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«Ce sont surtout des Suisses qui achètent l’art suisse»


De Hodler à Vallotton, l’art suisse semble avoir le vent en poupe. Responsable de l’antenne romande de l’Institut suisse pour l’étude de l’art et enseignant à l’UNIL, Paul-André Jaccard relativise fortement la portée de ce succès. Interview.

 

 

Félix Vallotton, ce Français d'origine suisse
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Allez savoir ! : L’art suisse semble voler de succès public en record de vente depuis plusieurs années. Est-ce une impression superficiel-le ou un phénomène réel?

Paul-André Jaccard : Le succès public est réel. Les récentes expositions Hodler à Genève et Vallotton à Berne font presque aussi fort que Monet à Zurich. Et en ce qui concerne le marché de l’art, c’est une évidence. Depuis plusieurs années, l’art suisse bat régulièrement des records. La vente de décembre 2004, chez Sotheby’s, a rapporté 5,6 millions de francs. Ce serait leur meilleure vente d’art suisse à ce jour. Mais le marché ne se porte bien que pour quelques stars: Albert Anker, Ferdinand Hodler, Félix Vallotton, Cuno Amiet, et depuis peu Giovanni Giacometti. Et même pour chacun de ces peintres, le marché est à deux vitesses.

Quel type d’œuvres a le plus de succès chez chacun de ces artistes ?

Pour Hodler, ce sont surtout les grands paysages qui font sauter les records. Les compositions symboliques et les nus peinent à la hausse, et les études pour les grandes fresques patriotiques restent parfois en rade. Pour Amiet, les tableaux d’avant 1914 obtiennent un bon zéro de plus que les tableaux d’après-guerre, dès qu’il ne se frotte plus aux avant-gardes internationales. Les collectionneurs cherchent des paysages plutôt que des nus, plus difficiles à mettre aux murs. On le voit pour Vallotton. En 2000, le même jour où un coucher de soleil se vend pour plus de 2,3 millions de francs, un nu ne récolte que 70’000 francs, un autre nu 16’000 francs, et un dernier ne se vend simplement pas.

A quand remonte la flambée des prix?

Au début des années 90. En 1992, un magnifique «Lac de Brienz» de Hodler part pour plus de 850’000 francs chez Sotheby’s. Le passage du million se fait quatre ans plus tard quand, dans la même maison, «Le bûcheron» du même Hodler part pour 1’350’000 francs. Dès ce moment, il y a comme une émulation entre Christie’s et Sotheby’s. Christie’s réplique en 1997 avec un «Lac de Thoune» de Hodler, vendu à plus de 3 millions de francs. Sotheby’s réagit début 1998 en vendant un «Silvaplanersee», toujours de Hodler, à plus de 4 millions.

C’est aujourd’hui le record mondial pour un artiste suisse. On peut noter la même progression pour Vallotton : en 1999, Sothe-by’s vend un coucher de soleil à 735’000 francs, établit un nouveau record à 1,6 million à sa vente de décembre avec un autre coucher de soleil, et l’année suivante, Christie’s relève le défi avec «Sur la plage», vendu à près de 3 millions de francs. C’est le record à ce jour pour Vallotton. Amiet a passé le million en 2000. Et Giovanni Giacometti pourrait le franchir en 2005.

Vous semblez dire que le succès de ces peintres est surtout dû à la concurrence commerciale que se livrent Sotheby’s et Christie’s ?

Le décollage du marché de l’art suisse va de pair avec l’implantation à Zurich des deux principaux acteurs internationaux, Sotheby’s et Christie’s, qui appartenaient à la tradition britannique du marché de l’art, avant de passer toutes deux en mains françaises. Christie’s a été reprise par François Pinault, et Sotheby’s par le groupe LVMH de Bernard Arnault. Il y a d’énormes intérêts financiers là-derrière. C’est à qui attirera les meilleurs collectionneurs ou démarchera les meilleurs tableaux, à coup de couvertures de catalogue de vente les plus prometteuses. Et puis, il ne faut pas se leurrer : le succès du marché de l’art s’explique aussi par notre secret bancaire, la discrétion des ports francs et nos particularismes fiscaux.

Est-ce qu’il n’y a pas aussi une cause d’ordre patriotique ?

Oui. Il faut savoir que 95 % des œuvres suisses sont acquises par des collectionneurs suisses. C’est un marché très fragile. Sur les 150’000 millionnaires que compte la Suisse, une petite vingtaine seulement se bat pour avoir un Anker, un Hodler ou un Vallotton au-dessus du million. Pour ces collectionneurs, l’art suisse a certainement une valeur identitaire. Christoph Blocher l’a dit : il apprécie Anker pour son «savoir peindre» minutieux, et pour l’image d’une Suisse laborieuse, paisible, rurale qu’il lui renvoie. C’est là qu’il y a un décalage entre le marché de l’art et l’histoire de l’art.

Ce «Grand Muveran» de Ferdinand Hodler avait été estimé à CHF 1’300’000 - 1’600’000.
Il a été vendu en 2003 pour CHF 1’534’000 par Sotheby’s

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Quel décalage?

Pour nous, Anker a d’abord construit sa carrière à Paris. Avant d’être réduit à un petit-maître bernois, il représente avant tout un grand peintre de genre du XIXe siècle. L’histoire de l’art que nous défendons ne s’intéresse pas prioritairement à la suissitude des artistes suisses. Vallotton a mené sa carrière à Paris, sa peinture n’a rien de lausannois, ou alors c’est de la pure récupération. La suissitude n’est pas un critère de valorisation. Hodler est un géant du symbolisme qui appartient au patrimoine européen au même titre que Münch ou le premier Mondrian, comme Léopold Robert appartient au néo-classicisme romain ou Böcklin au romantisme allemand, et le meilleur Amiet est marqué par Pont-Aven puis par l’expressionnisme allemand.

Les collectionneurs suisses ne font-ils donc pas de bons choix ?

Oui, mais pas pour les mêmes raisons. Pendant que les Vallotton sont rapatriés en Suisse à cause d’un marché plus soutenu ici qu’ailleurs, la diffusion internationale de Vallotton régresse. La notoriété internationale doit aller de pair avec une exportation de l’art suisse, et ce n’est pour l’heure pas le cas. Il ne suffit pas que Hodler fasse des prix internationaux en Suisse grâce à des collectionneurs suisses, il faut qu’il soit accroché aux cimaises du Met à New York ou de la National Gallery à Washington, ce qu’il mérite incontestablement.

Les musées et les collectionneurs étrangers ne s’intéressent pas à l’art suisse ?

Ils s’y intéressent peu, et pour Hodler, certainement moins aujourd’hui que de son vivant. Dès 1904, Hodler a bénéficié d’un énorme marché européen, à des prix très élevés. Sa valeur a fléchi dès qu’on l’a emprisonné dans sa suissitude. Hodler et Vallotton figurent bien dans quelques grands musées en Europe, mais ce sont des exceptions, et des achats anciens. Il faut tout de même relever que le Musée d’Orsay, il y a quelques années, a acheté un paysage hivernal de Cuno Amiet, complété par un Giovanni Giacometti, mais cette démarche reste unique et sans lendemain. Il n’y a plus de marché international pour l’art suisse, à l’exception notoire de l’art contemporain : Fischli/Weiss, John Armleder, Roman Signer, Thomas Hirschhorn, Pipilotti Rist sont invités dans les plus grandes manifestations internationales, et collectionnés dans le monde entier..

L’art suisse peut-il alors augmenter sa reconnaissance par la voie universitaire ?

Il faudrait tout d’abord que l’université s’y intéresse. Mais ce n’est pas vraiment le cas. L’enseignement universitaire se fonde sur des artistes labellisés, il reproduit des hiérarchies de valeurs qui excluent l’art suisse. Un étudiant en histoire de l’art peut très bien terminer ses études sans jamais avoir entendu parler d’art suisse. Et s’il en a l’occasion, il ne persévère pas nécessairement, faute de continuité dans l’enseignement, d’encadrement, et surtout parce qu’il a le sentiment qu’en termes de carrière, c’est contre-productif. Avec l’introduction du système de Bologne, les départements d’histoire de l’art des universités romandes déploient des efforts remarquables pour établir des collaborations interuniversitaires, interfacultaires, transversales, créent des 3e cycles, des écoles doctorales. Aucun n’a prévu un «master» en art suisse. C’est paradoxal, puisque les musées offrent des postes où une certaine connaissance de l’art suisse peut être un atout.

Propos recueillis
par Pierre-Louis Chantre

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