Allez savoir !: Pourquoi Sartre
et Aron se sont-ils surnommés
mutuellement «Les petits
camarades», titre de votre livre*,
et cela jusqu’au bout de leurs
divergences intellectuelles?
Etienne Barilier (EB): Cela remonte à l’Ecole Normale Supérieure où ils ont
fait leurs études ensemble. C’est ainsi
qu’ils s’appelaient et qu’ils ont continué à le faire, avec toujours plus d’ironie, bien
sûr, à mesure que leur relation se détériorait...
Dans quelles circonstances
ont-ils rompu?
EB: En 1947, après une émission de
radio où des membres de la revue «Les
Temps Modernes», fondée et dirigée par
Sartre, sont confrontés à des gaullistes.
Les premiers ont eu alors des propos très
violents à l’encontre du Général. Et dans
ce débat, Aron, membre fondateur des «Temps Modernes», tient un peu le rôle
d’arbitre. Mais Sartre lui reproche de ne
pas choisir son camp et rompt avec lui.
Dès lors, leurs divergences ne cesseront
de grandir.
Les deux hommes ont
personnifié deux France: l’une
engagée, l’autre empreinte de«réalisme froid». Que reste-t-il
de ces deux camps?
EB: L’opposition est plus complexe,
mais en schématisant, on a en effet d’un
côté le compagnon de route des communistes,
Sartre, engagé pour la révolution,
et de l’autre Aron, qui tout en se
déclarant socialiste assez longtemps, fut
plutôt libéral, atlantiste voire «attentiste» aux yeux de Sartre. Aujourd’hui,
la question n’est plus de savoir si l’on
est ou non ami de l’URSS. De ce débat,
il ne reste donc plus grand-chose, sinon
d’un côté les tenants de l’utopie et de la
transformation sociale et de l’autre les
défenseurs du statu quo ou de la
réforme.
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Raymond Aron |
Jean-Paul Sartre |
Jérôme Meizoz (JM): Sartre et Aron
me semblent à l’image du prophète et du
prêtre, deux figures décrites par Max
Weber: le prophète s’inscrit en rupture
et en création, le prêtre répète et routinise.
Aron, qui a surtout été un professeur,
ne peut se prévaloir du charisme du
Sartre écrivain.
EB: C’est sans doute cela qui lui vaut
l’image d’un analyste froid, ce qu’il n’était
pas. Si Sartre est l’homme de la création
littéraire et d’une philosophie originale,
Aron n’est pas l’inventeur d’une
vision nouvelle. Son génie a été de comprendre
et de rendre justice aux pensées
les plus diverses, notamment Marx et...
Sartre.
Ce centenaire, c’est aussi un
bilan. On lit parfois que Sartre
se serait trompé sur tout,
tandis qu’Aron aurait eu tort
sur peu de chose...
JM: C’est simpliste. Ceux qui disent
cela, en général, se sont rangés dans le «bon camp» et il leur est facile d’avoir raison
après la bataille. Le Mur de Berlin
est tombé, la vision libérale l’a emporté pour le moment, donc Sartre se serait
trompé!? Nul n’aurait dit cela en 1947 ou
en 1954. Même si Sartre a pu avoir des
jugements passionnels que le cours des
choses a démentis, il assume ses propos
en affirmant qu’il faut s’engager dans son époque, que l’on n’écrit pas pour la postérité.
Il n’y a pas chez Sartre le souci d’un
propos éternellement valide.
EB: Tout dépend de quoi l’on parle,
en effet. Sartre aurait parfois mieux fait
de se taire, c’est vrai, sur l’appréciation
des camps soviétiques, sur Fidel Castro,
la Fraction Armée Rouge et tant d’autres
choses. Aron, lui, s’exposait moins à l’erreur car c’était un homme de nuances,
ses analyses dépassaient les clivages Est-Ouest. Il cherchait la vérité, non l’efficacité,
fût-elle au service des plus nobles
causes.
Quelle est la source morale de l’engagement de Sartre? Quel est
le socle intellectuel d’Aron?
EB: Tous deux se sont d’abord nourris
des mêmes auteurs: Kant, Weber, Husserl, la phénoménologie. Cela dit, je placerais
plutôt Sartre dans la descendance
d’un Kierkegaard et de l’existentialisme,
avec toutes les nuances nécessaires. Aron,
lui, s’inscrit dans le droit fil de Kant.
JM: Le thème de l’engagement chez
Sartre apparaît assez tard. C’est pendant
la guerre qu’il développe les notions de
responsabilité et de liberté. Cette maturation
débouche en 1945 dans sa revue «Les Temps Modernes» sur un premier
texte, programmatique pour ainsi dire,«Présentation des Temps modernes», qui
annonce «Qu’est-ce que la littérature?» de 1947. Mais de fait, cette réflexion prolonge
toute son œuvre. Dans «La Nausée» déjà (1938) et surtout «L’Etre et le
Néant» (1943), on trouve les prémisses
de la contingence et de la liberté, la nécessité pour l’homme de formuler des choix.
Les choses deviennent très claires dans
la trilogie romanesque «Les Chemins de
la Liberté» (1945-1949).
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Jérôme Meizoz, maître d’enseignement et de recherche à la Faculté des lettres de l'UNIL |
En 1936, Sartre suit à distance
les manifs du Front populaire;
en 1938, quand Daladier rentre
de Munich, il continue de répéter
que «Hitler a dit cent fois qu’il
n’envahirait pas la France»...
Quel aveuglement, non?!
EB: Mais il n’est pas le seul à ce
moment-là. C’est vrai que sa conscience
politique ne s’éveille que tardivement.
Avant le conflit, les questions politiques
l’intéressent peu. Il ne s’exprime guère sur
elles. Aron, lui, a été politisé plus tôt. Il
comprend vite que Munich est une chose
très grave. Il a vécu en Allemagne et il a
pu prendre la mesure de la catastrophe
qui se préparait...
Sartre a-t-il été «un grand
résistant» comme on
le lit ironiquement parfois?
EB: Ni un grand résistant ni un petit
collabo. De toute manière, les grands
résistants furent des exceptions rarissimes,
et l’on ne peut faire de procès à personne
sous prétexte qu’il n’a pas été un
héros.
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| SARTRE AURAIT PARFOIS MIEUX FAIT
DE SE TAIRE, C'EST VRAI, SUR L'APPRÉCIATION DES
CAMPS SOVIÉTIQUES |
Après-guerre, Sartre est reçu
aux Etats-Unis où la
presse le présente comme tel.
Et il ne nie pas...
EB: Il a tout de même écrit la pièce «Les
mouches» qu’il a fait jouer en pleine guerre, une apologie de la liberté et de la démocratie.
Ce n’est pas sans courage. Encore
une fois, je n’instruirai pas ce procès-là.
JM: L’an dernier, Régis Debray a présenté Sartre comme «le planqué de l’Occupation». C’est outré et cruel. Mais on
peut rappeler le contexte où «Les Mouches» a été monté en 1943. Les résistants
refusaient alors tout ce qui passait la censure
allemande, considérant que c’était un
acte de collaboration.
Et Aron, où est-il pendant
la guerre?
EB: En Angleterre où il participe, par
ses textes, aux efforts de la Résistance.
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ARON EST UN AGNOSTIQUE
POLITIQUE, CE QUI EST IMPARDONNABLE
À CETTE ÉPOQUE |
Dès octobre 1945, Sartre lance
sa revue «Les Temps Modernes» avec Simone de Beauvoir, Leiris,
Merleau-Ponty, Paulhan,
Ollivier et Raymond Aron.
Qu’est-ce qui unit tous ces
intellectuels?
JM: Leur crédit tient avant tout à leur
image de résistants. Entre 1944 et 1953,
le Comité national des écrivains fait le
ménage, excluant toute une série d’écrivains
qui ont ou auraient collaboré. Le
groupe des «Temps Modernes» se compose
de gens très différents et va d’ailleurs
vite imploser. Un autre point commun que
les unit au tout début, c’est le rejet à la
fois des staliniens et des réactionnaires
catholiques. L’idée est de proposer une
sorte de «troisième voie».
EB: Toutes les revues et maisons d’édition
nées après-guerre «Esprit», «Les
Temps Modernes» ou «les Editions de
Minuit» voulaient passer, sinon «de la
résistance à la révolution», qui était la
devise du journal «Combat», du moins de
la résistance à la réforme de la société.
Sartre se fâche vite avec tout le
monde. Aron et Ollivier s’en vont
en 1946, Merleau-Ponty en 1950.
Il rompra aussi avec Camus,
Lefort, Castoriadis et Etiemble.
Qui soutient encore Sartre
en 1952, quand il rallie les
communistes?
EB: Simone de Beauvoir! (rires)
Cela devait arriver fatalement, car Sartre est d’abord un homme seul, sa philosophie
n’appartient qu’à lui. C’est une«force qui va»; il tend à faire le vide
autour de lui.
JM: Il compte encore des fidèles
comme Jeanson, mais plusieurs grandes
figures ont disparu. C’est que Sartre forçait
les gens à se situer, comme dans le
cas d’Albert Camus qu’il enferme dans
une alternative terrible en 1952: êtes-vous
pour ou contre le communisme?
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| Etienne Barilier, professeur associé de littérature française à l'UNIL, |
Sartre lui-même a pu déclarer
qu’il n’était ni communiste, ni
capitaliste, mais qu’à tout
prendre, il choisirait le premier...
JM: Exactement.
Au moment où Sartre est isolé,
que devient Aron? Ne peut-il pas capitaliser d’avoir été lucide
plus tôt sur les dangers du
nazisme comme du stalinisme
après-guerre?
EB: Aron, sans le vouloir, s’isole aussi.
Son ouvrage «L’opium des intellectuels» (1957), qui analyse impitoyablement et
calmement ceux-ci comme des croyants
aveuglés, ou des dupes volontaires, le met
au ban de la société pensante et bien pensante.
Aron est un agnostique politique,
ce qui est impardonnable à cetteépoque.
JM: Sartre avait acquis une autorité intellectuelle qui tient au fait qu’il cumule
une aura littéraire et une reconnaissance
philosophique. Il peut ainsi se présenter
comme un intellectuel total, à la fois savant
et artiste.
Mais il fraie avec le PC...
EB: Il n’a jamais pris la carte du parti.
Il devient un «compagnon de route» en
1952, et le fait savoir dans un article retentissant,
intitulé «Les communistes et la
paix». Dès 1956, pourtant, après l’entrée
des Soviétiques à Budapest, il reprend ses
distances.
Lors de la guerre d’Algérie
(1954-1962), Aron se prononce
pour le retrait de la France.
Qu’en dit Sartre?
EB: Après «La tragédie algérienne» (1957) de Raymond Aron, Sartre aurait
dit de son petit camarade qu’il était «le
moins bête des conservateurs». Dans sa
bouche, c’est un compliment très
appuyé...
Début 1968, Sartre est vieux
et malade. Mais le mois de mai
va lui donner un nouveau souffle
sur les barricades...
EB: Oui, c’est l’époque où il se met à dire «tu» à tout le monde. Il cède un peu
au «jeunisme».
Signe de vigueur retrouvée
peut-être, il s’en prend à nouveauà Aron, affirmant qu’«il est
indigne d’être professeur car il
ne s’est jamais contesté»...
EB: C’est l’injustice sartrienne dans
toute sa splendeur! Car si un homme s’est
toujours contesté lui-même, c’est bien Aron.
JM: Mai 68 marque aussi tout un jeu
de renversement des hiérarchies. Des slogans
affirment alors que les professeurs
devraient devenir les élèves de leurs étudiants...
C’est l’esprit de 68, et un moment
de l’idéologie maoïste aussi.
A la fin des années 60, la pensée
existentialiste est supplantée par
le structuralisme. Comment
passe-t-on de l’un à l’autre?
JM: La grande année du structuralisme,
c’est 1966. Les livres de Foucault,
Barthes, Lévi-Strauss. Des textes hostiles à Sartre aussi, qui ne répond pas directement,
sauf dans une interview à la revue «L’Arc», affirmant que les structuralistes
purs et durs, qui refusent l’histoire et la
liberté, font le lit de toutes les pensées
inhumaines.
EB: La philosophie de Sartre est une
philosophie du sujet et de la conscience.
Le structuralisme, lui, élimine le sujet. A
cette époque, Sartre se retrouve donc
proche d’un Aron, qui met lui aussi l’accent
sur le sujet. Face au courant de pensée
qui domine, les deux Normaliens semblent
soudain moins distants l’un de
l’autre.
En 1979, Sartre et Aron sont
conviés pour une action
médiatique commune pour les
boat people vietnamiens. Se sont-ils
réconciliés à cette occasion?
EB: C’est une initiative de Glucksmann, élève d’Aron mais aussi admirateur
de Sartre, ainsi que de Serge July qui a
pu dire que ses deux maîtres étaient Sartre
et Aron. Ces disciples espéraient ainsi
réunir et réconcilier leurs maîtres autour
d’une cause plus éthique que politique.
Sartre était très malade alors et pouvait à peine parler. Les deux camarades se sont
serré la main, mais on ne sait pas jusqu’à quel point ils se sont réconciliés. J’ai envie
de croire que ce furent de vraies retrouvailles.
Dans l’ensemble, Sartre a été infiniment
plus injuste envers Aron que
l’inverse. Aron passait tout à son ami de
jeunesse...
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| DANS L'ENSEMBLE, SARTRE A ÉTÉ INFINIMENT
PLUS INJUSTE ENVERS ARON QUE L'INVERSE. ARON PASSAIT TOUT
À SON AMI DE JEUNESSE... |
De nos jours, Sartre n’est
plus guère lu au lycée et si peu
joué au théâtre. Que reste-t-il
de son œuvre?
JM: A l’Université de Lausanne, on
ne l’enseigne certes plus beaucoup ces
dernières années. Mais ce n’est sans
doute qu’un retour de bâton. Il faut aller
au-delà des effets de mode: la pensée de
Sartre a eu une influence extrême dans
de nombreux domaines (cinéma, théâtre,
littérature, politique, etc.) et aussi dans
un certain style de vie intellectuelle. Il
faut voir la France d’avant-guerre et ce
que Sartre propose après! Il vulgarise
la philosophie, l’ancre dans le quotidien.
Il opère une révolution stylistique dans «L’Etre et le Néant». En philosophie, il
utilise parfois des mots d’argot! Il crée
des concepts comme celui de «salaud».
A mon sens, la rupture philosophique
que représente Sartre a été décisive. Sa
pensée s’est d’ailleurs prolongée sous
diverses formes chez des gens aussi
divers que Castoriadis, Bourdieu ou
Pontalis.
Mais ici, le Sartre rebelle
n’est plus convoqué au
banquet de l’utopie.
Si on ne le mobilise plus,
est-ce parce que notre époque
ne mobilise plus?
EB: La pensée de Sartre, du moins sa
pensée politique, est solidaire des événements
de son temps. Il est normal qu’à certains égards elle ne mobilise plus le nôtre.
Pour ma part, le Sartre que je préfère est
celui de «L’Etre et le Néant», celui d’une
pensée de la liberté radicale, qui s’exprime
sous une forme difficile, certes, mais en
même temps extrêmement concrète et
profondément originale.
Que retiendra-t-on d’Aron?
EB: Aron incarne l’idéal d’une pensée
de la compréhension et de l’accueil, mais
aussi de la critique impitoyable. Aron n’est
pas un penseur novateur, mais son apport
n’en est pas moins précieux: il fut un formidable
passeur d’idées, qu’il a transmises
avec honnêteté et clarté, y compris les
idées qui lui étaient les plus contraires.
Ses ouvrages «Introduction à la philosophie
de l’histoire» (1938) ou «Les étapes
de la pensée sociologique» (1967) donnent
accès en profondeur à des pensées très
diverses. Aron est un des rares, sinon le
seul, à avoir écrit un livre entier sur «La
critique de la raison dialectique» de
Sartre, ce qui lui valut de la part de ce
dernier ce mot presque gentil : «Au moins
Aron m’a lu.»
Ni Sartre († 1980) ni Aron
(† 1983) n’ont pu connaître la
chute du Mur. Si Sartre avait été vivant en 1989, l’aurait-on vu
assis dessus? Qu’aurait
pu dire Aron ?
EB: Tous deux défendaient la liberté et je pense que l’un et l’autre auraient salué l’événement. Mais ils auraient assez vite
ajouté que la chute du Mur n’est pas la
solution à tous les maux ni la fin de l’Histoire.
JM: De même, on peut se demander
si Sartre aurait rejoint le mouvement altermondialiste...
EB: Pourquoi pas? «Un autre monde
est possible» a toujours été, en somme, la
devise de Sartre. Le monde de la
conscience contre celui de la matière, donc
du matérialisme.
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A L'UNIVERSITÉ DE LAUSANNE,
ON N'ENSEIGNE PLUS BEAUCOUP SARTRE CES DERNIERES ANNÉES.
MAIS CE N'EST SANS DOUTE QU'UN
RETOUR DE BATON |
Propos recueillis par
Michel Beuret
Photos : Nicole Chuard
*Etienne Barilier «Les petits camarades»,
Julliard /L’Age d’Homme,
1987.