Il faut bâtir un Etat-providence
    à l'européenne

    Propos recueillis par Pietro Boschetti, journaliste RP

      Crise de l'Etat-providence, priorité au marché, apparition de l'exclusion et d'une société à deux vitesses. Le <Welfare State>, qui s'est construit durant les <trente glorieuses> de l'après-Deuxième Guerre mondiale, est remis en question. Apparemment, la capacité à faire se développer simultanément l'économie et le bien-être social est épuisée.

      Comme l'explique François Xavier Merrien, directeur de l'Institut des sciences sociales et pédagogiques de l'Université de Lausanne,

      <le social s'efface, l'Etat passe au service de la compétitivité des entreprises>.
      L'enjeu est considérable, en Suisse aussi. Et cela plus particulièrement en 1996, que l'ONU a proclammé <Année Internationale pour l'élimination de la pauvreté>.


    Allez savoir (As): comment peut-on définir un Etat-providence?

      François Xavier Merrien: Il y a plusieurs éléments constitutifs, qui apparaîtront au cours de ce siècle. Premier élément: l'introduction à la fin du XIXe siècle de mesures pour la protection des travailleurs. Ce sont les premières lois d'assistance, puis les grandes lois d'assurance sociale. Par exemple, sur l'assurance-maladie et l'assurance-vieillesse, mais aussi les lois concernant les accidents du travail, mises en oeuvre au cours des dernières décennies du XIXe siècle.

      Le second élément tourne autour de la notion de service public: l'Etat doit mettre à disposition de la population un certain nombre de services - transport, poste, écoles, théâtres, bibliothèques - gratuitement ou à un prix abordable. Là où il y a un besoin de la collectivité, il faut un service. On reconstruit l'Etat autour des besoins du public. Cette idée signifie une profonde transformation de la notion d'Etat. Avant, on ne voyait son rôle qu'en rapport avec la puissance publique: l'armée, la police, l'ordre, la monnaie. Cette invention du service public date du début du siècle. Elle va marquer profondément la civilisation occidentale.

      Le troisième élément, comme l'a brillamment mis en évidence Karl Polanyi, c'est l'Etat en tant que protecteur contre les effets de la concurrence et du marché. Prenez le cas de l'agriculture en Suisse. Pendant longtemps, on a considéré que les prix agricoles du pays ne devaient pas être fixés par le marché mondial, mais devaient être fonction des besoins des agriculteurs pour leur assurer un revenu suffisant. Ce faisant, l'Etat joue un rôle protecteur pour une catégorie de la population. Dans tous les pays développés, l'Etat est devenu la providence de parties plus ou moins étendues de la population.


    As: Les pays industrialisés ont développé divers types d'Etat-providence. Quels sont ces différents modèles?

      F. X. M.: On distingue trois grands modèles. Le modèle bismarkien d'abord, qui existe en Allemagne et en partie en France. C'est un système d'assurances sociales généralisées, qui s'appuie sur les cotisations sociales payées par les salariés et les employeurs. Il inclut un principe de solidarité, qui veut que les jeunes paient pour les vieux, les bien portants pour les malades, etc. Mais, sauf en matière de santé, ce système est assez peu redistributif, car les prestations sociales sont en partie basées sur les revenus des cotisants.

      Deuxième type, le modèle scandinave dont l'exemple le plus connu est la Suède. Contrairement au système bismarkien, il n'est pas fondé sur le travail mais sur la citoyenneté. La protection sociale y est considérée comme un droit pour tous les citoyens. Le financement repose surtout sur l'impôt, ce qui le rend beaucoup plus redistributif. D'autant que les prestations sociales sont calculées selon des standards généreux, et qu'existent de nombreux services publics financés hors marchés.

      Le troisième modèle qui, hélas, sera peut-être notre avenir, c'est celui de l'Etat-providence minimal, dont les Etats-Unis sont la meilleure illustration. En fait, ce n'est rien d'autre que les lois des pauvres du XIXe siècle remises au goût du jour. Le principe de base, c'est le marché. Sous-entendu: tout le monde est capable de trouver sa place sur le marché. L'assistance doit demeurer résiduelle et sous condition de ressources.


    As: La période qui s'ouvre à la suite de la Deuxième Guerre mondiale forme l'âge d'or de l'Etat-providence. Elle coïncide avec une croissance économique durable connue sous le nom des <trente glorieuses>. Mais au départ, il a bien fallu une volonté politique pour construire l'Etat social. D'où est venue cette volonté politique?

      F. X. M.: Je pense que c'est le fruit des traumatismes vécus au lendemain de la Première Guerre mondiale et durant la grande crise des années trente. Ces crises se sont révélées extrêmement dangereuses pour l'équilibre de la société, comme l'histoire de cette époque l'a cruellement montré. Aussi les élites commencent-elles à se convaincre qu'il faut mettre l'homme à l'abri du besoin car, sinon, la civilisation occidentale court le risque d'implosion. C'est en somme la leçon de l'après-Première Guerre mondiale.

      A cela s'ajoute une nouvelle façon de penser les rapports de l'Etat avec l'économie, initiée par la révolution keynésienne. L'économiste anglais Keynes justifie l'intervention de l'Etat dans le circuit économique. Via sa théorie des effets multiplicateurs, il prône une politique anticyclique où l'Etat joue un rôle important. On peut, dit-il, réguler la vie économique à proximité du plein emploi tout en évitant l'inflation. L'économie peut entrer dans le sentier ininterrompu de la croissance. Et les <trente glorieuses> lui donnent raison. Les idées keynésiennes auront une énorme influence en Occident.

      Grâce à cette progression ininterrompue, il devient possible de partager les fruits de la croissance. L'Etat-providence à ce moment-là, c'est l'économie plus le social: l'économie a besoin des avancées sociales pour progresser et les mesures sociales exercent un effet anticyclique bénéfique. Dès lors, la sécurité sociale se généralise. Ce nouvel Etat protecteur signe la fin d'une époque où la condition ouvrière exposait au risque constant de sombrer dans la pauvreté. C'est un changement extraordinaire.


    L'Etat-providence est-il remis en question?


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