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La
famille, cette usine à messages. L'article en PDF (440Ko)
Pédiatre et thérapeute familial, Nahum
Frenck fait la part belle au jeu, au rire et à la recherche
de solutions en commun. Descriptioin d'une méthode en
plein essor, où la notion de communication tient un rôle
central. |
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| La
famille, cette usine à messages
Un jour, monsieur et madame M viennent voir le
Dr Frenck en pleurant. Ils sont à bout. Leur petit garçon,
qui n’a pas quatre ans, n’en fait qu’à
sa tête. «Je n’ai absolument aucune autorité
sur lui», déclare la mère. «Moi non plus»,
renchérit le père. Après avoir compris que
l’enfant commande dans cette famille, le pédiatre propose
un petit jeu. Chacun doit se confectionner une couronne en papier
à sa taille, la porter sur la tête pendant le prochain
repas familial et s’obliger, pendant la conversation, à
souligner son rôle de roi (pour le père), de reine
(pour la mère), et de prince (pour l’enfant).
Déstabilisés mais curieux, les trois patients obtempèrent.
Sur la suggestion du thérapeute, ils placent même une
caméra pour filmer la scène que tout le monde regardera
ensuite en se demandant si chacun a bien tenu son rôle.
La systémique de l’écoute
Des histoires comme celle-là, Nahum Frenck en a plusieurs
valises. Formé à l’Université de Lausanne
(UNIL), ce pédiatre et thérapeute de famille représente
une façon de comprendre les problèmes et de les traiter
qui suscite beaucoup d’intérêt en Suisse romande.
Mise au point pendant les années 1970, jusqu’à
aujourd’hui très peu cultivée, l’«approche
systémique» convainc un nombre croissant de psychologues,
d’assistants sociaux, d’infirmiers et de thérapeutes
familiaux.
Enseignant au Centre d’étude de la famille du Département
de psychiatrie adulte de l’UNIL (unité dirigée
par le professeur Nicolas Duruz), coresponsable d’un tout
récent Centre de consultation interdisciplinaire de la maltraitance
in-fantile avec le Dr Gérard Salem (le CIMI), Nahum Frenck
se place parmi les meilleurs spécialistes de cette méthode.
Conférencier depuis plus de vingt ans, il sait aussi très
bien expliquer quels principes fondent son travail de thérapeute.
Effet dominos
Principe numéro 1: la famille fonctionne comme un mobile
pour bébé (dont l’équivalent artistique
est le mobile de Calder). Autrement dit, lorsqu’un des éléments
du groupe familial se déplace, tous les autres changent de
position. Autrement dit encore: le problème que pose un enfant
se comprend mieux si l’on tient compte de tous les membres
de la famille.
Croissance des enfants oblige, la fa-mille est un organisme qui
doit évoluer tout en maintenant sa structure. Un enfant qui
pose apparemment problème peut être l’acteur
d’un changement nécessaire auquel ses parents, ou ses
frères et sœurs, résistent exagérément.
La tension naît alors autant du besoin exprimé par
le premier que de la trop grande rigidité des seconds.
| Nahum Frenck, enseigant au Centre d'étude de
la famille du Départemenent de psychiatrie adulte de
l'UNIL. |
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Communiquer n’est pas parler
Principe numéro 2: tout événement familial
peut se comprendre sous l’angle de la communication-: «Une
famille ne peut pas ne pas communiquer», dit Nahum Frenck,
qui a le sens des phrases directes et qui insiste sur le fait que
la communication ne se limite pas à la parole. Qu’un
enfant parle beaucoup ou se taise, qu’il claque la porte en
jurant ou qu’il obéisse sans broncher, il envoie toujours
un message. «Si je me tais, je vous communique que je veux
me taire», ajoute le pédiatre, qui applique cette grille
de lecture aux tout premiers événements de la vie
de famille-: «Dès les premières minutes de leur
relation, une mère apprend à décoder son bébé,
et le bébé essaie de décoder sa mère.
Les premiers jours, l’un et l’autre sont un peu empruntés.
Et puis, petit à petit, ils se décodent de mieux en
mieux.»
Guerre à la souffrance
Les conséquences pratiques de ces deux principes fondamentaux
sont concrètes et multiples. D’abord, le thérapeute
ne traite jamais un problème avec une seule personne. Toute
la famille se déplace en consultation. Il lui arrive parfois
de recevoir «un sous-groupe» – les frères
et sœurs seulement, un père et son fils, une mère
et ses filles – mais dans un premier temps, il ne se contentera
jamais de recevoir seul l’enfant que la famille a désigné
comme problématique.
Ensuite, un adepte de la vision systémique évite de
parler de malades, de névrosés, de bons ou de méchants.
Il parle de communications «fonctionnel-les ou disfonctionnelles,
satisfaisantes
ou insatisfaisantes, agréables ou dé-sa-gré-a-bles-».
Nahum Frenck parle aussi de «relation souffrante» pour
préciser son idée: une relation est disfonctionnelle
lorsque les personnes qui communiquent ne se sentent pas comprises,
et en souffrent.
Basée sur la créativité des familles et du
thérapeute, cette façon de faire ne se comprend néanmoins
que très partiellement avec une description théorique.
Le mieux consiste encore à mettre en évidence les
quelques règles de travail que le familiologue s’est
donné. Lorsqu’il reçoit une famille en désarroi,
Nahum Frenck ne se contente pas d’écouter, de parler
et de jouer le rôle de partenaire sensible, dans la tradition
psychothérapeutique où la parole accapare toutes les
vertus salvatrices. Il élabore un véritable «plan
d’action» et met au point une stratégie d’intervention.
Il offre aussi une expérience dont les patients peuvent ensuite
s’inspirer à la maison.
Règle n°1: dédramatiser
Un couple de parents arrive un jour avec ses quatre garçons,
des adolescents de 13 à 17 ans. Le père et la mère
n’en peuvent plus de leurs quatre dormeurs qui se couchent
toujours au milieu de la nuit, ont toujours une peine folle à
se lever le matin, prolongent leurs grasses matinées jusqu’au
milieu de l’après-midi pendant les week-ends et se
comportent soi-disant comme de vils profiteurs de la générosité
parentale. Lorsque cette fa-mille arrive chez le Dr Frenck, l’ambiance
est lourde, les fronts sont durs, les esprits excédés.
Bref, ça ne rigole pas beaucoup entre enfants et parents
– ce qui est évidemment le cas de la plupart des familles
qui viennent consulter.
En guise de première action thérapeutique, Nahum Frenck
commence par alléger l’atmosphère. Il remarque
l’im-pressionnante chevelure en dreadlocks de l’un des
quatre garçons (de longues nattes dans le style rasta), commente
leur difficulté de fabrication et souligne le courage du
jeune homme qui est allé chercher une place d’apprentissage
avec ce calamar géant sur la tête.
L’ambiance se détend déjà un peu, on
commence à rire avec ce qui sans doute énervait, et
surtout, le regard sur le problème que pose le jeune chevelu
commence à changer. Mine de rien, le thérapeute amène
les autres membres de la famille à modifier leur regard.
Après quelques minutes de conversation, Nahum Frenck note
encore que cette famille est passablement portée sur la chose
culinaire. Il laisse alors la conversation se développer
sur ce sujet, apparemment sans lien avec le nœud de l’affaire,
et toute la première consultation se passe à parler
victuailles.
L’humour, premier à disparaître
La première chose qui disparaît dans une famille malheureuse,
c’est l’humour, le plaisir de parler de tout et de rien
avec légèreté, le bonheur de rire ensemble.
Ce que Nahum Frenck appelle «l’espace ludique de la
famille» ou encore «le jeu» dans ses relations
(au sens d’«amusement» comme au sens de «place
pour se mouvoir», comme on dit d’une machine qu’il
n’y a pas assez de jeu entre ses pièces pour qu’elle
fonctionne correctement).
Vivre un conflit n’empêche pourtant pas forcément
d’en rire: «On peut beaucoup s’amuser avec les
problèmes», dit le pédiatre. «Dès
la première séance avec mes patients, on commence
à rigoler. Les gens qui viennent chez moi souffrent depuis
tellement longtemps que je trouve injuste qu’ils paient pour
venir souffrir encore.» Cette dernière phrase a l’air
d’une boutade, mais c’est évidemment très
sérieux. Lorsqu’il s’agit de prendre distance
avec soi-même et de comprendre le fondement d’un problème,
l’humour est un instrument de tout premier ordre. |
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La
première chose qui disparaît dans une famille malheureuse,
c'est l'humour. Vivre un comflit n'empêche pas forcément
d'en rire. |
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Règle
n°2-: comprendre le message
Tous les soirs, c’est la même chose. Papa et maman n’arrivent
pas à mettre leur fille au lit avant dix heures du soir.
Pendant les deux heures qui précèdent, la petite se
relève sous un prétexte ou un autre, dit qu’elle
ne veut pas se coucher ou qu’elle a besoin de sa maman pour
s’endormir parce qu’elle a peur des ri-deaux, et ainsi
de suite. «Cet enfant fait surfonctionner le couple en tant
que parents», constate Nahum Frenck, qui cherche ensuite ce
que le petit veut communiquer avec son comportement.
Veut-il dire à ses parents-: «J’ai peur que vous
vous disputiez lorsque je ne suis pas là et que vous vous
sépariez»? Ou alors-: «Je suis angoissé
parce que grand-mère est très malade, qu’elle
va peut-être mourir bientôt, et j’ai besoin d’être
rassuré»? Dit-il simplement-: «Je voudrais être
sûr que maman ne s’occupe pas de mon petit frère,
parce que ça suffit com-me ça, c’est à
mon tour maintenant»? Ou encore-: «Je suis le chef,
je fais ce que je veux dans cette maison»?
Comment se déroulent les moment les plus simples
Dès qu’il reçoit une famille avec son problème,
Nahum Frenck se comporte en enquêteur et portraitiste à
la fois-: «L’esprit qui m’envahit est un esprit
ethnologique», explique le pédiatre qui s’in-téresse
beaucoup «à la manière dont les choses se passent
dans les moments les plus simples de la vie familiale», même
s’ils ne sont à première vue pas problématiques.
Il se renseigne sur le moment du coucher, le moment du repas, les
départs en voyage ou les vacances. Comment les choses se
passent-elles au moment de mettre le petit au lit? Papa est-il devant
l’ordinateur pendant que maman brosse les dents et prépare
le dernier biberon? Comment les choses se passent-elles pendant
le repas familial? Monsieur est-il devant la télévision
pendant que Mada-me cuisine? Comment les choses se passent-elles
pendant la nuit? L’enfant se réveille-t-il toujours
en pleurant à une heure du matin, alors qu’il dort
toujours paisiblement chez ses grands-parents?
Si Nahum Frenck le pouvait, il viendrait vivre au milieu de chaque
famille pendant plusieurs jours. Plus il prend connaissance des
petits détails de la vie familiale, plus le portrait de la
famille est précis, plus il peut dessiner les schémas
de communication qui règlent le comportement des uns et des
autres-: «Comprendre la communication d’une famille
permet de comprendre sa hiérarchie et son organisation»,
poursuit le thérapeute. Surtout, raconter son propre fonctionnement
permet aux parents et aux en-fants de prendre conscience que bien
au-delà des mots, ils se transmettent de nom-breux messages.
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Le plus
souvent, les relations familiales contiennent des messages positifs |
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Règle n°3-: communiquer la même
chose autrement
«Lorsqu’on repère une communication disfonctionnelle,
la solution ne con-siste jamais à supprimer le message»,
dit Nahum Frenck, d’autant plus que le message en question
n’est pas forcément négatif-: «Le plus
souvent, les relations familiales contiennent des messages positifs.
Le problème est dans le décodage.» L’action
du thérapeute consiste donc plutôt à trouver
une manière d’exprimer le même message autrement.
Pour prendre un exemple caricatural-: un père dit peut-être
«je t’aime» chaque fois qu’il en-gueule
son fils. Il faut alors que tous les membres de la famille –
y compris le père lui-même – comprennent que
ces engueulades veulent dire «je t’aime». Et ensuite
que ce père trouve une manière agréable de
déclarer son amour paternel. Le but des consultations étant
que la famille réunie découvre elle-même la
solution adéquate, «il ne s’agit pas d’imposer
une solution, relève le pédiatre, tout au plus, le
thérapeute propose une modification».
Les patients doivent être créatifs
Voilà pourquoi cette démarche de-mande un peu de créativité
de la part des patients. Peut-être suffit-il que le père
grondeur apprenne à dire quelques mots justes à son
fils blessé. Mais si ces deux-là partaient simplement
se promener seuls dans une forêt, côte à côte
pendant une heure, sans se dire un seul mot, pour commencer à
se sentir bien ensemble? C’est ce que le pédiatre a
suggéré un jour à une famille en détresse.
Aux amateurs de cuisine de tout à l’heure, il a suggéré
que chacun des deux parents et des quatre fils prépare à
manger pour les autres à tour de rôle, commissions
et vaisselle comprises. Aux parents de cet enfant qui ne veut pas
dormir à cause d’une grand-mère mourante, il
pourrait conseiller de passer quotidiennement un petit moment ensemble
à se consoler.
Attentif à toujours proposer des idées qui correspondent
à la sensibilité familiale, Nahum Frenck s’est
un jour trompé en proposant à un couple d’aller
voir un film ensemble tous les quinze jours-: «Je me suis
rendu compte après coup qu’ils détestaient le
cinéma.» Peu importe. L’essentiel est sans doute
de comprendre que les mots ne suffisent généralement
pas pour communiquer, que les actes (comme les images) valent parfois
mille mots, et qu’introduire volontairement un peu de théâtre
dans la vie quotidienne (de préférence, de la comédie)
protège parfois de ces engrenages de tragédie grecque,
dans lesquels les familles sont si souvent broyées.
Pierre-Louis Chantre
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