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Pourquoi les jeunes prennent des risques

Amateurs de sports extrêmes qui sortent des pistes, jeunes urbains qui effectuent des rodéos en voiture, toxicomanes... les conduites à risque semblent de plus en plus nombreuses dans nos sociétés. L’analyse de Monique Bolognini et Bernard Plancherel, deux chercheurs de l’UNIL.

 

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Plus loin, plus vite, plus haut, plus fort : sous la forme de nouveaux sports extrêmes, d’excès de vitesse ou autres, les conduites à risque se multiplient. «Et dans le même temps, nos sociétés tendent à protéger l’individu contre tout, fait remarquer Bernard Plancherel, psychologue à l’unité de recherche du Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (SUPEA) et auteur avec la sociologue lausannoise Monique Bolognini d’une étude intitulée «Recherche de sensation et prise de risque».

Pourtant sur les conduites de dépendance, cette recherche parue en 2000 a été suivie de nombreux travaux dont le dernier (2004) s’intéresse à la consommation de substances à l’adolescence.

Des réactions contradictoires

«On interdit le tabac et l’alcool, on se préoccupe de sécurité alimentaire, poursuit le psychologue de l’UNIL et d’un autre côté on assiste au développement de conduites dont certaines sont réprimées, comme les excès de vitesse, et d’autres sont très bien vues. Les sportifs extrêmes, par exemple, deviennent des héros médiatiques. Tout cela est un peu contradictoire. Peut-être s’agit-il d’autant de tentatives d’échapper à l’ennui.»

Car la tolérance à l’ennui est, en effet, l’une des variables mesurées dans l’étude lausannoise avec la recherche d’aventure, d’expériences et la désinhibition.

Les hommes plus que les femmes

L’étude menée par les deux chercheurs de l’UNIL confirme par ailleurs que les conduites à risque sont plus fréquentes chez les hommes que chez les femmes. La prise de risque serait donc bel et bien une spécificité masculine. Encore faut-il s’entendre sur le type de risque dont on parle. Certaines conduites comme le tabagisme ou la toxicomanie sont en effet de plus en plus largement adoptées par les jeunes filles. Quant à la consommation d’alcool, elle se modifie chez les adolescentes qui, depuis l’introduction des alcopops, ont rattrapé les garçons.

Plus joyeux: les jeunes filles sont également plus nombreuses à pratiquer des sports dit extrêmes même si les aventuriers type Mike Horn sont encore rarement des aventurières.

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Homme au volant, mort au tournant !

Quant à «la recherche de vitesse avec des engins motorisés dans un cadre non sportif», qui prend parfois la forme de «rodéo», comme cela s’est produit à Genève et dans le canton de Vaud ces derniers mois, elle reste l’apanage des garçons et a ceci de particulier qu’elle met également en danger la vie d’autrui.

«Femme au volant, mort au tournant» n’est donc qu’un slogan vide, à ranger au magasin poussiéreux des accessoires du macho de base. «Que des garçons roulent à 200 à l’heure dans les rues de Genève, cela apparaît comme une action choquante et répréhensible. Venant de jeunes filles, c’est inimaginable, fait remarquer Monique Bolognini, auteure d’une thèse sur la différence des sexes face à la santé psychique. Il reste quand même des stéréotypes sociaux qui font que les filles sont conditionnées par leur milieu familial dans leur enfance. Ces comportements sont de toute manière multidéterminés. Facteurs influençant la socialisation du garçon et de la fille et explications de type biologique se conjugue pour les expliquer.»

L'attrait du risque

Justement, qu'est-ce qui fait qu'un jeune fonce à tombeau ouvert dans les rues d'une ville, pratique le benji jumping, ou prenne en montagne des risques qui semblent insensés? «Qu'ils soient réprouvés ou au contraire valorisés socialement, ces différents comportements apportent du plaisir», répond Bernard Plancherel.

Le plaisir, c'est le maître mot de toute l'aventure : «La plupart des jeunes qui adoptent des comportements à risque en tirent une récompense d'abord au niveau de la sensation elle-même et, dans l'après coup, par rapport au défi qui a été relevé, ajoute Monique Bolognini. Dans le cas de la conduite «sauvage», la recherche de sensations, basée sur le plaisir procu-ré par la vitesse, s'accompagne d'un désir de compétition et de rébellion contre les normes, du besoin de vivre quelque chose d'exceptionnel et de dépasser des limites dans un but d'affirmation de soi. Souvent, la recherche d'au-tonomie et d'une prise de distance par rapport à la famille entre aussi en jeu.»

Un besoin de toute-puissance

A cela s'ajoute parfois le déni du risque, souligné par certains sociologues qui établissent un parallèle entre ces comportements et la posture du héros. La personne se percevant comme invulnérable serait persuadée de sa maîtrise totale et de sa toute-puissance.

On évoque aussi l'ordalie à propos des conduites à risque, une métaphore parlante selon Bernard Plancherel : «L'ex-pression fait référence aux fameux jugements de Dieu médiévaux, explique-t-il. On jetait à l'eau ou au feu des coupables présumés. S'ils survivaient à l'épreuve, ils étaient considérés comme innocents. Dans le cas des jeunes qui jouent avec la mort pour s'assurer du sens de leur existence, ces comportements sont vus comme une sorte de procédure d'autoengendrement, de renaissance.»

Bernard Plancherel, psychologue à l’unité de recherche du Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (SUPEA) de l'UNIL  

Un trait de personnalité

Qu'en est-il de la recherche de sensations elle-même? De quoi s'agit-il exactement et pourquoi certains individus sont-ils concernés plus que d'autres? «Elle correspond au besoin pour un sujet d'obtenir et de maintenir un haut niveau de stimulation, explique Monique Bolognini. Le postulat de base est que les personnes avides de sensations ont un taux peu élevé de production d'adrénaline et de dopamine, entre autres. Ces personnes vont recourir de façon compulsive à des sensations et stimulations afin d'élever l'activation cérébrale et de la maintenir à un haut niveau. Cela se fera soit par la consommation de substances psychotropes soit par d'autres conduites à risque.»

La recherche de sensations est ainsi vue comme un trait de personnalité assez répandu, qui éclairerait beaucoup de conduites basées sur la prise de risque. Elle se retrouve dans des comportements aussi divers que la toxicomanie, l'alcoolisme, les désordres alimentaires, les sports extrêmes ou la conduite «sauvage».

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«Secures» et «insecures»

Il y aurait donc des personnalités plus enclines que d'autres à la prise de risque du fait de cette recherche de sensations. «Selon la théorie actuelle de la personnalité, le tempérament, une donnée innée, présente deux traits principaux, l'extraversion et l'inhibition, qui correspondent à deux attitudes fondamentales : l'approche et l'évitement, reprend Bernard Plancherel. Il y a prépondérance de l'une ou de l'autre dans la personnalité. Déjà chez les bébés on parle dans la théorie de l'attachement des individus «secures», ceux qui explorent leur environnement, ceux qui vont vers le monde extérieur, les objets et les autres, et qui sont en recherche de stimulations.

On leur oppose les bébés «insecures», qui restent en retrait. Un individu sensible à la récompense est davantage en recherche de stimulation, source potentielle de récompense. Certains auteurs   pensent que 60 % de la recherche de sensations seraient génétiques contre 40 % seulement qui seraient dus à l'acquis.»

Les différences fille/garçon

Quant à la comparaison fille/garçon, les évaluations de jeunes en milieu scolaire font apparaître qu'une différence importante demeure : celle qui existe entre les troubles dirigés contre soi et les troubles portés sur l'extérieur. «Les filles ont beaucoup plus de troubles internalisés, type dépression et anxiété, que de troubles externalisés ou agis (violence, agressivité, etc.). L'exemple des troubles alimentaires souvent associés à une dépression est parlant : ils sont à 90 % féminins. Les garçons, eux, sont plus dans l'agir et les activités dites à risque, con-sommation de substances, conduites dangereuses ou sports extrêmes», constate Monique Bolognini.

La raison de cet état de fait? «L'éducation et les pressions sur la jeune fille par rapport à son identité et ses changements viennent accentuer des différences dues aux données biologiques. Les garçons sont encore socialisés dans une orientation de prise de risque, de réussite et d'efficacité alors que les filles le sont dans une orientation de socialisation et de sauvegarde de la santé.»

Nos sociétés sont souvent ambiguës à propos de la prise de risque individuelle : lors qu'elles stigmatisent les chauffards, elles adulent les vedettes du sport automobile comme Michael Schumacher
Dans l'univers du risque, les hommes sont plus nombreux que les femmes. Ellen McArthur, qui se lance régulièrement dans des régates en haute mer, fait figure d'exception

Un phénomène de mode

Monique Bolognini évoque encore un autre facteur : l'hyperactivité. «On peut imaginer que les jeunes concernés par les comportements à risque sont hyperactifs ou qu'ils ont manifesté précédemment une forme de troubles du comportement - agressivité, violence, trouble de l'attention, etc. Il s'agirait d'individus qui ne se sentent exister que dans l'agir. Mais il existe une médication contre l'hyperactivité et l'intérêt commercial en jeu est   considérable. Ce trouble a d'ailleurs également été associé à la toxicomanie.   Déterminer son importance réelle est donc très compliqué.»

Une chose est sûre, le développement des conduites à risque est typique de nos sociétés occidentales. «Dans tous les domaines, on cherche à repousser des limites dans un mouvement de fuite en avant dont nul ne sait quand et comment il prendra fin», constate Bernard Plancherel. Pour le psychologue, «l'esprit du temps» n'est pas non plus étranger à certains comportements «qui s'apparentent à des phénomènes de mode. On ignore pourquoi telle conduite apparaît à un moment donné, comme le jeu du foulard, par exemple. A l'époque, la presse en a peu parlé pour éviter un effet d'entraînement.»
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Le risque, c'est une drogue ?

Pour une fois, les médias se seraient bien tenus. Ce n'est pas toujours le cas, à en croire Monique Bolognini qui suggère qu'ils ne sont pas innocents dans la multiplication de certaines conduites : «Un jeune qui fait un rodéo est à peu près assuré que son «exploit» aura un écho dans la presse. Or le besoin d'action spectaculaire et la motivation, consciente ou inconsciente, d'impressionner sont une partie de l'aventure.»

Répréhensibles ou non, les conduites à risque seraient-elles addictives ? Pour Bernard Plancherel, «elles le sont dans la mesure où il y a une répétition nécessaire et un sentiment de sevrage en cas d'arrêt. Or, quiconque pratique intensément un sport, extrême ou non, le sait : s'arrêter c'est s'exposer à la morosité et à la déprime. L'hypothèse d'une forme de dépendance à l'effort physique est donc sérieuse.»

Quant à la consommation de substances, Monique Bolognini rappelle que «la Suisse est le pays où proportionnellement à la population, le taux est le plus élevé en Europe, comme l'ont montré les données   de l'Institut suisse de prophylaxie de l'alcoolisme (ISPA). Et ce taux se maintient parmi les plus élevés en dépit de toutes les tentatives de prévention.»                   

Elisabeth Gilles

Je consomme et alors ?


Une centaine de jeunes consommateurs de cannabis, de 16 ans en moyenne, ont été suivis pendant quatre ans par les chercheurs de l’UNIL.

La dernière recherche menée au SUPEA par Monique Bolognini et Bernard Plancherel évaluait la consommation de substances à l’adolescence dans une perspective longitudinale. Une centaine de jeunes consommateurs de cannabis, de 16 ans en moyenne, ont été suivis pendant quatre ans.

L’étude a révélé une forme de déni dans la manière dont les jeunes se représentent la consommation. Cette donnée est importante pour les stratégies de prévention. A la question de savoir s’ils auraient besoin d’aide pour résoudre leurs difficultés, les jeunes qui avaient des problèmes importants de consommation répétée répondaient par la négative. Ils n’avaient donc pas du tout identifié la consommation comme un problème.

Entre cette banalisation et la perception de l’adulte, le hiatus est évident. «Il faut dire que seule une petite proportion de la population consomme de manière régulière et suivie, précise Monique Bolognini. Mais ceux-là ne voient pas où est le problème : ils considèrent que leur consommation n’est ni dangereuse ni risquée.

La consommation modifie donc l’attitude du jeune par rapport à la manière dont il se représente le produit. D’où l’intérêt d’étudier la problématique des représentations.»

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