| |
|
Notre sexualité s’est-elle vraiment
libérée?
Nous n’avons sans doute jamais autant parlé de
sexe qu’aujourd’hui. Et, la saison aidant, le phénomène
devrait encore s’accentuer. Mais avons-nous
pour autant évolué dans nos pratiques après des
siècles de retenue et de tabous? Rien n’est moins sûr,
si l’on en croit David Muheim, chargé de recherche à l’Institut d’histoire de la médecine de l’UNIL.
|
|
A quoi sert le sexe ?
Lire l'article >>
|
|
|
|
La sexualité a parfois mené au
bûcher, en prison ou à l’asile. Mais,
dans nos démocraties occidentales, cette époque semble bien révolue depuis Mai
68, la révolution sexuelle, la découverte
du point G, le droit à l’orgasme des
femmes, les gay prides, les discussions
autour du Pacs ou la promotion télévisée
de l’échangisme.
Voilà, du moins, l’idée que l’on pouvait
s’en faire. Et pourtant, la sexualité est loin d’être aussi «libérée» aujourd’hui
que l’on pourrait l’imaginer.
C’est du moins la thèse défendue par
David Muheim, chargé de recherche à l’Institut d’histoire de la médecine de
l’UNIL, qui a publié récemment un
article intitulé «Sexe confessé, sexe
camouflé» dans la revue Gesnerus, et a
corédigé une étude sur l’éducation
sexuelle dans le canton de Vaud*.
|
Une fellation, c’est sexuel?
La notion même de sexualité est relative.
Les jeunes Américains considèrent
ainsi que le sexe oral n’en est pas: voilà ce que révèle une étude dont les résultats
ont été repris par l’AFP. Sans se prononcer
sur l’influence que le président
Clinton et l’affaire Lewinsky auraient pu
exercer sur cette vision de la sexualité,
David Muheim explique que les résultats
de cette enquête posent explicitement
la question des pratiques et des
représentations de la sexualité.
|
La sexualité est affaire
de civilisation
«Pour les lycéens américains, la fellation
n’entre pas dans le cadre d’une relation
sexuelle, qui consisterait donc en une
relation «complète», c’est-à-dire avec
pénétration. Aux Etats-Unis, l’éducation
sexuelle a de gros budgets, mais elle n’est
financée qu’à condition de promouvoir
l’abstinence. Or, ces jeunes respectent
l’abstinence, de leur point de vue.
Toutefois,
cette pratique pose problème: dans
le cadre d’une fellation, si l’éjaculation a
lieu, il peut y avoir transmission du VIH.» L’étude américaine révèle un autre élément
inquiétant: «Considérer que la
seule relation sexuelle consiste en un coït
est le discours masculin dominant sur la
sexualité», poursuit le chercheur de
l’UNIL. Les éducatrices qui travaillent
aujourd’hui en éducation sexuelle se
disent d’ailleurs choquées par une certaine
soumission des jeunes filles au plaisir
sexuel de leurs petits copains.
Pour David Muheim, la nouveauté en
matière de sexualité résiderait plutôt en
ceci qu’elle fait désormais partie de
l’identité des individus: «Voyez le
récent débat à propos de la loi sur le partenariat
des couples homosexuels. Selon
certains de ses opposants, cette loi nous
ferait risquer notre «civilisation».
Ce
n’est pas simplement que l’homosexualité serait nuisible, et donc condamnable,
comme la sodomie pouvait conduire à la
peine capitale, c’est qu’elle témoignerait
d’individualités perverses. De cette conception,
on ne sort qu’à peine et récemment.»
|
 |
David Muheim, chargé de recherche à l’Institut d’histoire
de la médecine de l’UNIL |
| |
 |
|
|
La sexualité moderne
se construit au XIXe siècle
Cette conception ne date d’ailleurs pas
d’aujourd’hui, «puisque la sexualité moderne
se construit au XIXe siècle, en rapport
avec l’apparition du concept d’individu
et sa psychologisation», explique
l’historien lausannois. Une science de la
sexualité se développe alors, visant à classifier,
médicaliser et enfin traiter.
Par exemple, les pratiques masturbatoires,
confessées par un Rousseau au
XVIIIe siècle, inquiéteront dès lors et
jusqu’au milieu du XXe siècle.
Découvrant
que «c’est aussi dans la tête» que
cela se passe, on pourra alors penser
qu’elles sont le signe d’une vie sexuelle
intime dont l’existence fait peur, et dont
la perte de maîtrise serait le fait de cette
même individualité perverse.
En 1976, dans son «Histoire de la
sexualité», Michel Foucault a montré qu’il fallait reconquérir nos pratiques
sexuelles contre la psychiatrie du XIXe
siècle entre autres – ce qui met à mal
l’idée d’une évolution générale allant des
interdits vers une libération.
|
 |
La sexualité des hommes du XXIe siècle est-elle vraiment plus libérée que celle des Indiens
qui ont écrit et pratiqué le Kamasutra? |
|
«La tolérance n’est pas plus
grande aujourd’hui»
Trente-cinq ans plus tard, le développement
de la sexualité et cette supposée
libération sont ambiguës, estime
David Muheim. Et d’évoquer une publicité montrant des femmes en string, qui
a récemment défrayé la chronique, et qui
refleurit tout juste ce printemps: «Des
féministes se sont offusquées de ce
qu’elles estiment être une publicité sexiste. Or, si on va vers la libération
sexuelle, où est le problème?
A cela, on
peut répondre qu’il est probable que Mai
68 a surtout été une libération de la
norme (hétéro)sexuelle masculine, dominante...
contre laquelle le féminisme n’a
que commencé à s’organiser.» Autre exemple: aujourd’hui, dans le
cadre de la prévention du sida, on est
amené à insister sur les difficultés et les
dangers de la sexualité, et non sur ses
plaisirs. S’imaginer que l’histoire de la
sexualité part des interdits pour aller vers
la libération est donc trop simple.
«Certes, des revendications ont émergé,
et la sexualité est entrée dans le débat
public. Toutefois, cela n’indique ni une
plus grande tolérance envers ses différentes
formes, ni que ses pratiques soient
nouvelles ou plus largement diffusées.»
|
|
L’initiation par les prostituées
La pornographie, elle aussi, est une
notion des plus relatives, historiquement
parlant. «Au début du XXe siècle, aux
Etats-Unis, une pionnière a dû faire
modifier la loi sur ce sujet pour enseigner
l’éducation sexuelle à l’école, note
le chercheur de l’UNIL. L’accès facilité,
notamment via Internet, à ce qu’on considère
maintenant comme de la pornographie
est certes une nouveauté qui a un
impact sur les représentations et les pratiques
sexuelles. Mais Sade, même si ses écrits dépassent la simple question de la
pornographie, écrit au XVIIIe siècle.»

Et si aujourd’hui l’«initiation» peut se
faire par le biais de vidéos pornos que
l’on regarde entre copains, «jusqu’au
milieu du XXe siècle, il était courant que,
pour les garçons, l’entrée dans la sexualité génitale se fasse avec une prostituée»,
observe David Muheim.
L’«Histoire du viol» de Georges Vigarello
(Seuil, 2002) révèle encore que la
violence et l’abus sexuels, qui inquiètent
aujourd’hui via le phénomène des «tournantes», ont longtemps été aussi largement
répandus qu’abjects, et ce à un
niveau qui nous paraît maintenant insupportable.«Ce rejet deviendra évident lors
des batailles féministes pour la condamnation
du viol et des violeurs durant les
années 1970!» apprécie David Muheim. |
La sexualité violente, elle,
devient taboue
Il n’en reste pas moins que, d’un point
de vue historique, il est difficile de dire
aujourd’hui que la sexualité a été «libérée» de siècles de répression. Une certitude,
cependant: «Même si le fait est
ancien, on tolère de moins en moins
qu’elle puisse déboucher sur la violence,
l’horreur, la mort, note le chercheur de
l’UNIL. Et si l’on peut penser qu’au-delà de nos discours, notre rapport au sexe
et à ses manifestations a changé, l’historien
ne peut affirmer sans précautions
qu’il y ait eu une époque plus claire ou
sombre qu’une autre.»
Deuxième certitude: notre société se
caractérise désormais par la prolifération
des discours sur la question. Ce qui ne
veut pas dire que nous soyons plus actifs.«Car dans la pratique, l’âge d’entrée dans
la sexualité ne fait qu’augmenter, souligne
David Muheim.
Aux Etats-Unis,
une étude portant sur la première «relation
sexuelle complète» (on voit là encore
l’ambiguïté de ce qu’on appelle sexualité)
montrait que 20% des adolescents de
moins de 15 ans en avaient fait l’expérience
en 1995, contre seulement 14%
en 2002.»
Elisabeth Gilles
*Caroline Cortolezzis et
David Muheim: «L’éducation
sexuelle dans le canton de Vaud
(1969-2001)», Institut universitaire
romand d’histoire de la médecine
et de la santé (Collection Raisons de santé).
 |
La sexualité des hommes du XXIe siècle
est-elle vraiment plus libérée que celle d'un
Diderot (photo plus haut, interprété ici par Vincent
Perez avec Fanny Ardant)? Plus libérée que celles
des Japonais des célèbres estampes (ci-dessus)?
Ou plus libérée que celles des habitants de Pompéi,
peu avant l'irruption du Vésuve? |
|
Vibromasseurs et Viagra
L’histoire de la sexualité permet encore de faire taire des rumeurs persistantes.
Une chercheuse américaine a découvert récemment que le vibromasseur n’a pris que progressivement la forme phallique que nous lui connaissons, et qu’il n’avait pas forcément au départ. Car l’appareil n’a pas été créé pour la recherche de l’orgasme, mais bel et bien pour les propriétés thérapeutiques de la vibration qui, pensait-on, soignaient entre autres les maux de tête.
«Ce n’est qu’ensuite qu’on se serait rendu compte de ses effets sur les parties génitales, dont les propriétés permettaient alors de traiter les «hystériques» sans avoir à y «mettre les mains»! Cette thèse est assez drôle, bien que sérieuse, et lorsque les articles sont parus, beaucoup ont cru à un poisson d’avril», note David Muheim.
|

|
Dans un autre domaine, certains médicaments ont eux aussi été détournés par l’usage de leur but premier. «L’usage du Viagra nous renseigne sur la permanence de l’hétérosexualité masculine dominante dans laquelle l’homme doit assumer son rôle actif, avoir l’érection la plus longue possible en vue de faire jouir la femme, explique le chercheur de l’UNIL.
La «faire jouir» et non pas la laisser jouir ou lui donner l’occasion de le faire. Or, l’invention du Viagra répondait avant toute choseà un souci médical, était le résultat de recherches en urologie. C’est suite à la découverte de certaines de ses propriétés qu’on s’en sert désormais pour accroître les «performances» sexuelles, propriétés largement exploitées par l’industrie pharmaceutique, ceci dit. Toute technique est donc révélée par l’usage social qu’on en fait.»
E.G |
|
|
|
 |