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"Comment la crise a fait fondre le salaire des Suisses"

Pendant les années de récession, le salaire moyen des Helvètes a baissé de presque 10%. Et les petits revenus ont été bien plus pénalisés que les gros. L'analyse des chercheurs de l'UNIL Enrico Bolzani et Ramses Abul Naga.
 
L'article en PDF (390Ko)
Enrico Bolzani (au second plan) et Ramses Abul Naga, chercheurs à l'UNIL

Comment la crise a fait fondre le salaire des Suisses

Allez savoir!: Pour les salariés,
la crise des années 90 se distingue-t-elle des autres?
Enrico Bolzani et Ramses Abul Na-ga-: Certainement. La crise des années 90 a fait exploser le taux de chômage en Suisse de 0,5-% en 1992 à 5,2-% en 1997. Ce bond est énorme. La Suisse n’avait plus connu un tel volant de chômeurs depuis les années 30. A la même époque, elle assiste aux restructurations et aux fusions de grandes entreprises dans la chimie et dans la banque et à la privatisation d’entreprises publiques.

Comment le salaire des Suisses a-t-il évolué?
Après la récession, les Suisses se trouvent en moyenne dans une situation salariale moins bonne qu’avant. Entre 1992 et 1997, le salaire médian, celui qui se trouve au milieu de la distribution des revenus, chute d’environ 1200 francs et passe de 67’000 francs à 65’800 francs. Le salaire moyen, qui correspond à une moyenne arithmétique et subit plus fortement l’influence des valeurs extrêmes, dégringole de 82’900 francs à 73’700 francs. En Suisse, entre 1992 et 1997, le salaire médian a donc baissé de 1,9-% et le salaire moyen de plus de 10-%.

Quels sont les secteurs les plus touchés par les baisses salariales?
La tendance est généralement à la baisse dans tous les secteurs, sauf dans le tertiaire «avancé» – banques, assurances, fiduciaires et sociétés de conseils informatiques – où nous constatons même une augmentation des revenus pendant la crise. Dans le tertiaire «étatique» – grandes administrations, écoles et hôpitaux – la baisse est peu prononcée. Alors que dans le tertiaire «traditionnel» des petits commerces, des hôtels et des restaurants, elle est plus marquée.

Les Romands gagnent-ils moins que les Alémaniques après la crise?
Nous ne constatons pas de différences significatives entre la Suisse alémanique et latine. La distinction se fait plutôt entre villes et campagnes. Les agglomérations urbaines affichent une plus forte concentration d’emplois mieux payés. Il faut aussi distinguer le triangle d’or – Zurich, Bâle et Berne – du reste de la Suisse. Berne concentre la plupart des emplois administratifs fédéraux dont le salaire est constant et qui souffrent d’un risque de crise plus faible. Les secteurs de la chimie, des banques et des assurances se concentrent entre Zurich et Bâle. La récession des années 90 a néanmoins frappé davantage les régions frontalières comme Genève et le Tessin que le triangle d’or.

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Quelle catégorie professionnelle a le plus souffert de la crise?
Les indépendants ont subi une baisse de salaire plus importante que les salariés. C’est une catégorie hétérogène qui comprend aussi bien les professions libérales, fortement diplômées, que des mé-tiers sans formation comme par exemple les femmes de ménage. Le travail indépendant a aussi connu une forte augmentation pendant la crise. Parmi les actifs à plein temps, la proportion d’indépendants est passée de 10-% en 1992 à 15-% en 1997. Pour de nombreux chômeurs, c’était une manière de revenir sur le marché de travail. En général, leur situation salariale se détériore. Au sortir de la crise, les indépendants connaissent aussi les bas salaires et les situations précaires.

Votre étude constate cependant aussi une baisse des inégalités salariales pendant la crise...
En Suisse, nous constatons une baisse des inégalités salariales pendant une ré-cession. La fourchette des salaires se contracte. L’équité augmente puisque l’é-cart entre les salaires les plus élevés et les plus faibles diminue. C’est apparemment une bonne nouvelle. En réalité, la disparition du marché du travail à plein temps des plus bas salaires explique cette compression. De nombreux travailleurs au bas de l’échelle salariale transitent vers des situations précaires-: travail à temps partiel, chômage, assistance so-ciale. Certains d’entre eux entrent en formation, d’autres prennent une retraite anticipée ou retournent au pays pour les étrangers. Ces phénomènes provoquent une compression de la distribution des salaires. Ce schéma est commun à plusieurs pays de l’Europe continentale.

Commun à plusieurs pays, mais pas à tous. Il y aurait donc d’autres modèles?

Dans les pays anglo-saxons, le chômage n’augmente pas fortement pendant une période de récession. En revanche, le niveau des salaires baisse beaucoup plus. Les entreprises peuvent ainsi se permettre de garder davantage de main-d’œuvre. Dans le schéma anglo-saxon, la crise économique conduit à un accroissement des inégalités salariales en raison d’une baisse de la rémunération des individus peu qualifiés. Dans le modèle continental, la crise se solde en général par une diminution des inégalités salariales due à la sortie du marché de l’emploi à plein temps des travailleurs les moins qualifiés et les moins bien rémunérés.

Vous diagnostiquez une trappe de précarité pour certains salariés suisses...
Nous avons en effet désigné comme «trappe de précarité» la transition des salariés vers des situations plus précaires-: chômage, travail à temps partiel ou sortie du marché du travail. En cinq ans, certains individus de notre échantillon passaient d’un emploi à bas salaire à un poste à temps partiel, puis au chômage, puis retrouvaient un job à temps partiel avant de retourner au chômage. Il y a une très grande perméabilité entre les différents états précaires.

Les bas salaires seraient-ils une catégorie à risque en cas de récession?
Avoir un bas salaire n’est pas négatif en soi. Un jeune diplômé universitaire entre sur le marché du travail avec une rémunération moyenne temporairement peu élevée, mais sa carrière le mènera peut-être parmi les plus hauts salaires. Toutefois, la situation des revenus les plus faibles se dégrade à travers la crise. Leur probabilité d’accéder à des positions plus élevées dans l’échelle salariale diminue. Ils ont moins de chances d’obtenir des promotions.

Et les hauts salaires?
En période de crise économique, les hauts salaires ne s’en sortent pas trop mal. Ils ont peu de mobilité. Au sommet de l’échelle, ils ne peuvent monter plus haut. Mais leur probabilité de se retrouver parmi les bas salaires ou dans les situations les plus précaires est aussi plus faible. Quelques cadres trop payés perdent leurs avantages en période de récession. Mais en général, les bas salaires ont moins de possibilités de monter sur l’é-chelle des salaires que les hauts revenus d’en descendre.

Peut-on chiffrer cette différence?
Un employé à haut revenu en 1993 a entre 70 et 75-% de chances de rester dans sa catégorie en 1997. Pendant la même période, il court un risque de 10 à 15-% de voir son revenu reculer légèrement, de 4 à 5-% de tomber parmi les moyens et bas salaires et de 5-% de se retrouver au chômage ou avec un emploi à temps partiel ou parmi les non-actifs. Au bas de l’échelle, durant ces mêmes années, le risque de transiter vers une situation précaire atteint 20-% et celui de monter vers des salaires moyens 16-%; il s’agit souvent de jeunes qui décrochent un poste mieux payé. Enfin, la probabilité de s’élever parmi la moitié des salariés qui gagnent le plus tombe à 3,3-%. Cette tendance est lo-gique. Mais elle s’accentue en période de récession.

Du point de vue salarial, est-il préférable d’être l’employé d’une grande entreprise ou d’une PME pendant une crise?
A travail égal, les grandes entreprises payent mieux leurs salariés que les PME. Elles absorbent aussi mieux les ralentissements économiques. Elles recrutent moins en période d’euphorie et licencient moins en cas de crise. Elles connaissent aussi chaque année un certain nombre de départs à la retraite. En revanche, une PME réagit plus fortement à la conjoncture. De plus, il faut tenir compte du rôle des syndicats dans les grandes structures.

Quelles autres catégories de travailleurs risquent-elles de tomber dans une trappe de précarité en cas de crise?
Essentiellement trois catégories-: les novices, jeunes à la recherche de leur premier emploi ou qui ont peu d’expérience professionnelle, et les femmes, qui sont moins bien payées et qui ont une plus grande probabilité de descendre dans l’échelle salariale ou de quitter le marché du travail que les hommes. Les femmes mariées étant également pénalisées par rapport aux hommes mariés. Dans la troisième catégorie, on trouve les étrangers dont la situation salariale dépend de leur position sociale. En haut de l’échelle, ils gagnent autant que les Suisses. Au bas de l’échelle, en revanche, être étranger constitue un handicap, tou-tes autres variables égales par ailleurs.

Comment pouvez-vous être aussi affirmatifs à propos des salaires, un sujet qui est traditionnellement tabou en Suisse?
Nous avons pu exploiter la dimension longitudinale de l’Enquête suisse sur la population active, qui nous a permis de retracer un par un le parcours professionnel de chaque individu de l’échantillon sur cinq ans de 1993 à 1997. Cet instrument récent nous a aussi permis de mettre en évidence certains éléments qui échappent généralement aux observateurs. En période de récession, on s’at-tend par exemple à une augmentation du chômage et à une baisse du salaire moyen. Mais il y a d’autres faits moins connus et moins observés. Des faits masqués, par exemple, une trappe de précarité qui menace certaines catégories de travailleurs.

En cas de reprise économique, que préconisez-vous pour les catégories les plus fragilisées?
Une reprise économique ne se traduira pas nécessairement par une récupération des individus précaires. Les entreprises ne recruteront pas forcément un candidat qui a été coupé du marché du travail pendant deux ou trois ans. Le plus important consiste donc de permettre aux demandeurs d’emploi dont le parcours n’est pas très bon d’augmenter leur employabilité, par exemple par une formation qui facilite leur réinsertion sur le marché de l’emploi.


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* Enrico Bolzani est l’auteur d’une
thèse de doctorat décernée
par l’Université de Lausanne sur
la mobilité salariale des Suisses pendant la crise économique
des années 90. Ramses Abul Naga est professeur assistant à l’Institut d’économie et de management de
la santé, à l’UNIL.




Interview et Photo de Guiseppe Melillo

 
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