
Peuple sans historien, les Burgondes ne sont pas tout à fait sans histoire. Certaines allusions d'auteurs antiques, des notices de chroniqueurs, des lettres de contemporains, des Vies de saints ou des textes législatifs, ecclésiastiques et témoignages épigraphiques, permettent de reconstituer quelques morceaux du puzzle. "Contrairement à une idée reçue, les documents portant sur cette époque sont nombreux, mais ils sont d'un usage difficile, parce qu'ils ne parlent des Burgondes que par allusions", note Justin Favrod, auteur d'une thèse sur le sujet, défendue récemment à la Faculté des lettres de l'Université de Lausanne ("Histoire politique du royaume burgonde, 443-534", qui sera prochainement publiée dans la Bibliothèque Historique Vaudoise).
En 411, un roi burgonde du nom de Gondichaire participe à la proclamation, sur le Rhin, du nouvel empereur romain, un certain Jovin. Même si ce dernier fut rapidement pris, destitué et exécuté, il eut tout de même le temps d'offrir des terres aux Burgondes, avec, à la clé, le statut de fédérés au sein de l'empire romain. "Les Burgondes avaient alors le droit de suivre leurs chefs et voyaient leur subsistance assurée. En contrepartie, ils devaient servir dans l'armée romaine et protéger leur portion de frontière contre d'autres barbares", relève Justin Favrod.
Quel était ce territoire? La question a suscité des débats interminables, parce qu'elle est liée à la célèbre épopée des Niebelungen, que les Burgondes auraient inspirée.
En 443, pourtant, ce même Aetius permet la naissance du royaume burgonde, en octroyant des terres aux survivants. Le Romain organise alors la migration des Burgondes du Rhin vers les bords du Léman, et plus particulièrement dans trois cités: Genève, Nyon et Avenches. Pour se mettre en paix avec sa conscience, suite au massacre qu'il avait préalablement infligé aux Burgondes?
"En fait, Aetius se montrait habile, estime Justin Favrod. Il ne concédait pas une région vitale sur le plan économique. Les Gallo-Romains qui l'habitaient (réd. des Gaulois romanisés) continuaient à dépendre de l'administration romaine quand elle était assez forte pour se faire entendre. L'idée d'Aetius était de placer une garde sur un axe routier sensible, notamment le col du Grand-St-Bernard (accès à l'Italie) et le col de Jougne (vers Vallorbe). Ainsi placés, les Burgondes pouvaient stopper une éventuelle progression des Alamans. En attribuant ce nud routier à un barbare pas trop puissant, Aetius économisait des garnisons en assurant la sécurité de vastes zones."
Jusqu'à l'anéantissement de leur nouveau royaume, en 534, les Burgondes vont jouer le rôle attribué par Aetius: s'opposer aux Barbares venus du Rhin et protéger les cols. Etre une moyenne puissance au rôle stratégique. Un Etat-tampon entre Francs et Ostrogoths. Un royaume trop peu puissant pour menacer ses voisins, mais suffisamment important pour servir d'obstacle entre l'Italie, la Gaule franque et l'Alamania. Une position intenable que les Burgondes ont toutefois tenue près d'un siècle.
Un siècle durant lequel un univers aura basculé. Les rivages du Léman seront définitivement sortis de l'orbite romaine, pour entrer dans un nouvel âge: l'après-Rome. Le Moyen-Age.
Ces soldats et leurs familles ont dû paraître bien exotiques aux autochtones qui peuplaient la vallée du Rhône. Les Burgondes parlaient en langue germanique et avaient des coutumes fort différentes. Prenez le mariage, par exemple. Alors que dans la cérémonie romaine qui a cours sur les bords du Léman, la dot est versée par la famille à l'époux, le Burgonde, lui, achète sa femme. Sans parler des condamnations farfelues que les Barbares ont pour habitude d'édicter. La punition du voleur de chien, qui consistait à devoir embrasser l'arrière-train de la bête en public, a dû surprendre plus d'un Gallo-Romain.
Reste, modère Justin Favrod, que le recours aux mercenaires barbares permit aussi à la région d'échapper à un grand fléau. Le Fléau de Dieu, le Hun Attila, que le général romain Aetius et les rois barbares fédérés (dont les Burgondes venus des bords du Léman qui ont payé un lourd tribut dans ce conflit) mirent en déroute lors de la bataille des Champs catalauniques, en 451.
Pour Justin Favrod, "ces historiens étaient encouragés par quelques passages dans les sources, qui, sortis de leur contexte, suggéraient que les Burgondes étaient des Barbares plus doux que les autres. On pouvait ainsi les opposer aux Alamans que certaines sources dépeignent comme des bêtes féroces, et déduire que les Burgondes avaient protégé la civilisation en Suisse romande, tandis que les Suisses allemands plongeaient dans la barbarie." Et d'ajouter que la Suisse de langue française ne constitua jamais un ensemble homogène. "Tout au plus peut-on admettre que la présence respective des Burgondes et des Alamans sur le Plateau suisse a déterminé à long terme la frontière des langues." Les Burgondes permettant à une partie de la future Suisse de rester dans l'orbite latine, alors que l'autre partie, sous l'influence des Alamans qui ont progressé sur le Plateau suisse jusqu'au VIIe siècle, passait dans le monde germanique.
Jocelyn Rochat
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