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Nous
sommes tous lunatiques! Du protozoaire
au mammifère, nos comportements sont influencés
par les cycles lunaires. Le biologiste de l'UNIL Philipp Heeb
s'attend même à ce que des changements physiologiques
associés à ces cycles soient prochainement découverts
chez les animaux. |
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La pleine lune, pousse-t-elle au crime?
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Nous sommes tous lunatique!
La
lune influence le monde animal. Ses différents cycles introduisent
en effet des modifications du comportement chez de nombreuses espèces.
L’influence peut être directe-: la luminosité
de la pleine lune joue, entre autres, un grand rôle dans le
rapport entre proies et prédateurs. Ou indirecte-: le rythme
des marées, lui-même en relation avec l’at-traction
lunaire, a de nombreuses conséquences sur la manière
dont les animaux marins se reproduisent.
Mouvements, reproduction et chasse
Mais de quelle manière le comportement animal se trouve-t-il
affecté? Certains amphipodes modifient leurs déplacements
et leurs mouvements. D’autres animaux, aussi différents
que les oursins, les engoulevents ou les lièvres d’Amérique,
synchronisent les phases de reproduction qui se déroulent
en relation avec le cycle de la lune, puisque l’on observe
des pics de populations correspondant aux grands cycles, dits métoniques,
se répétant environ tous les neuf ans et demi. Enfin,
les prédateurs attrapent davantage de nourriture à
la pleine lune, ce qui implique donc des risques accrus pour les
proies.
Les exemples sont nombreux dans tout le règne animal et fournissent
d’a-bondantes données. «Mais ces données
sont co-relationnelles-: on constate simplement l’existence
de deux phénomènes sans qu’il soit possible
d’établir directement un lien de cause à effet»,
précise le biologiste Philipp Heeb, qui donnait à
l’automne passé une conférence à ce sujet
dans le cadre de la Société vaudoise des sciences
naturelles.
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| Philipp Heeb, biologiste de
l'Université de Lausanne |
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La vie au rythme des marées
Il a ainsi été observé que de nombreux organismes
ajustent leur stratégie de vie et de reproduction au rythme
des ma-rées, lesquelles sont induites par l’attraction
de la lune. Mollusques, escargots, vers, crustacés s’adaptent
aux rythmes réguliers de la présence ou l’absence
d’eau. Beaucoup d’entre eux se reproduisent principalement
durant les grandes marées. Mais les expériences qui
viendraient corroborer ces observations sont rares car très
difficiles à réaliser. «Il est convenu
qu’un comportement adapté au milieu est celui qui favorise
la survie et la reproduction de l’individu-: manger, éviter
de se faire manger, se reproduire dans des circonstances favorables,
c’est optimiser les possibilités d’a-voir une progéniture
dans les meil-leures conditions», poursuit Philipp Heeb.
Pour parler du monde marin, les coraux synchronisent la ponte avec
le cycle des marées, augmentant leur chan-ce, au cours de grandes
marées, de voir les larves emportées au large et ainsi
mieux survivre que si elles restaient concentrées dans une
baie. C’est ce que font aussi les oursins-: à la pleine
lune, mâles et femelles relâchent leur gamète,
ovules et spermatozoïdes. Rien de tel ne se produit à
la nouvelle lune, pourtant période de grande marée également.
«Ce qui pourrait indiquer que la luminosité de la pleine
lune fonctionne comme un signal additionnel.»
Les engoulevents naissent en période de pleine lune
La lumière de la pleine lune joue aussi son rôle pour
les engoulevents, que l’on trouve entre autres en Valais. «Cet
oiseau pond ses œufs un peu avant la pleine lune, les incube
et les jeunes vont éclore durant la période de pleine
lune, explique Philipp Heeb. Ces jeunes se retrouvent donc au nid
pendant la période où la luminosité est la plus
forte. Or c’est un prédateur qui chasse à la vue.
Ceux dont les petits seront nés à un autre moment auront
plus de peine à trouver de la nourriture, la mortalité
sera plus grande et ils laisseront moins de descendants. Ces épisodes
de sélection se reproduisent d’an-née en année,
génération après génération. Et
après des centaines de milliers d’années, on s’attend
à l’évolution d’en-goulevents qui synchronisent
exactement la reproduction avec les phases lunaires.»
Du moins est-ce vrai de manière générale. Car
il existe des différences environnementales d’une année
à l’autre-: si, malgré la pleine lune, la visibilité
est mauvaise, il y aura des échecs et les oiseaux qui ne seront
pas parfaitement synchronisés avec la lune réussiront
quand même à se reproduire. «C’est pour cette
raison, poursuit le biologiste lausannois, qu’au sein d’une
population d’animaux, on observe que des variations sont maintenues
entre les individus pour n’importe quel comportement ou caractère
étudié.» |
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| Les flamants roses redoublent d'activité
durant la pleine lune tous comme les grue (à gauche) |
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Les grues et les signes font la fête
D’autres parmi les oiseaux redoublent d’activité
pendant la pleine lune-: en Es-pagne, les grues en profitent pour
se remplir la panse en toute sérénité et rentrent
plus tard au dortoir, les flamants roses également. «Chez
ces derniers, un collègue canadien a mesuré les intervalles
entre le moment où ils mangent, celui où ils relèvent
la tête pour surveiller l’environnement puis celui où
ils recommencent à manger. Quand la nuit est sombre, l’intervalle
est plus court que celui mesuré pendant la journée.
Quand elle est claire, il est le même que pendant le jour. Se
nourrir par nuit de pleine lune ou le jour ne fait donc pas de différences
pour eux, du point de vue des comportements de vigilance envers les
prédateurs.»
Une belle pleine lune, quand il fait bon chaud de surcroît,
et c’est aussi la fête pour les primates du genre Aotus,
aussi appelés singes de nuit, qui vivent en Amérique
latine et dont l’activité nocturne augmente alors considérablement.
Leur recherche de nourriture et leurs défenses étant
facilitées par une haute luminosité lunaire.
La prudence des petits rongeurs «Dès
que l’on parle de comportement, entrent en jeu les notions de
coût et de bénéfices-: comment obtenir un maximum
d’énergie en en dépensant un minimum et en prenant
un minimum de risques? Si les petits rongeurs évitent, eux,
d’aller manger les nuits de pleine lune, c’est que les
coûts – en l’occurrence, les risques de prédation
– sont trop élevés. A ce sujet, un de mes étudiants
a constaté que dans la forêt tropicale du Costa Rica,
il était pratiquement impossible d’attraper des souris
les nuits de pleine lune, raconte Philipp Heeb. Une des rares études
expérimentales réalisées montre que la situation
est la même pour les gerbilles, vivant dans le désert.
Il est intéressant de constater l’évolution de
comportements très similaires chez des petits rongeurs évoluant
dans deux environnements très différents.»
L’expérience en question, réalisée dans
le désert du Néguev, en Israël, a consisté
à placer des gerbilles dans un enclos et à observer
leur comportement en fonction de deux paramètres-: les variations
d’intensité d’une lumière artificielle imitant
celle de la pleine lune et le survol de l’espace par des chouettes
effraies, l’un de leurs prédateurs. Il s’avère
que plus l’un des deux paramètres augmente, plus l’activité
de ces petits rongeurs diminue. Drôle de
poche marsupiale
D’autres réalités étonnantes? Déjà
à l’époque de Ptolémée, les Grecs
avaient observé qu’il existait une relation entre les
cycles de la lune et la fertilité des juments. Quant aux marsupiaux,
chez certains d’entre eux, le mâle développe une
poche, chaque mois, à des périodes qui correspondent
au cycle lunaire. «On ne comprend pas très bien pourquoi
mais on remarque chez les mammifères placentaires des périodes
de gestation de trente jours ou d’un multiple de trente jours.
Cela correspond au cycle lunaire. Chez la femme, les cycles menstruels
durent d’ailleurs environ 29,5 jours, constate Philipp Heeb.
Il y a donc chez les mammifères aussi des paramètres
de reproduction qui semblent en rapport avec la durée des cycles
lunaires.» Mais là encore, ces données sont co-relationnelles,
on n’en connaît pas la fonction biologique.
Qu’il s’agisse de reproduction, de re-cherche de nourriture,
ou de réactions à la prédation, il n’est
pas question d’une «décision rationnelle»
de la part des animaux concernés mais, selon le biologiste,
«on peut penser que les comportements observés sont des
adaptations et résultent de la sélection naturelle.
Au sein d’une population d’individus, certains comportements
possèdent une héritabilité – c’est-à-dire
que leurs variations ont une base génétique. L’expression
des comportements résultera des interactions entre le génotype
et l’environnement. Par exemple, chez les animaux qui ont un
rythme cyclique se combinent des facteurs exogènes stimulants
comme les variations de lumière, les marées, les champs
magnétiques, et des facteurs endogènes, agissant au
niveau des hormones ou de l’expression des gènes.»
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| Les chiens mordent davantage durant les muits de pleine lune. |
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Prédateurs submergés
Quant à savoir de quelle manière un comportement comme
la reproduction synchronisée augmente le succès de re-production
de l’individu, les réponses sont diverses-: «Si
tous les individus se reproduisent en même temps, non seulement
ils multiplient leurs chances de trouver un partenaire et augmentent
leur succès lors de la fertilisation mais, en plus, les prédateurs
sont submergés par le nombre de proies à disposition,
ex-plique Philipp Heeb. C’est ce qu’on appelle l’effet
de dilution, qui pourrait fonctionner pour certaines espèces
se reproduisant de façon très synchrone.»
Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il n’est
pas très facile de se mettre dans la peau d’un protozoaire,
ni même dans celle d’un mammifère-: «Comment
voient-ils le monde? Il n’est pas si évident de percevoir
la luminosité et de distinguer les périodes de pleine
lune si on vit caché dans des terriers ou dans le sable, fait
remarquer le chercheur. Et ensuite, de modifier son comportement de
façon adaptative en fonction de cette perception. Il serait
fascinant de voir si la gerbille qui vit sous le ciel étoilé
du désert et la souris de la forêt tropicale humide du
Costa Rica, enfouie sous une épaisse couverture végétale,
utilisent les mêmes mécanismes pour éviter de
s’activer les nuits de pleine lune.» Chiens,
chevaux et chats mordent davantage
Reste à savoir aussi pourquoi les chiens, chevaux, chats et
rats mordent davantage les nuits de pleine lune, comme l’a montré
une étude anglaise qui a examiné les cas de morsures
enregistrés dans un hôpital sur deux ans. Avec un échantillon
de 1600 morsures, l’étude doit être prise au sérieux.
«Mais quel est le lien de cause à effet? Le comportement
de l’animal, par exemple l’agressivité, est-il
modifié ou bien est-ce celui de l’homme, comme le suggère
le mythe du loup-garou? Certains changements physiologiques pourraient
être associés aux cycles lunaires et influencer le comportement
animal et humain. Par exemple, chez les humains, on a constaté
que la sensibilité à l’orange et au vert présente
des pics les nuits de pleine lune. Et il est très probable
que les changements physiologiques associés aux cycles lunaires
soient découverts à l’avenir chez les animaux,
remarque Philipp Heeb. L’exploration des fonctions associées
aux changements physiologiques reste une fascinante thématique
de recherche pour le futur.» Elisabeth Gilles |
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