Pierre Ducrey, qu'est-ce qui a changé
pendant les douze ans
que vous avez passés au Rectorat?
Propos recueillis par Jocelyn Rochat et Patricia Brambilla
Après quatre ans comme vice-recteur et huit années au poste de
recteur de l'Université de Lausanne (UNIL), Pierre Ducrey a passé
récemment le témoin à Eric Junod.
L'occasion d'un coup
d'oeil rétrospectif.
As: Durant ces douze dernières années, l'Université de
Lausanne a passablement évolué. Quels changements vous paraissent
les plus importants?
Pierre Ducrey: <Ce qui a changé, c'est l'université
elle-même. En 1980, Lausanne était encore une petite
université basée à la Cité, au centre-ville. Il n'y
avait alors ni le Bâtiment central, ni celui des Sciences humaines II, ni
les Bâtiments de Biologie, de Chimie, de Pharmacie, qui ont
été progressivement construits extra muros, sur le site de
Dorigny. Durant ces années, le centre de gravité de
l'université est passé des environs de la cathédrale au
bord du lac.
Le développement de l'Ecole polytechnique fédérale (EPFL),
symétrique et parallèle à celui de l'université,
est le deuxième facteur de changement important. Depuis 1980 s'est
développé dans l'ouest lausannois un centre d'enseignement
supérieur et de recherche exceptionnel. C'est un phénomène
économique, social, et surtout scientifique dont l'impact n'est pas
encore maximal. On parle bien de l'université et de l'EPFL, mais leur
ensemble n'a pas encore atteint le rayonnement qu'il mérite. Son
potentiel n'est pas complètement exploité, ni même
réalisé par tous les bénéficiaires. Et nous ne
devons oublier ni la Faculté de médecine, ni le CHUV, ni la
biochimie à Epalinges!>
De quel changement êtes-vous le plus satisfait?
<Il y en a trois, intervenus au printemps 1989. Le premier,
l'accentuation de l'ouverture internationale de l'université, a
débouché par la suite sur la signature d'une cinquantaine de
conventions bilatérales avec des hautes écoles
étrangères. Ensuite, il y a eu la mise sur pied d'une commission
des affaires féminines: nous réalisions que la moitié du
public de l'université se compose de femmes. Il était temps.
L'université a enfin pris conscience de sa responsabilité en
matière d'environnement à l'intérieur des bâtiments
comme à l'extérieur. Cette politique se résumait dans une
formule: <L'université est internationale, féministe et
écologiste>. Comme corps social responsable, l'université
a essayé de viser une amélioration de sa qualité de vie,
puis de son apport à la société.>
On pourrait encore ajouter que, durant votre <règne>,
la consultation des étudiants s'est beaucoup
développée...
<Je crois qu'on peut dire que l'on n'a jamais autant consulté
tout le monde. Cela s'est notamment traduit par la nouvelle LUL (Loi sur
l'Université de Lausanne). Nous avons introduit une collaboration
très étroite avec la FAE (Fédération des
Associations d'Etudiants), et avec les associations d'étudiants. D'abord
parce que j'aime bien les contacts, et parce que les responsables doivent se
rapprocher des <usagers>. Nous avons encore introduit tout un
ensemble de techniques pour aller à la rencontre des collaborateurs. Les
concierges, les jardiniers ou les techniciens travaillent pour les
étudiants, mais les étudiants doivent aussi être corrects
avec eux. Les relations transhiérarchiques doivent être
soignées, pour que tout le monde puisse travailler avec tout le
monde.>
Le développement de la politique de communication de
l'université est un autre héritage caractéristique de
votre ère. Peut-être le plus caractéristique...
<La revue UniLausanne a été créée
sous le recteur Rivier. Mais, par la suite, sa parution est retombée
à un rythme annuel. Quand je suis arrivé au Rectorat, nous avons
augmenté la fréquence de parution et choisi des thèmes
pour chaque numéro. La deuxième opération importante a
été la création d'Uniscope, qui a été
suggérée par Francine Crettaz, notre conseillère en
matière de relations publiques. Ensuite, nous avons opéré
la transformation d'UniLausanne en Allez savoir!, et lancé
Synergies, le magazine annuel des hautes écoles de Suisse
occidentale.
Toutes ces publications ont amélioré notre
médiamétrie, notre score en terme de citations dans la presse.
Alors que l'université n'était quasiment jamais citée dans
les années 80, elle est aujourd'hui beaucoup plus présente dans
les médias.>
Pourquoi cette <mediamania>?
<A l'époque où nous préparions le 450e anniversaire
de l'UNIL, dans les années 1986-87, nous avions comme thème de
dérision: nous sommes les meilleurs, mais personne ne le sait. La
question était alors: comment le faire savoir? Nous avons
commencé par faire appel à une agente de relations publiques, en
la personne de Francine Crettaz, qui nous a aidés à affiner le
message, à mettre sur pied les outils, et c'est seulement après
coup que sont arrivés les journalistes et que le Service de presse de
l'Université a été développé.
Ce dont je suis le plus fier, c'est naturellement comme professeur d'avoir
formé des historiens de l'antiquité. Mais je suis très
fier aussi que de nombreux assistants soient passés par le Service de
presse de l'université (SPUL), et notamment par Uniscope, pour se
former au métier de journaliste. Nous avons atteint au SPUL un
résultat en terme de formation professionnelle que je trouve
remarquable. Chapeau à l'institution, et chapeau au chef du SPUL Axel
Broquet qui ont rendu cela possible.>
Comment passe-t-on du statut de professeur chargé de recherche
à celui de gestionnaire de près de 240 millions de francs par
année? Ce statut de recteur de milice, dont vous avez fait
l'expérience, est-il une bonne solution?
<J'ai quand même été un peu préparé
par mon passage dans l'armée suisse, où j'étais officier
d'artillerie, puis dans les troupes de ravitaillement, ce qui vous force
à réfléchir aux questions de logistique et d'organisation.
Ma formation et mon métier d'archéologue ont certainement
été un avantage. Là, vous avez des responsabilités
dans les domaines de l'organisation et des finances. Et puis, il faut aimer la
gestion et les contacts humains. J'ai commencé très tôt
dans ce domaine: comme capitaine de l'équipe suisse junior de golf
à dix-huit ans. Finalement, motiver une petite équipe de jeunes
ou le personnel d'une entreprise, c'est la même chose. Pour le reste, on
apprend sur le tas. Il y a notamment des cours de management universitaire pour
futurs recteurs. J'ai commencé à les suivre, comme
élève, en 1983. Aujourd'hui, j'y enseigne.
Je crois encore que le recteur a intérêt à être
enseignant. Comme il a aussi intérêt à être un
chercheur financé par le Fonds national de la recherche scientifique.
C'est une question de crédibilité vis-à-vis de ses pairs.
Mais également par rapport au monde politique. Parce qu'il faut savoir
comment ça marche. Je suis convaincu qu'on ne pourrait pas avoir des
dirigeants d'université qui soient de purs administratifs.>
Ça nous amène directement à l'un des grands
thèmes du moment: le Rectorat fort. Il y a plusieurs questions à
ce sujet. Et d'abord, quels sont les pouvoirs réels du recteur?
<...Le recteur n'en a qu'un seul, celui de convaincre.>
Alors, quels sont les obstacles qu'il faut apprendre à enlever du
chemin? Le Sénat, les doyens? Les facultés? Les
étudiants?
<Vous savez, en démocratie, et même dans une dictature,
vous êtes obligé de composer avec des quantités de forces.
Je crois que la notion de Rectorat fort est un peu un mythe. La force du
Rectorat, c'est la force de conviction des hommes qui l'animent.>
N'est-ce pas douloureux de quitter le monde de la recherche pour entrer dans
celui de la gestion? N'avez-vous pas ressenti des frustrations
scientifiques?
<Durant mes douze ans au Rectorat, il ne s'est pas passé une
année sans que je publie un article ou un livre. Cela dit, je pense que
c'est plus difficile dans un domaine comme la chimie ou la physique qu'en
Sciences humaines, parce qu'il est indispensable en sciences
expérimentales d'être sur place, dans le labo, pour faire des
expériences. Sous peine d'être lâché. Mais en
histoire ancienne, en tout cas, c'est possible. Je ne peux pas vous dire
où s'arrête le travail et où commence le hobby. Durant
toutes ces années de Rectorat, j'ai passé mes vacances
d'été à travailler sur le site d'Erétrie. Si vous
partez du principe que votre activité scientifique est votre hobby, et
que votre boulot est le Rectorat, vous êtes comblé.>
Durant vos douze ans au Rectorat, la haute école a été
touchée par plusieurs courants de pensée. Vous avez notamment vu
défiler sous vos fenêtres des féministes, des adeptes de la
consultation des étudiants dans la gestion de l'uni, et des
défenseurs de l'uni romande... Comme gère-t-on ces
nouveautés?
<On s'adapte aux besoins et à l'évolution de la
société. Mais il y a un certain nombre de données
fondamentales. Pour les universités, il s'agit de la qualité de
l'enseignement et de la recherche. L'université est un endroit où
on crée le savoir et où on le transmet. L'uni doit encore
être autonome. Personne ne peut lui dicter ce qu'elle doit faire. Il faut
qu'elle soit à l'abri des pressions politiques, économiques, dans
toute la mesure du possible. Car la société intervient
inévitablement. On a besoin des milieux économiques, politiques,
donc nous devons composer.>
L'uni qui était plus conservatrice, il y a une dizaine
d'années, est quand même devenue plus ouverte aux nouvelles
idées. Notamment en se dotant d'une charte sur le harcèlement
sexuel...
<On fait davantage attention aux courants qui parcourent la
société. Le Rectorat a essayé d'avoir dans son entourage
des personnes un peu corrosives qui mettaient le doigt sur les vrais
problèmes, qui tiraient dans le bon sens grâce à leurs
critiques, et qui nous ont permis de voir venir certaines évolutions,
d'avoir une politique prospective.>
Vous partez au moment où plusieurs gros dossiers sont sur la table:
université romande, baisse des crédits pour l'enseignement et la
recherche, échanges avec l'étranger pénalisés suite
au refus d'entrer dans l'Europe... N'avez-vous pas l'impression de laisser des
chantiers en plan?
<Il faut d'abord dire qu'à l'université, il n'est pas
forcément plus facile de gérer la prospérité que la
crise. Si vous avez beaucoup d'argent à distribuer, il y a des bagarres.
S'il y en a moins, les milieux universitaires ne se battent pas
forcément davantage. Les gens acceptent le repli. Ils comprennent la
situation.
J'ai par ailleurs toujours dit que le dernier service que je pouvais rendre
à l'institution était d'organiser une transition en douceur.
C'est ce qui s'est produit avec Eric Junod. Nous avons une grande
cohérence de vues, nous sommes liés par une grande
complicité, ce qui procure un climat de transition idéal. Du
coup, je passe la main quasiment dans le bonheur. J'ai fait mes douze ans,
c'est fini. Et des gens très bien vont reprendre le flambeau. La
prochaine étape est de m'en aller sur la pointe des pieds.>
Question plus personnelle: que devient Pierre Ducrey? Il fait son retour
à la recherche, il donne des cours aux futurs recteurs?
<J'ai une année de congé scientifique légale. Mais
mon agenda est pratiquement complet: j'hérite des retombées de
mon activité de recteur (séjours à l'étranger, des
fondations, des conférences et autres articles à écrire).
Après, je pense redevenir professeur, tout en étant prêt
à rendre les services qu'on pourrait me demander.>
Y a-t-il un souvenir, un élément marquant de ces douze
dernières années que nous n'avons pas évoqué?
<Un sentiment: celui d'avoir transformé l'uni traditionnelle en
une uni plus moderne, ce qui est un comble pour un archéologue!>
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