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La Bible revue et corrigée par l’archéologie

Un documentaire télévisé confrontera prochainement l’Ancien Testament aux découvertes archéologiques. Cet exercice nous oblige à relire la Bible d’une manière plus distanciée, explique Thomas Römer, professeur de théologie à l’UNIL et intervenant dans cette série.

 

«Il n’est plus possible de lire et d’appliquer la Bible à la lettre»
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L’archéologie va-t-elle nous forcerà réécrire la Bible? A la réécrire, certainement pas. Mais elle nous oblige déjà à relire l’Ancien Testament d’un œil très différent. Les fouilles effectuées ces dernières décennies en Palestine nous apprennent en effet qu’Abraham n’a pas effectué le périple de Babylonie en Egypte, via Canaan, qu’on lui attribue dans la Genèse.

Ces recherches nous apprennent aussi que la fuite d’Egypte de Moïse et de ses 400’000 futurs compatriotes est, dans le meilleur des cas, une sérieuse exagération.

Pas de bataille à Jéricho

Les archéologues nous disent encore que le roi David, s’il a vraiment existé, n’a pas régné sur un empire qui allait de l’Egypte à l’Euphrate, comme le dit la Bible, mais plutôt sur un territoire limité à quelques villages de Judée. Quant à son successeur, le très sage Salomon, il ne sort pas davantage indemne de ces études archéologiques. Plus question, en effet, de lui attribuer les constructions mirifiques que la Bible lui confère, puisqu’on n’en a retrouvé aucune trace.

Les archéologues nous disent enfin que, et c’est peut-être le plus frappant, la fameuse bataille de Jéricho n’a jamais eu lieu. Parce que la ville n’avait plus de murailles quand le peuple d’Israël s’y est installé, et parce que l’on n’y a retrouvé aucune trace de siège et pas davantage de trompettes.

Bref, si l’on en croit une école d’archéologues israéliens, dont Israël Finkelstein est le plus célèbre porte-parole grâceà son best-seller international «La Bible dévoilée», il n’est plus possible de lire à la lettre les épopées les plus spectaculaires de l’Ancien Testament, ce que l’exégèse scientifique affirme par ailleurs depuis un bon moment.

Bientôt à la télévision

Toutes ces découvertes figureront bientôt au menu de quatre émissions de télévision, que l’on doit au producteur Isy Morgensztern. Une série qui sera diffusée cet été sur la Télévision suisse romande, avant d’être reprise l’automne prochain sur TV5 et Arte.

Dans ce documentaire, l’archéologue Israël Finkelstein et le professeur de théologie de l’Université de Lausanne (UNIL) Thomas Römer nous permettront de découvrir les résultats les plus récents de la recherche dans le domaine de l’Ancien Testament.

«L’émission a pour but de comparer ce que rapporte l’archéologie et ce que disent les spécialistes de la Bible à propos des événements fondateurs comme les patriarches, l’Exode ou le peuplement de Canaan», raconte Thomas Römer. Point fort de la réalisation de ce documentaire, le face-à-face organisé à Lausanne entre l’archéologue et l’exégète.

«L’un des objectifs du tournage vaudois était de provoquer une rencontre entre Israël Finkelstein et moi, entre l’archéologue qui a écrit une Bible de pierre, et le spécialiste du Livre», poursuit le professeur lausannois.

Thomas Römer, professeur de théologie à l’UNIL

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Abraham, qui n’a pas voyagé...

Dans les moments attendus du documentaire, il y aura la question de l’historicité d’Abraham, et surtout celle de son fameux voyage de Babylone en Egypte, via Canaan. Une migration qui se serait déroulée près de 2000 ans avant J.-C., selon certaines interprétations chronologiques fondées sur le récit biblique.

Rigoureusement impossible, répond Israël Finkelstein, qui n’a trouvé aucune trace de migration similaire à cette époque et qui oppose encore la théorie du chameau au récit biblique des patriarches, où cet animal apparaît par troupeaux entiers.

Or l’archéologie révèle que le dromadaire ne fut pas employé comme bête de somme au Proche-Orient avant l’an 1000! On trouve encore, dans l’histoire de Joseph, le récit d’une caravane de chameaux qui transporte de «la gomme adragante, du baume et du laudanum».

«Cette description correspond au commerce de ces mêmes produits entrepris sous la surveillance des Assyriens entre les VIIIe et VIIe siècles avant J.-C.», ajoute Israël Finkelstein. Et la découverte de nombreux ossements de chameaux confirme que c’est uniquement à cette époque que le chameau commence à faire partie du paysage.

Bref, nous sommes bien loin du récit biblique. Ce qui pousse Israël Finkelstein à imaginer que le récit d’Abraham a été écrit au VIIe siècle plutôt qu’en 2000 avant J.-C. Et qu’il reprend un mythe local.

«En cela, il rejoint plusieurs exégètes pour penser que les patriarches sont plutôt une tradition autochtone à l’origine, ajoute Thomas Römer. La figure d’Abraham est clairement liée au sanctuaire d’Hébron. C’est un peu l’ancêtre des gens du sud, comme Isaac à Bersheva, alors que Jacob aurait plutôt habité dans le nord de la contrée.»

Une figure légendaire

«Ce qui est intéressant dans le récit d’Abraham, c’est que l’on y retrouve la Babylonie, la Judée et l’Egypte, soit les trois endroits où se sont installées des communautés juives au VIe siècle avant J.-C.,à une époque où cette histoire a probablementété réécrite sur la base d’une tradition orale, explique Thomas Römer.

Ainsi, Abraham devient l’ancêtre non seulement du peuple juif, puisqu’il est aussi l’ancêtre d’Ismaël, qui est à l’origine des tribus arabes, d’où son importance dans le Coran. Mais Abraham est également, dès le départ, une sorte d’ancêtre œcuménique à l’intérieur du judaïsme, puisqu’il regroupe tous les endroits de présence juive.» Toutefois, sa valeur symbolique ne suffit pas à prouver son existence.

«On peut toujours faire des rapprochements, mais cela ne permet pas de retrouver Abraham, le personnage historique. Je crois que la plupart des exégètes, à part ceux qui mènent un combat d’arrière-garde perdu d’avance, doivent admettre qu’il s’agit d’une figure légendaire, ce qui n’enlève rien à sa valeur spirituelle», conclut le professeur lausannois.

Moïse également amoindri

Comme celle d’Abraham, la figure de Moïse pose de nombreux problèmes historiques.«On ne peut pas prendre à la lettre un exode tel qu’il est décrit dans la Bible, avec 400’000 hommes qui partent d’Egypte accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, analyse Thomas Römer. Une telle migration aurait forcément laissé des traces dans les textes égyptiens.

Or ce n’est pas le cas.» Cela suffit-il à faire basculer Moïse, comme Abraham, dans le domaine du mythe? «Le cas est assez différent», répond le professeur de l’UNIL.

«D’abord parce que le nom de Moïse est effectivement égyptien. Ensuite parce que certains Asiates (c’est le nom que les Egyptiens donnaient aux habitants de la Syrie-Palestine) ont bien fait carrière en Egypte. Il y a même eu des pharaons, les fameux Hyksos, qui étaient d’origine sémite.»

De nombreux peintres (ici La découverte de Moïse par la fille du pharaon, par Sir Lawrence Alma-Tadema, 1904, collection privée), ont été inspirés par la légende des premiers jours de Moïse, qui aurait été retrouvé miraculeusement dans sa corbeille flottant sur les eaux du Nil
Selon la Bible, Abraham et ses proches voyagent avec de nombreux chameaux,vers 2000 avant J.-C. Mais l'archéologie montre que le dromadaire n'est pas domestiqué dans la région avant l'an 1000 avant J.-C.!
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De l’histoire, pas du Cecil B. de Mille

On peut enfin s’appuyer sur des sources égyptiennes qui racontent l’histoire d’un chancelier Beya, qui a apparemment provoqué une sorte de guerre civile en s’alliant avec la reine-mère, avant d’être chassé par le pharaon, lequel n’a pas pu rattraper le fugitif.

A la suite de cet épisode, Beya a constitué petit à petit une bande d’Asiates qui ont accaparé l’or et l’argent des Egyptiens. Si cet épisode avéré peut avoir donné naissance à l’histoire de Moïse, «il n’a pas l’ampleur des «Dix Commandements» de Cecil B. de Mille», sourit Thomas Römer.

«Sur ce point, l’archéologie nous pousse à corriger la présentation biblique: la population qui deviendra Israël n’est pas venue massivement d’Egypte, via le désert, assure Thomas Römer. Elle était déjà là, sur place, comme le montrent toutes les traces archéologiques. Et elle s’est regroupée à la suite d’une réorganisationà l’intérieur de Canaan.»


Des Egyptiens moins «méchants» qu’on ne l’a dit

Conséquence de ce qui précède: l’archéologie nous force à regarder l’Egypte d’une manière moins négative. Le pays des pharaons n’est pas seulement cette nation qui réduit Israël en esclavage. Si l’Exode nous laisse imaginer un vaste mouvement de population qui va d’Egypte vers Canaan, l’archéologie nous montre exactement le contraire.

«Les Asiates allaient souvent en Egypte, pour plusieurs raisons. Certains y arrivaient, poussés par la faim, pour se nourrir dans une région fertile. D’autres y trouvaient un asile politique ou des carrières à faire. Enfin, parfois, certains y arrivaient comme prisonniers de guerre.

Pas de murailles à Jéricho

Deuxième conséquence de ce qui précède, il faut réévaluer toutes les scènes de batailles qui racontent la prise de Canaan par Israël dans le Livre de Josué. Et notamment la plus célèbre d’entre elles, Jéricho. «Depuis les années 1930 et les premières fouilles sur place, l’épisode biblique fait problème, explique Thomas Römer.

Parce que les archéologues n’ont pas trouvé de murailles datant de la conquête décrite dans la Bible, soit le XIIIe siècle avant J.-C. A cette époque, le site était un ville ouverte, s’il n’était pas inhabité.» Voilà qui vient contredire les spectaculaires récits bibliques où le son des trompettes et le passage de l’Arche font tomber les murailles...

«Il ne faut pas lire le Livre de Josué comme le récit historique de l’installation d’Israël dans son pays, observe le professeur lausannois, mais comme des histoires qui doivent laisser penser que le petit royaume de Juda et son armée est aussi puissant que ses voisins assyriens.»


David, roi ou bandit?

Non content de réécrire l’Ancien Testament, l’archéologue israélien Finkelstein égratigne encore le mythe de David. Glissant dans un passage de sa «Bible dévoilée» que le roi légendaire a pu être un hors la loi. «Le récit biblique le suggère très fortement, précise Thomas Römer. Il a d’ailleurs du mal à expliquer que David se comporte un peu comme un condottiere ou le chef d’une mafia rurale.

Après s’être allié aux Philistins, présentés comme des ennemis d’Israël, David a rançonné les paysans en leur proposant de payer pour être protégés.» La réécriture archéologique du personnage ne s’arrête pas à cette anecdote. Elle porte encore sur des questions politiquement plus sensibles, comme la grandeur réelle du royaume créé par David.

Selon l’archéologue, le «Grand Israël» du roi David se limitait en réalitéà quelques villages. «La remarque vaut encore pour Jérusalem, qui ne devient une ville importante qu’à partir de 722 avant J.-C., donc bien après David.»
Selon les archéologues, des reliefs assyriens de ce genre auraient inspiré le récit légendaire de la prise de Jéricho par le peuple d'Israël, par un effet d'imitation Top


Que reste-t-il de la Bible après Israël Finkelstein?

Impossible, donc, quand on a lu les 550 pages de «La Bible dévoilée», de relire l’Ancien Testament comme avant. Justement, que reste-t-il de ces récits après que l’archéologie les a ainsi réaménagés?

«Il faut lire, par exemple, les histoires de Saul, David et Salomon comme des textes qui nous montrent des modèles de roi à l’œuvre. Il y a Saul, l’anti-roi, celui qui fait ce qu’il ne faut pas faire. Mais il y a aussi David, le roi guerrier, et Salomon, le roi sage, le bâtisseur.

Ce sont des figures typiques qui rencontrent des problèmes typiques, comme la guerre, la construction, la sagesse, la fertilité, l’abondance... La Bible nous propose des modèles dont on peut s’inspirer ou que l’on devrait éviter d’imiter.» Des récits qui racontent la conquête militaire de Canaan, Thomas Römer propose de retenir l’idée que ces textes bibliques ne sont pas triomphalistes, écrits par un peuple qui conquiert son nouveau pays. Mais plutôt des récits de crise, qui ont permis au peuple d’Israël, quand il était en exil et divisé, de croire en un retour à la maison et d’y trouver un modèle identitaire quand il se sentait fragilisé par l’exil.

Enfin, on peut lire les récits d’Abraham et de Moïse comme des modèles qui permettent au lecteur de trouver une réflexion par rapport à des questions théologiques et existentielles. «L’histoire ne prouve pas la vérité des textes, mais la vérité peut surgir des textes, conclut le professeur de l’UNIL.

Quand on voit qu’Abraham est devenu l’ancêtre commun du judaïsme, de l’islam et du christianisme, cette figure a acquis un potentiel de réconciliation qui fait que, à la limite, savoir s’il a existé ou non n’a plus d’importance,à cause des valeurs qu’il véhicule aujourd’hui.»

Jocelyn Rochat

La Bible attribue au roi David un territoire immense et des armées nombreuses. En réalité, ce souverain, s'il a existé, dirigeait au mieux quelques villages. Rien à voir, donc, avec sa légende gravée ici par Gustave Doré
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A voir :
«La Bible dévoilée» (titre provisoire), un documentaire en quatre parties, qui sera diffusé en été sur la TSR (date non précisée), et repris cet automne sur TV5 Arte. Avec Israël Finkelstein et Thomas Römer.

A lire:
Thomas Römer et al., «Introduction à l’Ancien Testament», Labor et fides, 2004.
Thomas Römer, «Moïse, lui que Yahvé a connu face à face», Découvertes Gallimard, 2002.

Thomas Römer, «Enquête sur le «Dieu obscur»: faut-il brûler l’Ancien Testament?»,
Allez savoir N° 12, janvier 1998.

Israël Finkelstein,
«La Bible dévoilée», Bayard ( et Folio histoire (2004).

«Il n’est plus possible de lire et d’appliquer la Bible à la lettre»
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