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«Les évangéliques sont en nette croissance par rapport aux autres Eglises en Suisse»

Jörg Stolz, professeur en sociologie de la religion à l’Université de Lausanne, et Olivier Favre, doctorant en sciences sociales et pasteur de l’Eglise évangélique apostolique, s’apprêtent à faire paraître la première étude empirique sur l’évolution du mouvement évangélique en Suisse. Avant-goût.
 
Jörg Stolz (à droite), professeur en sociologie de la religion à l’Université de Lausanne, et Olivier Favre, doctorant en sciences sociales et pasteur de l’Eglise évangélique apostolique

Le chrétien évangélique cherche surtout à promouvoir la foi par le biais d’une conversion, indépendamment de l’appartenance à une Eglise spécifique

Allez savoir ! : Qu'est-ce qu'un «évangéliste»?

Jörg Stolz (JS) : Avant tout, nous n'utilisons pas pour ces mouvements le terme d'«évangéliste», qui prête à confusion. Ce mot désigne soit les rédacteurs des quatre Evangiles - Matthieu, Luc, etc. - soit une personne exerçant un ministère d'évangélisation. Mieux vaut parler des «évangéliques», au-delà des diversités d'Eglises. Nous les avons définis selon quatre critères communs. Premièrement, tous les évangéliques ont une lecture très littérale de la Bible, au pied de la lettre.

Deuxièmement, tous estiment que la conversion personnelle est un moment crucial dans la vie d'un chrétien, le moment où il décide de consacrer sa vie à Jésus-Christ. C'est l'idée d'une renaissance, du «born again».

Troisièmement, un évangélique entend répandre sa foi et la bonne nouvelle autour de lui. Enfin, tous se définissent comme chrétiens par-delà leur Eglise. Il existe ainsi un sentiment d'ap-partenance commun entre les membres des différentes Eglises évangéliques, un «milieu évangélique».

Les évangéliques font-ils du prosélytisme?

Olivier Favre (OF): Le mot est délicat. Si on entend par là le fait de rechercher de nouveaux adhérents à une église spécifique, alors non, ce n'est pas le cas, sauf exception. Le chrétien évangélique cherche surtout à promouvoir la foi par le biais d'une conversion, indépendamment de l'appartenance à une Eglise spécifique. Les évangéliques se défendent d'ailleurs du prosélytisme, plus courant chez les Témoins de Jéhovah ou d'autres. Mais il est clair que l'élan missionnaire est très fort.

Les Eglises évangéliques sont nombreuses. D'où viennent-elles?

JS : Il existe une quarantaine de dénominations en Suisse qui ont des origines très diverses. Le mouvement piétiste vient d'Allemagne, où il s'est édifié au sein de l'Eglise luthérienne, jugée trop rigide et sans émotion. En Angleterre est apparu le méthodisme et d'autres «réveils» sont nés aux Etats-Unis comme en Suisse, tels les Pentecôtistes au début du XXe siècle, et, plus tard, le «renouveau charismatique». Bien que différentes, toutes ces Eglises et mouvements ont en commun les quatre dénominateurs mentionnés précédemment. En ce sens, ce milieu se distingue d'autant plus de la société qu'elle se sécularise toujours davantage.

Quelle est la proportion des évangéliques parmi les protestants?

OF : Selon le recensement national de l'an 2000, la Suisse compte 2,2-% de membres d'Eglises libres (évangéliques), soit 161'000 personnes sur 7'288'000 habitants. Mais certains évangéliques ne se considèrent pas comme protestants et certains réformés ne les voient pas comme tels non plus. Ainsi, les évangéliques considèrent que «la Bible est la parole de Dieu», alors que les Réformés la voient comme «contenant la parole de Dieu». Nuance importante. Quoi qu'il en soit, il est clair, tant du point de vue historique que doctrinal, qu'il faut ranger les évangéliques parmi les protestants.

JS : Le milieu évangélique en Suisse compte 1500 paroisses ou communautés, mais certains fidèles fréquentent à la fois des Eglises «libres» et des Eglises réformées. Cette double appartenance rend le recensement complexe.

Qu'est-ce qui distingue toutes ces Eglises libres?

OF : Nous avons différencié trois tendances-: les Eglises «charismatiques» ou Pentecôtistes - liées au réveil du début du XXe siècle - qui forment environ 33% des évangéliques. Dans leurs pratiques, ils insistent beaucoup sur l'émotionnel et estiment qu'après la conversion se produit une seconde expérience dans la relation à l'Esprit Saint.

A l'autre bout se situent les évangéliques fondamentalistes ou conservateurs, qui représentent environ 10-% des évangéliques en Suisse. Au centre, si l'on peut dire, se trouve le courant des «modérés» - anabaptistes, libristes, méthodistes, etc. - soit 55-% du total. Les «modérés» se distinguent parce qu'ils admettent par exemple qu'on puisse interpréter les textes avec les méthodes des sciences humaines...

JS : ... avec des limites importantes tout de même...

OF : ... c'est vrai. Disons qu'on ne parle pas ici d'une approche critique. Mais en Suisse, «modérés» et Pentecôtistes collaborent avec les paroisses réformées, voire parfois avec les catholiques, quoi qu'avec plus de réticences. Il existe en tout cas une sorte d'oecuménisme intra-protestant auquel les évangéliques «fondamentalistes» demeurent réfractaires.

Quelle est la progression des Eglises évangéliques ?

JS : En chiffres absolus, on constate une légère croissance de 0,5 à 1% ces dernières années. Mais ce chiffre n'est pas très indicatif. Le plus intéressant, c'est leur progression relative, par rapport aux Eglises institutionnelles. En proportion, les évangéliques sont clairement en croissance par rapport à l'Eglise réformée par exemple. C'est une tendance.

OF : Sur l'ensemble de la population Suisse, les évangéliques représentent une petite minorité. Mais sur la masse globale des pratiquants réguliers, ils représentent beaucoup. Un exemple-: 10-% des Suisses sont pratiquants, c'est-à-dire qu'ils fréquentent un culte ou une messe au moins deux fois par mois. Sur ces «réguliers», les catholiques restent majoritaires, mais un tiers des pratiquants parmi les réformés est certainement représenté par les évangéliques.

Qu'est-ce qui distingue ces Eglises «libres» des sectes?

OF : Qu'est-ce que vous entendez par «secte» exactement?

Disons une communauté religieuse minoritaire qui obéit à un dogme non orthodoxe, qui se reconnaît un leader charismatique et à qui les adeptes reversent tout ou partie de leurs revenus.

JS : Nous n'avons pas utilisé le mot secte dans nos recherches, car il a une connotation très négative dans le langage courant. La définition sociologique d'une secte est un groupe de gens «religieusement qualifiés». Selon cette définition, les groupes évangéliques seraient sectaires, en effet, car précisément ce sont des convertis, des gens «religieusement qualifiés». Mais le mot évoque bien d'autres choses dans l'imaginaire des gens. On imagine des membres malmenés et ruinés par leur «Eglise»...

Le don est-il obligatoire chez les évangéliques?

OF : Non, mais beaucoup sont con-vaincus du principe de la dîme (reverser 10-% de son salaire à l'Eglise) qui est un vieux principe protestant tiré de l'Ancien Testament. C'est par ce biais que les Eglises libres - qui ne sont pas financées par l'Etat - peuvent subsister et payer leur personnel. Dans mon cas précis, je suis salarié de mon Eglise (Eglise évangélique apostolique), mais je ne sais pas qui donne. Le don est confidentiel. En règle générale, les salaires sont fixés par les instances dirigeantes des fédérations d'Eglises dont les comptes sont soumis à vérification.

JS : Il est vrai que dans les Eglises libres, il y a une forte incitation à donner la dîme. Je ne sais pas s'il faut parler de pression, mais disons qu'on insiste auprès des fidèles en tout cas. Et il faut dire aussi que 10-% du salaire, c'est beaucoup. Cependant, les gens ont toujours le choix, personne ne les retient.

Qu'est-ce qui distingue les évangéliques des témoins de Jéhovah ou des mormons?

OF : Deux différences majeures sur le plan de l'histoire et de la doctrine. Les évangéliques s'inscrivent clairement dans le courant protestant, parce qu'ils reconnaissent la Trinité et considèrent qu'on est sauvé par la foi. Mormons ou témoins de Jéhovah ne reconnaissent pas la Trinité et la personne du Christ est aussi perçue différemment dans la mesure où sa divinité est niée.  

JS : Mormons et témoins de Jéhovah se démarquent eux-mêmes des évangéliques. Les mormons, par exemple, ont des écrits saints additionnels à la Bible ainsi qu'un nouveau prophète dans la personne de leur fondateur, Joseph Smith. Ce sont des choses que les évangéliques ne pourraient jamais admettre.

Si les Eglises évangéliques ne sont pas des sectes, est-ce que ce sont des schismes ?

OF : Tous ces mouvements - anabaptisme, piétisme, pentecôtisme, etc. - sont des renouveaux à l'intérieur du protestantisme. Ils peuvent conduire à des scissions, mais tout dé-pend de la manière dont l'Eglise dont ils sont nés les accueille. En Allemagne comme en Suisse, le piétisme a été relativement bien accepté par exemple. Par ailleurs, l'Al-liance évangélique, née au XIXe siècle, avait pour but justement de réunir tous les courants évangéliques. Henri Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge, a été un cofondateur de cette Alliance à Genève, par exemple. Mais cela n'a jamais vraiment marché. Dans la réalité, les nouvelles dénominations sont souvent restées indépendantes.

Les évangéliques américains ont-ils de l'impact en Suisse? Viennent-ils frapper à nos portes?

JS : Au milieu du XXe siècle, l'impulsion de l'évangélisation venait des Etats-Unis. C'est toujours vrai dans une certaine mesure, mais plus seulement. Le mouvement évangélique est devenu global. Quand quelqu'un invente une mé-thode qui marche, cela se sait et tout le monde le reprend.

OF : Mon impression est qu'il y a eu des tentatives d'approche venant des Etats-Unis, mais que la population suisse est assez réfractaire à cette manière de faire. Actuellement, le moyen le plus apprécié pour évangéliser ici, et sans doute le plus efficace, c'est le «cours Alpha», un catéchisme de base dispensé en une vingtaine de leçons du soir suivies d'un repas. Le «cours Alpha» a été lancé par une Eglise anglicane de Londres, de tendance évangélique,   et le concept a si bien marché qu'il a été repris à la fois par d'autres Eglises évangéliques, des paroisses réformées et même par des catholiques en France. C'est donc très en vogue aujourd'hui.

C'est du commerce religieux en somme... N'y a-t-il pas un paradoxe entre le discours du retour aux sources et une forme de prosélytisme lié à des méthodes de marketing capitalistes?

OF : C'est un grand débat à l'intérieur du monde chrétien. «Pourquoi pas?» arguent certains, puisque l'apôtre Paul lui-même empruntait les voies romaines pour se déplacer et recourait au vocabulaire de son époque pour traduire le message chrétien... D'autres estiment que l'on va beaucoup trop loin et que l'on trahit le message de départ qui doit s'accompagner d'une nécessaire sobriété «évangélique».

Mais à l'époque, on ne se déguisait pas en Jésus à paillette sur fond de rock et de barbecues gratuits pour attirer des fidèles!?

JS : Les évangéliques affirment haut et fort qu'ils retiennent le message de Dieu à la lettre, mais sur la manière de le transmettre, ils sont ouverts à tout. Un bon exemple c'est la ICF (International Christian Fellowship), née à Zurich. Ils ont pris un nom an-glais, parce que plus international et ciblent les jeunes avec des procédés de marketing. Ils construisent leur «produit». On a misé sur des «cultes de qualité» avec beaucoup de musique, des thèmes concernant les jeunes comme le sexe, etc., cela doit être branché et surtout pas ennuyeux. Mais sur le fond, ICF reste très fondamentaliste. Le succès des évangéliques en Suisse vient beaucoup de cette attitude de «marché» que les Eglises traditionnelles n'ont pas.

OF : Un évangélique estime que la bonne nouvelle du Christ doit être conforme aux modes actuelles, parce qu'elle l'était au départ et ne pas être enracinée dans une ancienne tradition. Mais il y a une controverse là-dessus. Et puis la commercialisation de la foi à l'américaine passe mal en Suisse, car la relation avec l'évangélisme américain y est ambivalente. La figure de George Bush fait difficulté. D'un côté, les évangéliques aiment l'idée que l'on défende la morale judéo-chrétienne, mais l'invasion en Irak leur pose un grave problème.

Le succès tiendrait donc davantage aux méthodes qu'aux idées... Mais qu'est-ce qui distingue toutes ces Eglises «libres» entre elles?

OF : Il y a peu de désaccord de fond. Les différences reposent surtout sur la forme que prend le culte. Certaines Egli-ses préfèrent un office sobre, d'autres privilégient plus de musique, d'autres encore aiment les moments charismatiques avec des émotions très fortes «sous l'action de l'Esprit». Le degré de littéralisme engendre aussi des divergences. Certains évangéliques ont une lecture littéraliste du récit de la création de la Genèse, d'autres admettent que ces convictions créationnistes sont dépassées. Même si cela tend à disparaître, les femmes de certains groupes fondamentalistes se voilent aussi pendant le culte. Mais les différences sont moins importantes qu'autrefois.

JS : Les réponses à notre questionnaire (voir tableau) montrent bien l'homogénéité de valeurs de ce «milieu évangélique». Près de 95% des évangéliques   interrogés en moyenne admettent avoir fait une «conversion». De même, 97 à 98% estiment que seul un converti est un vrai chrétien. Parmi les évangéliques, 88,7% du courant «fondamentaliste» pensent qu'il n'existe qu'une seule vraie religion. Seul 8% des réformés partagent ce point de vue et 6% chez les catholiques.

Sur la reproduction du milieu, on observe aussi que plus de la moitié des évangéliques sont eux-mêmes issus de familles évangéliques. Les grandes différences entre les Eglises se trouvent surtout dans les questions de l'importance qu'on donne   au littéralisme, aux tendances charismatiques et à la «séparation du monde».

Quelle est la sensibilité politique des évangéliques?

JS : Ce qui les distingue, ce sont surtout les questions morales-: 56 à 88-% des personnes interrogées dans notre questionnaire se disent contre le sexe avant le mariage, contre 6-% chez les réformés et 4-% chez les catholiques.

OF : En résumé, selon notre enquête, lorsqu'on demande où les gens se situent sur une échelle de 1 à 10, la majorité répond au milieu. Mais quand il y a une appartenance politique, 25% des évangéliques disent voter pour l'UDF (ndlr-: Union démocratique fédérale, extrême droite) et un autre quart pour le Parti évangélique. Le reste vote pour d'autres partis. Il est clair que les conservateurs votent plutôt UDF.   Sur le plan moral, les évangéliques sont à droite. Mais sur les questions sociales, vis-à-vis des étrangers par exemple, ils votent plutôt au centre.

Propos recueillis par : Michel Beuret

Photos : Denis Balibouse
Swiss University
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