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Ce que nous devons vraiment à Alexandre le Grand

Vedette du dernier film d'Olivier Stone, prochainement dans les cinémas romands, le conquérant macédonien meurt à 33 ans, en 323 avant J.-C., sans avoir terminé son œuvre. Mais en ayant marqué les esprits pour les siècles à venir.

 
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Alexandre face aux éléphants du roi indien PorosL

Ce que nous devons vraiment à Alexandre le Grand...

Alexandre le Grand a disparu aussi vite qu’il a dominé le monde. Régent du royaume de Macédoine à seize ans, roi à vingt et maître de 80% des terres connues à trente-trois ans, le conquérant s’incline pourtant face à la la malaria à l’âge du Christ, en laissant derrière lui une œuvre au goût d’inachevé. Malgré une folle chevauchée de plus de 20’000 kilomètres (lire notre infographie en pages 32-33), et treize années de tumulte à livrer des batailles qu’il a invariablement gagnées et à assiéger des villes qu’il a constamment prises. Toujours vainqueur, toujours conquérant, mais pour quel résultat?

Alexandre mort, la légende peut commencer
Au moment de disparaître, Alexandre aurait laissé son empire «au meilleur» (dixit Arrien) ou au «plus fort» (Diodore), donc à personne, certain qu’«il y aurait de grands jeux funèbres en son honneur» (encore Arrien), c’est-à-dire des guerres sanglantes pour les miettes de ce trône vacant. Un pronostic qui s’est pleinement réalisé, puisque l’unité de la conquête disparaît avec Alexandre. Et les candidats à la succession vont se partager les morceaux de l’empire de la Grèce à l’Indus, gagné par les invincibles phalanges macédoniennes.

La fin de l’histoire? Non, sa genèse. Car la légende d’Alexandre ne fait que commencer. «Et son héritage est bien plus riche qu’il n’y paraît», prévient Pierre Ducrey, professeur d’histoire ancienne à l’Université de Lausanne (UNIL) et spécialiste de la guerre dans l’Antiquité. Si Alexandre, qui était aussi fin lettré que génial stratège, a toujours regretté l’absence d’un Homère à ses côtés pour raconter sa geste, il peut dormir tranquille dans son éternité. Ce conquérant qui se voyait en descendant d’Achille n’a cessé de trouver des plumes pour raviver sa légende, aux siècles des siècles.

«De l’Antiquité, il ne nous reste que quatre récits postérieurs, ceux de Diodore de Sicile, un historien du Ier siècle avant J.-C., d’Arrien, un haut fonctionnaire de l’empire romain au IIe siècle après J.-C., la Vie d’Alexandre de Plutarque (IIe siècle ap. J.-C.) et celui de l’historien romain Quinte-Curce. Comme ces auteurs ont tous utilisé des sources de première main, nous sommes bien informés sur l’épopée d’Alexandre, et nous pouvons assister à la naissance de son mythe», précise Pierre Ducrey.

Pierre Ducrey, professeur d'histoire ancienne à l'Université de Lausanne
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Le nœud gordien, Diogène et Bucéphale
On y découvre notamment l’épisode où Alexandre dompte le cheval Bucépha-le, après l’échec de son père Philippe II qui le regarde faire et qui commente-: «Mon fils, cherche un royaume à ta taille, la Macédoine est trop petite pour toi.»

Y figure encore l’épisode du nœud gordien qu’Alexandre tranche d’un coup d’épée, parce qu’un oracle promettait de devenir maître du monde à celui qui le dénouerait. Sans oublier la rencontre avec le philosophe Diogène qui, à Corinthe, était vautré devant le tonneau où il vivait au moment où il reçut la visite d’Alexandre. Le conquérant lui ayant demandé ce qu’il pouvait faire pour lui, le philosophe lui répondit-: «Ote-toi un peu de mon soleil.»

Les excès d’Alexandre
Les récits antiques nous décrivent enfin le caractère cyclothymique du conquérant, capable de traiter la famille de son ennemi Darius avec la plus grande des courtoisies, mais également capable d’assassiner un de ses proches amis d’un geste de colère, au cours d’une soirée trop arrosée, parce que l’imprudent a osé le critiquer. On y découvre enfin les évocations du courage physique de ce général qui, sans doute hanté par les récits de l’Iliade et par les prouesses légendaires de son ancêtre Achille, se jetait en première ligne, quitte à y récolter de nombreuses blessures.

«Il pouvait se montrer violent, ja-loux, brutal. Mais il était aussi capable d’une vi-sion intelligente et rationnelle. Ces traits de caractère ne sont pas anti-nomiques, commente Pierre Ducrey. Alexan-dre devait avoir une énergie absolu-ment inhabituelle, comparable à celle dont disposaient d’autres conquérants comme César ou Napoléon. Tous ont affiché des personnalités qui sortaient de l’ordinaire, avec tous les excès possibles.»

Pourquoi Alexandre a toujours gagné
Cette personnalité hors du commun ne suffit cependant pas à expliquer l’incroyable série de victoires obtenues par Alexandre entre la Grèce et l’Indus. «Le premier élément d’explication vient de la phalange macédonienne, poursuit le spécialiste des guerres antiques. N’im-porte quel Suisse qui connaît l’histoire de Winkelried à la bataille de Sempach comprendra cela-: les Macédoniens formaient un carré compact de soldats qui étaient tous armés d’une lance qui peut atteindre six à sept mètres de long. Les cinq premiers rangs la brandissaient pour former une muraille de piques quasi infranchissable. Seules les très mobiles légions romaines ont été capables de la contourner pour en venir à bout, un siècle et demi plus tard.»
L’infanterie n’explique pas tous les succès d’Alexandre. «Les Macédoniens étaient aussi des cavaliers hors pair, comme le rappelle la légende de Bucéphale», ajoute Pierre Ducrey. Enfin, ils pouvaient compter sur des stratèges capables de trouver des solutions pour contrer des armes aussi efficaces que les chars de combat dotés de faux du Perse Darius et les éléphants du roi indien Poros. «On a souvent dit que les pachydermes étaient les chars de combat de l’Antiquité. Rien n’est moins vrai, assure l’historien lausannois. Parce que les éléphants seuls n’ont jamais permis de gagner une bataille. Et parce qu’au-cune arme n’est absolue.»
A la pointe de l'épée, Alexandre et ses soldats se sont ouvert les portes de l'Orient richissime

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L’union rêvée de l’Orient et de l’Occident
Plus que pour ses succès militaires éphémères, Alexandre est entré dans la légende parce qu’il poursuivait un grand rêve. Unir l’Occident et l’Orient. Enfin, surtout vers la fin de son expédition. «Alexandre n’est pas parti pour un conflit de longue durée, insiste Pierre Ducrey. Au moment de quitter la Macédoine, il partageait probablement le credo de son précepteur, le philosophe Aristote, qui enseignait la supériorité des Grecs sur les «Barbares» (principalement les Per-ses, ndlr). Sa campagne devait marquer la revanche d’un peuple supérieur, vexé par les affronts qu’ont pu représenter les guerres médiques, ces expéditions me-nées par les Perses contre les Grecs en 490 et 480 avant J.-C.»

Alexandre va pourtant changer d’avis en cours de route, estime le professeur lausannois qui place ce tournant à l’issue de la visite de l’oracle de Sioua. «On ne sait pas ce que les devins lui ont dit, dans le désert égyptien. Mais dès ce moment, Alexandre commence à donner des gages aux peuples envahis.» Des symboles qui connaîtront une apogée quand Alexandre épouse Roxane, la fille d’un noble Bactrien (une peuplade du nord de l’Afghanistan actuel, ndlr), forcément «d’une exceptionnelle beauté».

L’a-t-il épousée pour proclamer l’unité du genre humain ou a-t-il plutôt calculé que cette décision allait faciliter son projet de créer un empire universel en accélérant la collaboration des peuples conquis? L’interprétation de cette union divise les historiens, explique Pierre Ducrey qui ajoute-: «Alexandre est quelqu’un de calculateur. C’est aussi un génie politique qui avait certainement compris l’intérêt qu’il avait à tirer de ces gestes de réconciliation.» Quitte, pour cela, à provoquer des frondes récurrentes parmi ses soldats macédoniens, qui voyaient cette cohabitation forcée avec l’ennemi d’un très mauvais œil.

La victoire posthume d’Alexandre
Alexandre, qui n’a pas réussi à fusionner l’Occident et l’Orient de son vivant, poursuit donc son rêve post mortem. Via les nombreuses villes d’Alexandrie qu’il a fondées aux quatre coins de son empire, et qui lui ont survécu. «Les fouilles me-nées par l’historien lausannois Claude Rapin à Aï Khanoum (Afghanistan) et à Samarcande (Ouzbékistan) ont montré que la culture occidentale y a survécu plusieurs siècles après la mort du conquérant», rapporte Pierre Ducrey.
«Les valeurs ainsi propagées de l’Anatolie à l’Indus sont celles de la cité grecque, berceau de la démocratie, de l’indépendance politique et, d’une manière plus générale, de la culture des Grecs, de leurs savants, de leurs philosophes, de leurs architectes, de leurs ingénieurs. Et plus encore de leur mode de vie: le gymnase est non seulement un centre d’activités physiques, mais aussi le lieu où se donnent des enseignements culturels. Alexandre a propagé plus loin que quiconque cette civilisation grecque qui a tant apporté au monde», s’enthousiasme Pierre Ducrey. De quoi atténuer cette impression d’inachevé qui nous saisit parfois, quand on regarde le seul parcours militaire du conquérant.

Jocelyn Rochat

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