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Sartre et Aron, le jubilé des meilleurs ennemis

Jean-Paul Sartre est né voici cent ans, le 21 juin 1905 et Raymond Aron le 14 mars de la même année. Amis d’abord, puis rivaux, ils ont incarné deux France intellectuelles opposées: celle de l’engagement et celle du réalisme. Qu’a-t-on retenu de leurs pensées? L’un a-t-il eu raison sur l’autre? Interview croisée d’Etienne Barilier, professeur associé de littérature française et auteur d’un ouvrage sur «Les petits camarades», et de Jérôme Meizoz, maître d’enseignement et de recherche à la Faculté des lettres
 
Etienne Barilier (à gauche), professeur associé de littérature française à l'UNIL, et Jérôme Meizoz, maître d’enseignement et de recherche à la Faculté des lettres de l'UNIL

Allez savoir !: Pourquoi Sartre et Aron se sont-ils surnommés mutuellement «Les petits camarades», titre de votre livre*, et cela jusqu’au bout de leurs divergences intellectuelles?

Etienne Barilier (EB): Cela remonte à l’Ecole Normale Supérieure où ils ont fait leurs études ensemble. C’est ainsi qu’ils s’appelaient et qu’ils ont continué à le faire, avec toujours plus d’ironie, bien sûr, à mesure que leur relation se détériorait...

Dans quelles circonstances ont-ils rompu?

EB: En 1947, après une émission de radio où des membres de la revue «Les Temps Modernes», fondée et dirigée par Sartre, sont confrontés à des gaullistes. Les premiers ont eu alors des propos très violents à l’encontre du Général. Et dans ce débat, Aron, membre fondateur des «Temps Modernes», tient un peu le rôle d’arbitre. Mais Sartre lui reproche de ne pas choisir son camp et rompt avec lui. Dès lors, leurs divergences ne cesseront de grandir.

Les deux hommes ont personnifié deux France: l’une engagée, l’autre empreinte de«réalisme froid». Que reste-t-il de ces deux camps?

EB: L’opposition est plus complexe, mais en schématisant, on a en effet d’un côté le compagnon de route des communistes, Sartre, engagé pour la révolution, et de l’autre Aron, qui tout en se déclarant socialiste assez longtemps, fut plutôt libéral, atlantiste voire «attentiste» aux yeux de Sartre. Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si l’on est ou non ami de l’URSS. De ce débat, il ne reste donc plus grand-chose, sinon d’un côté les tenants de l’utopie et de la transformation sociale et de l’autre les défenseurs du statu quo ou de la réforme.

Raymond Aron
Jean-Paul Sartre

Jérôme Meizoz (JM): Sartre et Aron me semblent à l’image du prophète et du prêtre, deux figures décrites par Max Weber: le prophète s’inscrit en rupture et en création, le prêtre répète et routinise. Aron, qui a surtout été un professeur, ne peut se prévaloir du charisme du Sartre écrivain.

EB: C’est sans doute cela qui lui vaut l’image d’un analyste froid, ce qu’il n’était pas. Si Sartre est l’homme de la création littéraire et d’une philosophie originale, Aron n’est pas l’inventeur d’une vision nouvelle. Son génie a été de comprendre et de rendre justice aux pensées les plus diverses, notamment Marx et... Sartre.

Ce centenaire, c’est aussi un bilan. On lit parfois que Sartre se serait trompé sur tout, tandis qu’Aron aurait eu tort sur peu de chose...

JM: C’est simpliste. Ceux qui disent cela, en général, se sont rangés dans le «bon camp» et il leur est facile d’avoir raison après la bataille. Le Mur de Berlin est tombé, la vision libérale l’a emporté pour le moment, donc Sartre se serait trompé!? Nul n’aurait dit cela en 1947 ou en 1954. Même si Sartre a pu avoir des jugements passionnels que le cours des choses a démentis, il assume ses propos en affirmant qu’il faut s’engager dans son époque, que l’on n’écrit pas pour la postérité. Il n’y a pas chez Sartre le souci d’un propos éternellement valide.

EB: Tout dépend de quoi l’on parle, en effet. Sartre aurait parfois mieux fait de se taire, c’est vrai, sur l’appréciation des camps soviétiques, sur Fidel Castro, la Fraction Armée Rouge et tant d’autres choses. Aron, lui, s’exposait moins à l’erreur car c’était un homme de nuances, ses analyses dépassaient les clivages Est-Ouest. Il cherchait la vérité, non l’efficacité, fût-elle au service des plus nobles causes.

Quelle est la source morale de l’engagement de Sartre? Quel est le socle intellectuel d’Aron?

EB: Tous deux se sont d’abord nourris des mêmes auteurs: Kant, Weber, Husserl, la phénoménologie. Cela dit, je placerais plutôt Sartre dans la descendance d’un Kierkegaard et de l’existentialisme, avec toutes les nuances nécessaires. Aron, lui, s’inscrit dans le droit fil de Kant.

JM: Le thème de l’engagement chez Sartre apparaît assez tard. C’est pendant la guerre qu’il développe les notions de responsabilité et de liberté. Cette maturation débouche en 1945 dans sa revue «Les Temps Modernes» sur un premier texte, programmatique pour ainsi dire,«Présentation des Temps modernes», qui annonce «Qu’est-ce que la littérature?» de 1947. Mais de fait, cette réflexion prolonge toute son œuvre. Dans «La Nausée» déjà (1938) et surtout «L’Etre et le Néant» (1943), on trouve les prémisses de la contingence et de la liberté, la nécessité pour l’homme de formuler des choix. Les choses deviennent très claires dans la trilogie romanesque «Les Chemins de la Liberté» (1945-1949).

Jérôme Meizoz, maître d’enseignement et de recherche à la Faculté des lettres de l'UNIL

En 1936, Sartre suit à distance les manifs du Front populaire; en 1938, quand Daladier rentre de Munich, il continue de répéter que «Hitler a dit cent fois qu’il n’envahirait pas la France»...
Quel aveuglement, non?!

EB: Mais il n’est pas le seul à ce moment-là. C’est vrai que sa conscience politique ne s’éveille que tardivement. Avant le conflit, les questions politiques l’intéressent peu. Il ne s’exprime guère sur elles. Aron, lui, a été politisé plus tôt. Il comprend vite que Munich est une chose très grave. Il a vécu en Allemagne et il a pu prendre la mesure de la catastrophe qui se préparait...

Sartre a-t-il été «un grand résistant» comme on le lit ironiquement parfois?

EB: Ni un grand résistant ni un petit collabo. De toute manière, les grands résistants furent des exceptions rarissimes, et l’on ne peut faire de procès à personne sous prétexte qu’il n’a pas été un héros.

SARTRE AURAIT PARFOIS MIEUX FAIT DE SE TAIRE, C'EST VRAI, SUR L'APPRÉCIATION DES CAMPS SOVIÉTIQUES

Après-guerre, Sartre est reçu aux Etats-Unis où la presse le présente comme tel. Et il ne nie pas...

EB: Il a tout de même écrit la pièce «Les mouches» qu’il a fait jouer en pleine guerre, une apologie de la liberté et de la démocratie. Ce n’est pas sans courage. Encore une fois, je n’instruirai pas ce procès-là.

JM: L’an dernier, Régis Debray a présenté Sartre comme «le planqué de l’Occupation». C’est outré et cruel. Mais on peut rappeler le contexte où «Les Mouches» a été monté en 1943. Les résistants refusaient alors tout ce qui passait la censure allemande, considérant que c’était un acte de collaboration.

Et Aron, où est-il pendant la guerre?

EB: En Angleterre où il participe, par ses textes, aux efforts de la Résistance.

ARON EST UN AGNOSTIQUE POLITIQUE, CE QUI EST IMPARDONNABLE À CETTE ÉPOQUE

Dès octobre 1945, Sartre lance sa revue «Les Temps Modernes» avec Simone de Beauvoir, Leiris, Merleau-Ponty, Paulhan, Ollivier et Raymond Aron. Qu’est-ce qui unit tous ces intellectuels?

JM: Leur crédit tient avant tout à leur image de résistants. Entre 1944 et 1953, le Comité national des écrivains fait le ménage, excluant toute une série d’écrivains qui ont ou auraient collaboré. Le groupe des «Temps Modernes» se compose de gens très différents et va d’ailleurs vite imploser. Un autre point commun que les unit au tout début, c’est le rejet à la fois des staliniens et des réactionnaires catholiques. L’idée est de proposer une sorte de «troisième voie».

EB: Toutes les revues et maisons d’édition nées après-guerre «Esprit», «Les Temps Modernes» ou «les Editions de Minuit» voulaient passer, sinon «de la résistance à la révolution», qui était la devise du journal «Combat», du moins de la résistance à la réforme de la société.

Sartre se fâche vite avec tout le monde. Aron et Ollivier s’en vont en 1946, Merleau-Ponty en 1950. Il rompra aussi avec Camus, Lefort, Castoriadis et Etiemble. Qui soutient encore Sartre en 1952, quand il rallie les communistes?

EB: Simone de Beauvoir! (rires) Cela devait arriver fatalement, car Sartre est d’abord un homme seul, sa philosophie n’appartient qu’à lui. C’est une«force qui va»; il tend à faire le vide autour de lui.

JM: Il compte encore des fidèles comme Jeanson, mais plusieurs grandes figures ont disparu. C’est que Sartre forçait les gens à se situer, comme dans le cas d’Albert Camus qu’il enferme dans une alternative terrible en 1952: êtes-vous pour ou contre le communisme?

Etienne Barilier, professeur associé de littérature française à l'UNIL,

Sartre lui-même a pu déclarer qu’il n’était ni communiste, ni capitaliste, mais qu’à tout prendre, il choisirait le premier...

JM: Exactement.

Au moment où Sartre est isolé, que devient Aron? Ne peut-il pas capitaliser d’avoir été lucide plus tôt sur les dangers du nazisme comme du stalinisme après-guerre?

EB: Aron, sans le vouloir, s’isole aussi. Son ouvrage «L’opium des intellectuels» (1957), qui analyse impitoyablement et calmement ceux-ci comme des croyants aveuglés, ou des dupes volontaires, le met au ban de la société pensante et bien pensante. Aron est un agnostique politique, ce qui est impardonnable à cetteépoque.

JM: Sartre avait acquis une autorité intellectuelle qui tient au fait qu’il cumule une aura littéraire et une reconnaissance philosophique. Il peut ainsi se présenter comme un intellectuel total, à la fois savant et artiste.

Mais il fraie avec le PC...

EB: Il n’a jamais pris la carte du parti. Il devient un «compagnon de route» en 1952, et le fait savoir dans un article retentissant, intitulé «Les communistes et la paix». Dès 1956, pourtant, après l’entrée des Soviétiques à Budapest, il reprend ses distances. Lors de la guerre d’Algérie (1954-1962), Aron se prononce pour le retrait de la France.

Qu’en dit Sartre?

EB: Après «La tragédie algérienne» (1957) de Raymond Aron, Sartre aurait dit de son petit camarade qu’il était «le moins bête des conservateurs». Dans sa bouche, c’est un compliment très appuyé...

Début 1968, Sartre est vieux et malade. Mais le mois de mai va lui donner un nouveau souffle sur les barricades...

EB: Oui, c’est l’époque où il se met à dire «tu» à tout le monde. Il cède un peu au «jeunisme».

Signe de vigueur retrouvée peut-être, il s’en prend à nouveauà Aron, affirmant qu’«il est indigne d’être professeur car il ne s’est jamais contesté»...

EB: C’est l’injustice sartrienne dans toute sa splendeur! Car si un homme s’est toujours contesté lui-même, c’est bien Aron.

JM: Mai 68 marque aussi tout un jeu de renversement des hiérarchies. Des slogans affirment alors que les professeurs devraient devenir les élèves de leurs étudiants... C’est l’esprit de 68, et un moment de l’idéologie maoïste aussi.

A la fin des années 60, la pensée existentialiste est supplantée par le structuralisme. Comment passe-t-on de l’un à l’autre?

JM: La grande année du structuralisme, c’est 1966. Les livres de Foucault, Barthes, Lévi-Strauss. Des textes hostiles à Sartre aussi, qui ne répond pas directement, sauf dans une interview à la revue «L’Arc», affirmant que les structuralistes purs et durs, qui refusent l’histoire et la liberté, font le lit de toutes les pensées inhumaines.

EB: La philosophie de Sartre est une philosophie du sujet et de la conscience. Le structuralisme, lui, élimine le sujet. A cette époque, Sartre se retrouve donc proche d’un Aron, qui met lui aussi l’accent sur le sujet. Face au courant de pensée qui domine, les deux Normaliens semblent soudain moins distants l’un de l’autre.

En 1979, Sartre et Aron sont conviés pour une action médiatique commune pour les boat people vietnamiens. Se sont-ils réconciliés à cette occasion?

EB: C’est une initiative de Glucksmann, élève d’Aron mais aussi admirateur de Sartre, ainsi que de Serge July qui a pu dire que ses deux maîtres étaient Sartre et Aron. Ces disciples espéraient ainsi réunir et réconcilier leurs maîtres autour d’une cause plus éthique que politique. Sartre était très malade alors et pouvait à peine parler. Les deux camarades se sont serré la main, mais on ne sait pas jusqu’à quel point ils se sont réconciliés. J’ai envie de croire que ce furent de vraies retrouvailles. Dans l’ensemble, Sartre a été infiniment plus injuste envers Aron que l’inverse. Aron passait tout à son ami de jeunesse...

DANS L'ENSEMBLE, SARTRE A ÉTÉ INFINIMENT PLUS INJUSTE ENVERS ARON QUE L'INVERSE. ARON PASSAIT TOUT À SON AMI DE JEUNESSE...

De nos jours, Sartre n’est plus guère lu au lycée et si peu joué au théâtre. Que reste-t-il de son œuvre?

JM: A l’Université de Lausanne, on ne l’enseigne certes plus beaucoup ces dernières années. Mais ce n’est sans doute qu’un retour de bâton. Il faut aller au-delà des effets de mode: la pensée de Sartre a eu une influence extrême dans de nombreux domaines (cinéma, théâtre, littérature, politique, etc.) et aussi dans un certain style de vie intellectuelle. Il faut voir la France d’avant-guerre et ce que Sartre propose après! Il vulgarise la philosophie, l’ancre dans le quotidien. Il opère une révolution stylistique dans «L’Etre et le Néant». En philosophie, il utilise parfois des mots d’argot! Il crée des concepts comme celui de «salaud». A mon sens, la rupture philosophique que représente Sartre a été décisive. Sa pensée s’est d’ailleurs prolongée sous diverses formes chez des gens aussi divers que Castoriadis, Bourdieu ou Pontalis.

Mais ici, le Sartre rebelle n’est plus convoqué au banquet de l’utopie. Si on ne le mobilise plus, est-ce parce que notre époque ne mobilise plus?

EB: La pensée de Sartre, du moins sa pensée politique, est solidaire des événements de son temps. Il est normal qu’à certains égards elle ne mobilise plus le nôtre. Pour ma part, le Sartre que je préfère est celui de «L’Etre et le Néant», celui d’une pensée de la liberté radicale, qui s’exprime sous une forme difficile, certes, mais en même temps extrêmement concrète et profondément originale.

Que retiendra-t-on d’Aron?

EB: Aron incarne l’idéal d’une pensée de la compréhension et de l’accueil, mais aussi de la critique impitoyable. Aron n’est pas un penseur novateur, mais son apport n’en est pas moins précieux: il fut un formidable passeur d’idées, qu’il a transmises avec honnêteté et clarté, y compris les idées qui lui étaient les plus contraires.

Ses ouvrages «Introduction à la philosophie de l’histoire» (1938) ou «Les étapes de la pensée sociologique» (1967) donnent accès en profondeur à des pensées très diverses. Aron est un des rares, sinon le seul, à avoir écrit un livre entier sur «La critique de la raison dialectique» de Sartre, ce qui lui valut de la part de ce dernier ce mot presque gentil : «Au moins Aron m’a lu.»

Ni Sartre († 1980) ni Aron († 1983) n’ont pu connaître la chute du Mur. Si Sartre avait été vivant en 1989, l’aurait-on vu assis dessus? Qu’aurait pu dire Aron ?

EB: Tous deux défendaient la liberté et je pense que l’un et l’autre auraient salué l’événement. Mais ils auraient assez vite ajouté que la chute du Mur n’est pas la solution à tous les maux ni la fin de l’Histoire.

JM: De même, on peut se demander si Sartre aurait rejoint le mouvement altermondialiste...

EB: Pourquoi pas? «Un autre monde est possible» a toujours été, en somme, la devise de Sartre. Le monde de la conscience contre celui de la matière, donc du matérialisme.

A L'UNIVERSITÉ DE LAUSANNE, ON N'ENSEIGNE PLUS BEAUCOUP SARTRE CES DERNIERES ANNÉES. MAIS CE N'EST SANS DOUTE QU'UN RETOUR DE BATON

Propos recueillis par Michel Beuret

Photos : Nicole Chuard

*Etienne Barilier «Les petits camarades», Julliard /L’Age d’Homme, 1987.

 
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