95%des espèces ont une reproduction
sexuée. Mais les
cinq derniers pourcents parviennent
pourtant à créer des descendants et
prolifèrent allègrement. On peut donc
faire sans le sexe. Alors, à quoi sert-il?
Est-il une survivance archaïque ou une
pratique avantageuse? «Il n’y pas de
réponse univoque à ces questions»,
répond Sandrine Trouvé, première
assistante en biologie à l’UNIL.
La sexualité est une façon de transmettre
ses gènes qui se fait par croisement
entre des gamètes mâles et femelles.
Seuls les mammifères et les
oiseaux sont incapables de s’en passer,
mais de nombreux organismes,
dont certains très évolués, pratiquent
une reproduction asexuée ou clonale.
C’est le cas d’unicellulaires, de certaines
espèces de plantes, d’invertébrés
(pucerons par exemple) ou de
vertébrés, comme certains lézards.
Leur système de reproduction est
moins compliqué et plus efficace à cout terme.
Des avantages génétiques
«Une conséquence du mode de reproduction
sexué est un brassage de l’information
génétique, qui crée de la diversité.
Celle-ci augmente le potentielévolutif des espèces et favorise l’adaptation
aux conditions du milieu, explique
Sandrine Trouvé. Un autre avantage
génétique est de permettre l’élimination
des mutations néfastes. Lorsque deux
organismes combinent leurs gènes, il y a
peu de chances que les deux aient une
mutation et que celle-ci soit transmise.»
Du côté des avantages écologiques, on évoque l’effet des pathogènes dont les
parasites, par exemple. «Il s’agit souvent
de microorganismes qui se reproduisent
très vite par rapport à leurs hôtes.
Lorsque ces derniers se reproduisent
sexuellement, des modifications des combinaisons
de gènes en découlent, engendrant
ainsi une grande difficulté d’adaptation
pour le parasite, confronté à un
environnement changeant», poursuit la
biologiste.
La reproduction sexuée a
de gros désavantages
La production de descendants très différents
génétiquement, qui permet
l’adaptation à des conditions environnementales
variées, évite par ailleurs la
compétition puisque les ressources exploitées
seront elles aussi différentes.
Tout irait donc pour le mieux dans le
meilleur des mondes sexués s’il n’y avait à cette formule de gros désavantages.
Passons sur la recherche du partenaire,
qui n’est pas toujours une mince
affaire, et admettons que la rencontre ait
eu lieu. Tout n’est pas réglé pour autant
car les mâles posent problème, freinant
beaucoup l’expansion démographique
(lire encadré ci-dessous). Certaines espèces de
lézards, mais aussi des invertébrés, des
plantes ou certains poissons, s’en sortent
donc en ne produisant que des femelles,
par reproduction asexuée ou clonale, ce
qui engendre un avantage démographique.
Pourquoi? «Parce que dans ces cas,
les femelles se reproduisent par parthénogenèse: leurs ovules se développent
sans stimulation ni fécondation. Or supposons
qu’une femelle parthénogénétique
produise le même nombre de descendants, disons deux, qu’une femelle
normale; cette dernière produit en moyenne
un mâle et une femelle tandis que
la première produit deux filles identiques à leur mère. A la deuxième génération la
démographie de la famille sexuée n’aura
pas changé tandis que la lignée asexuée
aura doublé (quatre petites-filles). En
une dizaine de générations, elle se multiplie
environ mille fois plus.»

Certains lézards sont capables de se reproduire sans relations sexuelles. Ce qui n'empêche pas
les femelles de ces espèces de pratiquer entre elles des simulacres d'accouplement.
Les lézards simulent un
accouplement inutile
On dira que le nombre n’est pas tout.
Et si la reproduction asexuée gagne sur
le court terme, sur le long terme, c’est la
forme sexuée, dont les avantages sont
plus lents à s’exprimer, qui l’emporte. Car
les organismes à reproduction asexuée
ont aussi leurs handicaps qui se résument
en une moindre capacité d’adaptation,
avec accumulation potentielle des mutations
délétères.
«Apparus relativement récemment, ils
n’ont pas donné naissance à beaucoup
d’espèces, explique Sandrine Trouvé. On
trouve d’ailleurs chez certains des traces
d’une sexualité passée et chez les lézards
un simulacre d’accouplement entre deux
femelles stimule la reproduction. Dans
le cas des pissenlits, les femelles se reproduisent
seules, mais la production de pollen
subsiste, ce qui indique un résidu de
reproduction sexuée.
L’élimination des espèces
sexuées
Autre phénomène sexué résiduel chez
certaines espèces de poissons: l’ovule est
stimulé par le spermatozoïde d’une
espèce sexuée proche, mais le contact a
lieu sans qu’il y ait combinaison du matériel
génétique. Le sexe serait donc un
caractère ancestral, devenu inutile au
fonctionnement de ces espèces.» Dans certains habitats, les populations
asexuées ont même éliminé les
sexuées. Reste que, dans l’ensemble, les
espèces passées à la reproduction
asexuée ne subsistent pas à très long
terme, bien qu’il qu’il y ait des exceptions à cette règle.
Les pucerons mélangent
les genres
Ni pour ni contre, bien au contraire,
les pucerons, eux, mélangent les genres
en fonctionnant sur un mode de reproduction
alterné: «Ils pratiquent la reproduction
sans sexe pendant la saison favorable,
ne produisant que des femelles,
rapporte Sandrine Trouvé. Mais dès
qu’arrive le froid, les femelles produisent
des mâles et des femelles qui vont se croiser,
créant des œufs résistants au froid.
La reproduction sexuée sert donc à passer
l’hiver!»
Autant dire qu’il n’existe pas une seule
et unique théorie applicable à tous les
organismes, qui expliquerait le succès du
sexe.
Et les humains dans tout cela? Le
processus évolutif se poursuit, et nul ne
sait à quoi ils ressembleront dans des milliards
d’années, s’ils sont encore là.
Auront-ils été éliminés par d’autres
espèces? Auront-ils développé la capacité à se reproduire par parthénogenèse?
A ce stade, aucun scénario n’est exclu.
Elisabeth Gilles
Le coût de la production
des mâles Le gamète femelle beaucoup plus
gros que le gamète mâle apporte
seul l’essentiel voire la totalité de
l’énergie nécessaire à la production de
l’œuf et à la croissance de l’embryon.
Le coût de la production du mâle
n’existerait pas si la femelle se reproduisait
seule, comme c’est le cas dans
certaines espèces. Qui plus est, la
reproduction sexuée implique que la
femelle élimine la moitié de son
génome. Il subit en effet une réduction
de moitié, avant de produire un
nouvel organisme, par cette division
cellulaire spéciale qu’est la méiose.
Cette moitié sera remplacée par les
gènes venant du mâle.
Dans la reproduction asexuée ou
clonale, la femelle transmet à sa descendance
tout son jeu de chromosomes,
qui ne sera pas modifié, au
cours d’un processus de division cellulaire (la mitose) semblable à celui
qui se produit pour les cellules de la
peau ou des organes.
Cette dernière forme permet donc de transmettre chacun des gènes en moyenne deux fois plus. En conséquence, si par mutation, le mode de reproduction passait de sexué à asexué, la mutation se transmettrait deux fois plus rapidement dans la population et le mode de reproduction asexué pourrait envahir la population. Le coût de la production de mâle ou le coût de la méiose traduisent un même concept: le double désavantage de la reproduction sexuée. Mais, malgré ces inconvénients, les organismes sexués sont les plus répandus dans le monde vivant. C’est tout le paradoxe du sexe.
E. Gi. |