absence ou le trop-plein de souvenirs, les flash-back. «Pendant le sommeil, souvent perturbé, les cauchemars à répétition entravent le travail d’élaboration qu’autorise d’habitude l’activité onirique. L’expérience traumatique est plus revécue que rêvée, ramenant des images qui sont là sans avoir été «habillées» par le fantasme», décrit la psychologue lausannoise.
Muriel Gilbert, de l'Institut de psychologie de l'Université de Lausanne
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La violence subie et non-dite se répète
Un sentiment de culpabilité voire de honte s’installe souvent au coeur de la vie psychique. On observe fréquemment une irritabilité disproportionnée ou au contraire une inhibition, dans une oscillation entre retrait social et agitation. Dans l’optique psychanalytique évoquée par Muriel Gilbert, «on aborde cette souffrance en évoquant une image de mort, de «soi pour mort», qui aurait traversé la paroi de protection de l’appareil psychique, provoquant l’effroi chez le sujet. Effroi qui gèle l’activité psychique.» L’expérience, impossible à intégrer, se répète encore et encore. Tout comme se répète la violence subie non dite. C’est pourquoi il faut parvenir à une élaboration de l’expérience par le langage car moins les choses sont nommées, plus le risque de répétition est grand. «Mais utiliser le langage «dans le vide» n’est pas utile, précise la psychologue. Pour se laisser transformer par lui, il faut pouvoir nommer la souffrance et la violence subie à quelqu’un de confiance, dans un cadre donné. Afin que la personne cesse d’être agie par sa violence. Qu’elle n’en soit plus l’objet mais qu’elle devienne le sujet d’un discours porteur d’un possible choix éthique.» Dans ces conditions, les entretiens approfondis sont préférables au débriefing classique, souvent directif, qui n’est pas adapté à des personnes ayant été confrontées pendant de longues périodes à des événements traumatiques. D’autant qu’une des conditions de cette technique est qu’elle doit se dérouler dans la sécurité. Or, si le passé des requérants est douloureux, leur présent et leur avenir sont précaires.
Agir vite
Mais les difficultés d’un traitement individuel apparaissent rapidement, lorsqu’il faut prendre en charge une grande quantité de personnes. Il est pourtant important de donner place à l’expérience subjective, même si reparler des choses après que le temps se fut écoulé n’est pas forcément adéquat, d’où l’importance d’agir vite. Des groupes de parole ont donc aussi été mis en place. «Idéalement, ils devraient être animés par des gens de la même culture, ayant une formation psychosociale, ce qui est rarement possible, constate Muriel Gilbert. Et si, avec les enfants, le groupe de parole ou de dessin fonctionne bien, la démarche est problématique avec les adultes, pour plusieurs raisons : les familles réunies peuvent avoir été de bords différents pendant les événements qui les ont amenées à fuir leur pays; le clivage hommes / femmes fait que celles-ci prennent peu la parole au sein de la famille – et moins encore dans un groupe élargi. Enfin, l’organisation sociale très structurée, dans le cas des Kosovars, pose aussi problème.»
Face à face entre une patrouille américaine et des civiles bosniaques en colère
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Médiation culturelle
A ce sujet, une des premières choses à souligner est, justement, la désorganisation sociale induite par l’asile et la violence institutionnelle imposée par l’interdiction du regroupement familial. «Cette violence institutionnelle engendre à son tour la violence par perte du repère que constituent les figures représentant la loi et réglant les interactions. La société kosovare est plutôt une société dite de l’honneur, par opposition à notre société judéo-chrétienne davantage marquée par la culpabilité», poursuit-elle. D’où l’intérêt de la médiation culturelle, lorsque la première prévention, celle, d’ordre international, qui consisterait à éviter les conflits, n’a pas opéré. Les médiateurs connaissent l’espace social et les codes en vigueur des populations auxquelles ils s’adressent et peuvent expliciter nos propres codes.
Soignants hors les murs
Pour Muriel Gilbert, l’un des points positifs de l’expérience genevoise est que les soignants, sortant des murs de l’hôpital ou du cabinet, sont allés à la rencontre des populations concernées. Démarche qui a permis de toucher beaucoup de personnes et, surtout, de nouer des liens avec certaines familles. Ce qui implique aussi de considérer la personne dans toutes ses dimensions, y compris sa relation au groupe – et de prendre en compte son équilibre général plutôt que ses symptômes. Enfin, en facilitant les approches en réseau, cette démarche s’inscrit dans le cadre de la médecine communautaire (lire ci-contre). Approche rendue possible grâce, entre autres, à l’action conjointe de la psychologue appartenant à la culture d’accueil et de la médiatrice culturelle, indispensable pour des raisons linguistiques évidentes. «Mais la présence de cette dernière – qui connaît les enjeux communautaires – permet de lever d’autres obstacles entravant la communication, précise la psychologue. Les barrières culturelles peuvent en effet gêner une bonne adéquation des soins. Chose cruciale dans le cadre psychothérapeutique où il en va tout simplement de la dignité de la relation soignant / patient. Et d’autant plus dans le cas des migrants puisque les problèmes ne se règlent pas sur le plan intrapsychique. » Le tandem psychologue / médiateur, «qui constitue un enrichissement de la pratique», pourrait donc bien être un recours précieux.

Elisabeth Gilles


 


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