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Eté oblige,
nous allons boire des
litres d’eau minérale.
Mais comment
s’est-elle formée?
A l’image d’Henniez et de Valser qui commémorent
leur 100e et 111e anniversaire, les eaux suisses
pétillent. Mais d’où viennent-elles vraiment et sontelles
toujours bonnes pour la santé? Les réponses
de Hans-Rudolf Pfeifer, professeur de géochimieà l’UNIL.
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Les Suisses boivent tous de l’eau
minérale sans forcément le savoir.
Car n’importe qui peut mettre en bouteille
de l’eau du robinet pratiquement
sans aucun traitement et la vendre comme
une eau minérale en toute légalité. Ce
n’est pas à cause de la grande pureté de
l’eau des Alpes. C’est la loi. «Depuis les
années 80, toute eau propre, même l’eau
du robinet, peut être considérée comme
une eau minérale si elle conserve les
mêmes qualités au fil du temps et si elle
est saine du point de vue microbiologique», explique Hans-Rudolf Pfeifer,
professeur de géochimie à la nouvelle
Faculté de géosciences et de l’environnement à l’UNIL.
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L’Italie plus permissive
Avant les années 80, ce n’était pas
le cas. Selon l’ancienne loi, une eau
minérale devait contenir au moins un
gramme de matière dissoute par litre.
A l’époque, la marque Henniez qui
célèbre son 100e anniversaire cette
année ne répondait pas à ces critères,
elle qui ne contient qu’un demi gramme
par litre. Mais elle avait obtenu une dérogation parce qu’elle était vendue depuis longtemps sous
cette appellation.
Ce n’était d’ailleurs pas choquant,
sachant qu’en Italie, les bouteilles d’eau
portaient déjà la mention «eaux oligominérales», c’est-à-dire peu minéralisées
avec moins de 100 mg par litre. Et en
France, l’eau d’Evian ne contient pas non
plus une grande concentration de sels
minéraux.
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L’eau devient substitut du lait
Mais alors pourquoi la Suisse a-t-elle
soudain modifié sa réglementation? Pour
s’aligner sur les pays voisins? «C’est une
question de goût, répond Hans-Rudolf
Pfeifer. Les consommateurs actuels n’aiment
pas une eau fortement minéralisée
comme la Vichy, par exemple, parce que,
si elle est consommée en grande quantité,
elle pourrait perturber l’estomac de
personnes sensibles.» Le marché de l’eau minérale devient également de plus en plus segmenté. De
nouveaux produits font leur apparition,
spécifiquement dédiés à des publics précis.
Danone a ainsi lancé en France, en
Belgique et en Angleterre, Danone Taillefine
pour les femmes soucieuses de leur
minceur et Danone Activ, trois fois plus
riche en calcium qu’Evian, pour les adolescents.
L’eau minérale devient une sorte d’alicament,
mélange d’aliment et de médicament.
Certaines eaux minérales riches
en calcium et magnésium se positionnent
comme un substitut du lait, dont la
consommation ne cesse de reculer.
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Hans-Rudolf Pfeifer, professeur de géochimie à la nouvelle Faculté de géosciences
et de l’environnement à l’UNIL |
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Comment l’eau devient minérale
Mais comment l’eau parvient-elle à capter ces éléments nutritifs essentiels
pour l’organisme? «En fait, c’est relativement
simple, souffle Hans-Rudolf Pfeifer.
Tout commence par l’eau de pluie qui
tombe sur un terrain, souvent en montagne,
et dont une partie s’infiltre dans
la terre plus ou moins profondément selon
la perméabilité du sous-sol.» Tout liquide suit les lois de la gravité et l’eau descend donc jusqu’à un
niveau imperméable plus ou moins clos
avant de ressortir à l’air libre. En
moyenne, une eau minérale met de dix à trente ans pour atteindre sa source.
Mais ce chemin peut être beaucoup
plus long.
«Certaines eaux, actuellement sous
le plateau suisse, ont débuté leur
périple en Forêt-Noire, lors de la dernière
glaciation, il y a plus de 20 000
ans, affirme Hans-Rudolf Pfeifer. Ce
parcours peut également être très peu
profond et l’eau ressort, après quelques
mois, froide et peu minéralisée, comme
l’eau du robinet.»
Lorsque le liquide s’enfonce à plusieurs
centaines de mètres, voire à quelques kilomètres sous terre, il se réchauffe à raison d’un degré tous les
trente mètres. «Avec la chaleur, l’eau
acquiert un pouvoir de dissolution des
minéraux beaucoup plus fort et c’est
ainsi qu’elle devient minérale», ajoute
le professeur.
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| Le parcours souterrain des pluies peut être
très peu profond et l'eau ressort, après quelques mois, froide et
peu minéralisée comme l'eau du robinet |
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Un cycle souterrain
Certaines eaux, et Valser en fait
partie, sont froides et pourtant fortement
minéralisées. Comment expliquer
cette anomalie? «C’est souvent
parce que le CO2 exsudé par les
racines des plantes vient renforcer
l’acidité naturelle de l’eau, reprend le
géochimiste de l’UNIL. Les racines de
plantes ont en effet une force mécanique
et une force chimique capables
de dissoudre les minéraux présents
dans les sols.»
C’est pourquoi on trouve à la surface
des roches meubles, du sable, du gravier,
de la tourbe, etc. En dessous, le substrat
géologique solide est lui aussi passablement
fissuré pour une raison physique
très simple. Alors qu’elle subit une très
forte pression en profondeur, la roche se
dilate lorsqu’elle se rapproche de la surface.
L’eau de pluie creuse ces fissures par
son pouvoir de dissolution et, après une
trentaine d’années, elle peut atteindre une
profondeur de 1000 à 3000 mètres et créer
des nappes souterraines très pures.
Comment fait-elle pour revenir à la
surface? A cette profondeur, la roche est
si chaude qu’elle fait remonter l’eau jusqu’à une source. A Lavey-les-Bains, l’eau
jaillit des profondeurs à 60 degrés. C’est
la source thermale la plus chaude de Suisse.
A Loèche-les-Bains, elle a 51 degrés
et à Baden 45 degrés.
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La Valser des Grisons a pour particularité d'être une eau froide et pourtant fortement minéralisée |
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Prisonnière de la roche
Parfois, l’eau ne remonte plus, en raison
de la pression énorme accumulée dans
les profondeurs. Elle acquiert la même
densité que la roche: 2,5 à 3 grammes par
centimètre cube. Cette eau-là ne ressort
plus, elle est captée, prisonnière de la roche.
Celle-ci peut cependant être forée ou éclater sous la pression conjuguée de l’eau,
du poids de la roche et de la température élevée. Les nouvelles fissures permettent
alors à l’eau de revenir à la surface. Mais ce chemin ne se fait jamais par
hasard.
Pour revenir à la surface, l’eau
emprunte toujours une voie proche
d’une faille géologique, d’une fissure liée
aux tremblements de terre ou à la formation
des montagnes. L’eau perce également
les roches calcaires facilement
solvables. «C’est ce qui explique que la
plupart des eaux minérales suisses
jaillissent au pied du Jura ou sur la
fameuse flexure Rhône-Rhin», précise
Hans-Rudolf Pfeifer.
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Naturellement gazeuse
En Suisse, Passuger et d’autres eaux
des Grisons comme Valser ont la particularité d’être naturellement gazeuses et
fortement minéralisées, alors qu’elles sont d’origine plutôt superficielle. Aux
Grisons, le sous-sol contient du calcaire.
Chauffé à une température de 600 à 700
degrés ce qui est le cas en grande profondeur, le calcaire a la propriété de
dégager du CO2.
Le gaz ainsi produit se fraye un
chemin à travers les fissures et rencontre,à une centaine de mètres de
la surface, les eaux superficielles, ce
qui les rend acides et agressives pour
les roches. «C’est donc grâce au CO2
qui voyage sous la terre que les eaux
minérales grisonnes sont minéralisées
mais froides, confie Hans-Rudolf
Pfeifer qui précise: en Engadine, les
eaux sont tellement salées qu’au début
du siècle dernier, elles attiraient les
touristes qui les buvaient pour se purger
l’estomac.»
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Loèche-les-Bains (à gauche), en Valais, et Scuol, dans les Grisons,
sont deux stations qui bénéficient de ces eaux qui sont allées se réchauffer dans les profondeurs
de la terre avant de revenir minéralisées à la surface |
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L’eau naturellement dangereuse
Les eaux minérales peuvent aussi parfois être dangereuses. «Elles contiennent
des éléments nutritifs comme le zinc, le
cuivre ou le sélénium, mais la fourchette
entre ce qui est utile ou nuisible à l’organisme
est très faible, explique le professeur
Pfeifer. Il existe aussi des eaux de
source radioactives chargées de radon;
autrefois considéré comme bon pour la
santé, il provoquerait aujourd’hui le cancer
des poumons.»
Il y a plus nuisible encore; certaines
eaux potables suisses contiennent des
teneurs élevées d’arsenic, un poison mortel
s’il est ingéré pur et qui se trouve naturellement
en petite quantité dans le sol
sous forme de minéraux associés au souffre
et au fer. Dans les années 60, l’arsenic
entrait également dans la composition
de nombreux pesticides.
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De l’arsenic dans l’eau potable
«Au Tessin, en 1996, nous avons découvert
une forte teneur d’arsenic d’origine
naturelle dans une eau de source,
explique Hans-Rudolf Pfeifer. Nous
avons voulu comparer ces résultats avec
d’autres analyses et, en fait, jamais personne
n’avait analysé la présence d’arsenic
dans l’eau potable en Suisse. Aujourd’hui,
une vingtaine de communes, 8 en Valais, 12 au Tessin et 3 dans les Grisons doivent assainir leur eau potable
parce qu’elle contient 2 à 3 fois plus
d’arsenic que ce qui est autorisé par
l’OMS, et on ne le savait pas.» Egalement touchée par ce phénomène,
la commune de St-Moritz, qui avait
dans son réseau une source à teneur d'arsenic élevée, a longtemps fourni à ses
habitants et aux touristes du monde
entier de l'eau légèrement plus riche en
arsenic que la normale.
Plutôt que de filtrer
la source polluée, elle a préféré renoncer à l’utiliser. Aujourd’hui, elle
s’approvisionne ailleurs.
Cela s’est fait dans la discrétion.
Une femme médecin d’une commune
voisine s’est étonnée de détecter un
taux anormalement élevé d’arsenic
chez deux de ses patientes âgées qui
perdaient leurs cheveux. Son père,
professeur de géologie, à qui elle s’en
est ouverte, a pu l’informer.
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Filtrer l'eau, pour garantir
une boisson saine aux enfants, coûte cher.
Au point que c'est un luxe
que certaines communes suisses ont
de la peine à s'offrir |
La Suisse en retard
Contrairement aux Etats-Unis et à la
Communauté Européenne, la Suisse ne
respecte pas encore les nouvelles normes
proposées par l'OMS édictées en 1995
et qui recommandent une teneur maximum
de 10 microgrammes d’arsenic par
litre d’eau, contre 50 microgrammes
jusque-là. «Les raisons économiques
expliquent ce retard, estime Hans
Rudolf Pfeifer. Cela coûte cher: il faut
trouver d’autres sources, construire des
aqueducs dont le prix se chiffre en millions.»
Il faut dire aussi que l’arsenic ne
devient réellement dangereux qu’à partir
d’une teneur de 300 à 400 microgrammes
par litre et peut alors provoquer
des cancers de la vessie. Au
Bangladesh, la population souffre de
tâches noires sur la peau depuis qu’elle
boit de l’eau de puits profonds qui
affiche de 1000 à 1500 microgrammes
d’arsenic par litre.
Une question de précaution
«Entre 50 et 10 microgrammes, c’est
une question de précaution, affirme
Hans-Rudolf Pfeifer. En Suisse, trois
communes seulement fournissent de l’eau
potable dont la teneur en arsenic dépasse
les 50 microgrammes par litre; cela concerne
en tout 15’000 personnes.» Il est possible de filtrer l’eau, mais cela
coûte cher. Les autorités veulent aussi
laisser le temps aux communes de prendre
des mesures.
A l’avenir, celles-ci devront également affronter les effets sur
l’eau potable de nombreux polluants:
déchets de l’industrie et des décharges
de produits chimiques artificiels, médicaments,
pesticides, qui, il y a quarante
ans, contenaient de l’arsenic, additifs
comme le MTBE (methyl tertiary
buthyl ether) qui a remplacé le plomb
dans l’essence. C’est dire si le marché des
eaux minérales, naturellement filtrées et à la pureté originelle, risque d’avoir encore
de beaux jours devant lui.
Giuseppe Melillo
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