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Le vrai visage de la schizophrénie

Pour ses deux personnalités, dont une violente qui s’exerce à la nuit tombée, Batman est devenu l’archétype moderne de la schizophrénie. Et pourtant, ces symptômes n’ont rien à voir avec cette maladie psychique dont souffrent quelque 60’000 personnes en Suisse. Explications au moment où l'homme chauve-souris revient sur nos écrans de cinéma.

 

La piste du glutathion
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Le chevalier noir fait sa réapparition sur nos écrans. «Batman begins», réalisé par l’Américain Christopher Nolan, explorera les origines de la légende de Batman ces prochains jours puisque le film nous ramène à l’enfance du héros, à ce jour où le jeune Bruce Wayne a assisté à l’assassinat de ses parents, perpétré en pleine rue par des malfrats. Un déclic pour le jeune homme qui se fera justicier. Millionnaire le jour, il devient le Chevalier noir qui traquera le crime à Gotham City la nuit.

Comme Superman ou Zorro, Batman est l’un de ces héros affichant une double personnalité – homme ordinaire d’un côté, redresseur de torts de l’autre – dont raffolent la BD et le cinéma.

Métamorphoses nocturnes

Mais plus que les autres, le chevalier noir cultive ce côté «borderline» qui fait qu’on l’associe plus volontiers à la maladie mentale. Un homme qui dort la nuit, costumé, la tête en bas et suspendu par les pieds à un trapèze, peut-il être vraiment «normal»? Ce superhéros qui traque le voleur avec une violence volontiers aveugle veut-il sauver la veuve et l’orphelin ou régler un compte avec son propre passé?

Autant de paradoxes qui ont valu à la chauve-souris de Gotham City une réputation bien ancrée de schizophrène. Une réputation totalement imméritée, puisque ce personnage de fiction, comme le célèbre Docteur Jekyll et Mister Hyde, «alterne deux personnalités cohérentes. Ce n’est pas du tout le cas des schizophrènes qui manquent justement de cohérence. Une seule identité troublée dans sa cohérence leur suffit», précise Pierre Bovet, professeur à la Faculté de biologie et de médecine de l’UNIL.

Une confusion bien ancrée

Il faut croire cependant que la confusion est bien ancrée dans l’imaginaire collectif, puisque même de nombreux futurs médecins la partagent. «C’est l’une des premières choses que j’explique à mes étudiants: il ne faut pas faire l’amalgame», renchérit le professeur qui dirige aussi la section «Eugène Minkowski» du Département de psychiatrie du CHUV, une unité spécialisée dans la prise en charge des patients schizophrènes.

Mais alors, qu’est-ce que la schizophrénie?
Qu’est-ce qui caractérise cette affection dont souffrait Antonin Artaud et que l’écrivain français qualifiait «d’effondrement central de l’âme»? A la base de cette maladie, universellement répandue et qui affecte 60’000 personnes en Suisse, il y a un «trouble fondamental de l’identité, répond Pierre Bovet. Chez les patients, les limites entre le soi et le non-soi sont instables.»

Pierre Bovet, professeur à la Faculté de biologie et de médecine de l’UNIL

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Un risque génétique

Une fragilité dont on connaît encore mal les causes, mais dont on sait toutefois qu’elles sont multiples. La dimension génétique du mal ne fait aucun doute. «Le risque de devenir schizophrène est multiplié environ par douze chez les personnes dont un des parents a développé la maladie», explique le professeur de l’UNIL.

Autre signe qui ne trompe pas: l’observation des vrais jumeaux qui partagent le même patrimoine génétique. «Si l’un d’eux devient schizophrène, le risque que l’autre le devienne aussi est d’environ 50%, alors que chez les faux jumeaux, qui partagent le même environnement, ce risque est seulement de 10 à 15%.»

Une grossesse à problème

Mais la génétique n’explique pas tout. Une infection de la mère pendant la grossesse ou des complications néonatales sont «également suspectées de favoriser la maladie». Cela a conduit de nombreux chercheurs et médecins à penser que des facteurs biologiques, qui se manifestent dès la vie intra-utérine ou à la naissance, jouent un rôle dans ce trouble, en entravant le développement du système nerveux.

«Dans cette perspective, la vulnérabilité à la schizophrène pourrait être due à un mauvais développement des connexions entre les différentes régions du cerveau.» C’est d’ailleurs la piste qu’ont suivie Kim Do et Michel Cuénod du Centre des neurosciences psychiatriques du CHUV, et qui les a conduits à élaborer leur «hypothèse du glutathion».

Des facteurs psychologiques et sociaux

Ces disfonctionnements biochimiques, auxquels il faut ajouter des facteurs psychologiques et sociaux, permettent de comprendre pourquoi, généralement – «car ce n’est pas systématiquement le cas», précise Pierre Bovet – les premiers épisodes de la maladie se déclenchent vers la fin de l’adolescence. A cette période de la vie, «on assiste à des remaniements des connexions cérébrales.

Mais c’est aussi un moment de stress et de tensions, qui ont des répercussions sur le métabolisme et la biologie des individus.» Lesquels sont de surcroît «à la recherche de leur identité». C’est alors qu’apparaissent les premières «décompensations», comme les nomme le psychiatre, en d’autres termes les premières crises caractérisant la maladie.

Le film «Batman begins» sera dans les cinémas romands le 15 juin prochain
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Hallucinations et repli sur soi

Si les causes exactes du trouble ne sont pas encore très claires, ses symptômes, pour leur part, sont en effet bien répertoriés, même s’ils varient d’un malade à l’autre et, chez une même personne, en fonction des stades de l’évolution du mal. Certains d’entre eux, que les psychiatres qualifient de «positifs», surviennent généralement lors des crises aiguës. Ils s’expriment sous forme de délires, d’hallucinations, de désorganisation de la pensée, du discours ou du comportement.

D’autres, plus permanents et qui sont dits «négatifs», se traduisent par un repli sur soi, une perte de la motivation ou encore par une pauvreté de l’expression de l’émotion. A cela s’ajoutent des symptômes qui ne sont pas propres à la schizophrénie, comme l’angoisse, la dépression ou une tendance suicidaire que l’on retrouve dans d’autres affections psychiatriques.


Un problème de diagnostic

C’est dire que s’il peut y avoir des signes avant-coureurs de la maladie, ces derniers sont peu spécifiques. «Il n’y a pas de moyen sûr de dépister de futurs schizophrènes avant l’apparition des symptômes psychotiques, souligne Pierre Bovet, ce qui constitue un vrai problème pour les médecins.»

En outre, entre le moment où les premiers symptômes positifs surviennent et celui où les soins commencent, il «se passe souvent un long laps de temps». Crainte de la psychiatrie, ou tolérance de l’entourage du patient face aux premiers troubles? Quoi qu’il en soit, le malade ou sa famille tardent souvent à réagir. Or, dans ce domaine comme dans bien d’autres, moins on tarde, meilleur sera le pronostic.

 

Médicaments et «remédiation»

Contrairement à ce que l’on croit souvent, la schizophrénie n’a pas un pronostic systématiquement défavorable et les rémissions, temporaires ou définitives, sont loin d’être rares. Plusieurs types de prises en charge existent, qui permettent d’améliorer l’état des patients. A commencer par les traitements médicamenteux. Outre les anxiolytiques et les antidépresseurs, les praticiens disposent de substances antipsychotiques spécifiques.

Celles-ci peuvent provoquer des effets secondaires – somatiques et psychologiques importants, mais elles permettent de réduire les symptômes les plus manifestes de l’affection. Une fois passée la crise aiguë, une psychothérapie est entreprise, «afin d’aider le patient à mettre de l’ordre dans son existence» et des mesures sociales sont prises pour «favoriser la réinsertion de la personne, en l’aidant à gérer sa vie quotidienne, à renforcer ses capacités relationnelles, à se réadapter au travail dans des ateliers protégés, etc.», explique Pierre Bovet.

Contrairement aux vrais schizophrènes, Batman a deux personnalités cohérentes.
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Comment traiter le mal

Depuis environ deux ans, l’unité «Eugène Minkowski» a d’ailleurs innové en la matière, en proposant de surcroît aux patients un programme de «remédiation » destiné à améliorer leurs capacités cognitives. Les schizophrènes ne sont en effet ni plus ni moins intelligents que la moyenne de la population, mais «ils ont de la difficulté à utiliser certains outils qui leur permettraient de témoigner de cette intelligence», précise le psychiatre.

Il s’en explique par une image: «Si Léonard de Vinci s’était cassé les deux poignets, il resterait un grand artiste, mais il aurait eu du mal à peindre.» Cette «remédiation» vise donc à proposer aux malades une série d’exercices visant à entraîner leurs fonctions déficitaires, ou à leur apprendre des stratégies leur permettant de contourner leurs manques.

Le programme a été développé par Pascal Vianin, professeur à l’Institut de psychologie de l’UNIL, qui s’est inspiré de pratiques utilisées en Grande-Bretagne qu’il a toutefois «considérablement améliorées», précise Pierre Bovet. Notamment en offrant à chacun des exercices «ludiques», choisis en fonction de ses goûts et de ses intérêts.

 

Des bénéfices immédiats

Les bénéfices immédiats sont évidents. «Après avoir bénéficié de ce programme qui est très intensif les patients améliorent leurs fonctions déficitaires, et leurs scores aux tests cognitifs s’en ressentent. Mais nous n’avons pas encore assez de recul pour savoir si ces effets se maintiendront à long terme.»

Quoi qu’il en soit, les initiateurs de ce programme ont maintenant l’intention de vérifier, imagerie médicale à l’appui, si cette thérapie originale a des répercussions visibles dans le cerveau des personnes concernées. Une manière de voir si elle est susceptible de participer à la reconstruction de la connectivité cérébrale.

 

Il est chauve-souris la nuit (ci-cdessus), et Bruce Wayne (ci-contre) durant la journée
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Violents, les schizophrènes?

Reste une question lancinante: les schizophrènes sont-ils violents et constituent-ils une menace pour la société? Une interrogation à laquelle des faits divers récents, survenus en France, ont donné une nouvelle ampleur.

En décembre dernier, un jeune schizophrène a tué une infirmière et une aide-soignante de l’hôpital psychiatrique de Pau (dans le sud-ouest du pays); quelques semaines plus tard, un autre homme atteint de la même maladie poussait un voyageur sous le métro parisien.

A l'inverse de Batman (Bruce Wayne) qui tourne son agressivité contre les criminels, un vrai schizophrène agressera plus facilement ses proches Top

Ils agressent plus facilement leurs proches

Pur hasard? Pierre Bovet avoue que, pour «déstigmatiser la maladie, nous disions tous qu’ils n’étaient pas plus violents que d’autres personnes».

Mais il n’en est plus si sûr: «Je réalise maintenant que nous nous mettions la tête dans le sable et qu’en fait, ce n’est pas tout à fait vrai.» La violence des patients n’est toutefois pas celle de criminels «ordinaires »: «Ils ne vont pas braquer une banque», mais ils agressent plus facilement le personnel soignant ou leurs proches «il y a une grande proportion de schizophrènes parmi les matricides ou les parricides».

Toutefois, insiste Pierre Bovet «les schizophrènes sont aussi souvent victimes de la violence», que ce soit dans leur vie quotidienne où leur maladresse suscite parfois de l’agressivité, ou même «en milieu hospitalier», où ils sont parfois isolés, parfois mal reçus.

«La vie de schizophrène n’est pas facile», conclut Pierre Bovet. Des difficultés auxquelles Batman a, au moins, la possibilité d’échapper. D’autant que si lui aussi recourt à la violence, c’est, officiellement, pour la bonne cause.

Elisabeth Gordon

La piste du glutathion
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