L'image qu'on se fait du passé, de notre histoire, a la forme floue d'un lointain souvenir scolaire. Ce sont des dates, des noms de champs de bataille, des périodes, des civilisations et des empires qui se succèdent. Pour les plus jeunes, ces souvenirs prennent la forme d'une vision plus sociale de l'histoire. Ce sont alors des anecdotes concernant la nourriture des paysans au Moyen-Age, leur manière de se vêtir, les animaux qu'ils élevaient à la ferme et le poids généralement exorbitant des impôts dont ils devaient s'acquitter. Qu'ils soient chronologiques ou sociaux, ces souvenirs datent. Depuis la fin de notre scolarité, l'histoire a bien changé. Pas forcément parce que des révisionnistes animés d'inavouables intentions politiques l'ont réécrite, mais parce que la recherche progresse.
De nouvelles tombes ont été découvertes, d'autres inscriptions funéraires antiques ont été déchiffrées, des pièces de monnaie supplémentaires ont été analysées, des poteries inconnues ont été arrachées aux gravats et des manuscrits méprisés jusqu'alors ont enfin attiré l'attention d'un traducteur.
L'ensemble de ces trouvailles, repensées et réinterprétées, a modifié la vision que nous nous faisions de notre passé. Mais la plupart du temps, ces réinterprétations restent propriétés d'historiens. De petits cercles savants, de curieux ou de privilégiés. Et pour que les idées nouvelles fassent leur chemin entre ces initiés et le grand public, il se passe généralement une bonne vingtaine d'années. Le temps nécessaire pour qu'une autre génération découvre à son tour, sur les bancs d'école, des manuels d'histoire remodelés. Et qu'elle apprenne à ses parents un soir à table que le passé est autre.
Ayant la chance d'être édité bien plus souvent qu'un nouveau manuel d'histoire, c'est volontiers qu'"Allez savoir!" se charge de faire bénéficier ses lecteurs du résultat de ces recherches historiques de pointe. Ainsi, dans ce numéro, nous vous révélons le passé barbare de la Suisse romande.
Grâce aux travaux patients de Justin Favrod, un "âge obscur" de notre histoire est soudain éclairé d'une lumière nouvelle. Alors qu'on imaginait que le déclin de Rome signifiait pour nos contrées paisibles l'arrivée de hordes sauvages aux parlers germaniques, on découvre les Burgondes. Des Germains, certes, mais qui respectent les coutumes locales, qui cherchent une manière harmonieuse de vivre avec les autochtones, qui se mettent à parler le latin et qui sont même allés se faire massacrer par Attila, pour défendre les bords du Léman. Des Germains grâce à qui nous sommes restés latins.
Une preuve de plus qui montre que l'on aura toujours tort d'imaginer le passé sur la base des préjugés de son époque.