L'après-révolution sexuelle s'appelle Stop sida.

      Tout le monde le sait. Mais qui sort couvert?

      1986: un envoi tous ménages lance la première campagne de prévention de l'Office fédéral de la santé publique. 1996: les enfants nés en même temps que l'épidémie ont tous entendu parler du sida. Dix ans d'actions de prévention: n'en reste-t-il qu'un slogan au fond des mémoires ou chacun a-t-il souscrit son assurance-vie de poche? Petit bilan de santé publique.

      Ce qui a changé? Avant tout, un comportement de protection, donc l'usage du préservatif. Dans toutes les tranches de la population. Il est clair qu'il reste beaucoup à faire. Mais combien de temps a-t-il fallu pour que se brosser les dents régulièrement devienne une règle de vie?" A l'Institut universitaire de médecine sociale et préventive de Lausanne, Françoise Dubois-Arber, médecin, est bien placée pour tirer un bilan provisoire des années sida. Elle et ses collègues de l'Unité d'évaluation des programmes de prévention sont précisément mandatés par l'Office fédéral de la santé publique pour évaluer la stratégie mise en uvre en Suisse depuis 1986.


      Une baisse des cas de séropositivité s'est s'amorcée

      En vitrine, les campagnes d'affichage sur nos murs, les spots sur petit et grand écran: destinés à rappeler que "ça" existe, leur impact est impossible à définir. En sous-sol, un long travail sur tous les terrains possibles, des consommateurs de drogue aux prostituées, des écoliers aux migrants. Ages cibles de l'évaluation: les 17-45 ans.

      Une baisse des cas de séropositivité s'est s'amorcée. Cependant, relève Françoise Dubois-Arber, "l'allongement du temps de latence dû aux traitements entraînera à terme une accumulation de cas déclarés de sida. Nous vivons probablement une période de stabilisation avant diminution. Il serait tentant de la relier à l'utilisation du préservatif, mais comment l'affirmer?"

      Dans l'attente du cinquième rapport de synthèse 1993-95, à paraître cet automne, les précédentes phases de la stratégie nationale, chacune riche de dix à vingt études différentes, autorisent pourtant quelques constats. Prudents et limités, faute de base comparative: "Nous manquons de données chiffrées sur les comportements sexuels des Suisses comparables au rapport Kinsey, paru aux Etats-Unis dans les années 50."


      Le sida n'a pas bouleversé l'activité sexuelle

      Dans ce miroir fragmenté d'une décennie, outre un meilleur réflexe de protection, quoi de significatif pour Françoise Dubois-Arber? "Une stabilité de comportements incroyable, étant donné les générations touchées par la libération sexuelle! Chez les 31-45 ans, le nombre de partenaires reste constant: entre trois et cinq. Le sida n'a pas bouleversé fondamentalement l'activité sexuelle. Reste, par contre, à connaître les changements qualitatifs; comment la sexualité est désormais pensée, éprouvée."

      Du côté des jeunes, une faible tendance se marque vers la diminution du nombre de partenaires. Leur entrée dans la sexualité est aussi un peu retardée, par référence à des points de repère datant de 1972 sur la proportion des jeunes de 17 ans sexuellement actifs: "Le rajeunissement, lent mais constant, s'est cassé à la fin des années 80, certainement en raison de l'inquiétude face au sida."


      Les 9-13 ans face au sida

      Pour les 9-13 ans, le virus fait désormais partie du paysage, comme en témoignent les conclusions de l'enquête "Enfance et adolescence face au sida", menée en 1992-1993 par Monique Weber-Jobé et Isabelle Delbos-Piot auprès des animatrices en éducation sexuelle et conseillères en planning familial vaudoises (Cahiers de recherches et de documentation, IUMSP, 1994). La représentation enfantine, encore lointaine, de l'amour et de la sexualité n'a pourtant pas changé et le préservatif, c'est encore "pour quand on sera grands". Mais lorsque l'animatrice demande "à quoi vous fait penser la sexualité?", le mot sida revient souvent. Et de nouvelles questions viennent s'ajouter aux "pourquoi et comment on l'attrape?" ou "est-ce que ça se guérit?" Du genre: "pourquoi les homosexuels sont-ils un groupe à risque?"

      Finalement, les plus empruntés pour traiter le sujet sont les adultes: "Les animatrices, qui trouvaient leur métier gratifiant, ont vécu une crise. Des moments de ras-le-bol, à devoir introduire des choses peu réjouissantes au programme. Maintenant, elles font avec", souligne Françoise Dubois-Arber. >

      Le préservatif, souvent utilisé au début

      L'image des relations amoureuses n'a pas été davantage altérée par le VIH auprès des adolescents de 14-15 ans. Tout au plus sont-ils davantage sensibles à la valeur de la relation sexuelle. Forts d'un enthousiasme dû à l'inexpérience des difficultés de mise en pratique, le préservatif a perdu pour eux le statut de "nouveauté" qu'il avait encore en 1988. Ce dernier est devenu le moyen de contraception le plus fréquemment utilisé par les 15 à 20 ans pour débuter des relations sexuelles. Eviter une grossesse non désirée demeure toutefois le principal souci des jeunes adultes, qui constituent une proportion importante des consultants en planning familial.


      La pilule préférée au préservatif

      La pilule est largement préférée au préservatif, plutôt envisagé sur le court terme et pour des relations occasionnelles. Pas vraiment la panacée, selon Françoise Dubois-Arber: "Une activité sexuelle souvent irrégulière jusqu'à la formation d'un couple à longue durée ne justifie pas forcément l'usage de la pilule. Certains enjeux sont encore peu discutés, sur son usage à long terme, les risques de cancer... Et les gynécologues ne sont pas encore très au fait de la nécessité d'intégrer le préservatif dans la contraception des jeunes filles."

      En la matière, les sexes ne sont pas égaux: "Il manque encore un moyen de protection mieux maîtrisable par les femmes, même si la recherche sur les spermicides continue. Ce pas sera décisif, surtout dans les pays en développement, où le pouvoir féminin est traditionnellement plus réduit." Un problème pas forcément réglé sous nos latitudes: la proportion de cas de séropositivité chez les femmes tend à rejoindre celle des hommes. Certains programmes de prévention leur sont d'ailleurs spécifiquement adressés: "Il reste beaucoup à faire pour promouvoir leur autonomie de décision. Le problème n'est pas forcément d'en parler, mais d'agir et de renoncer à l'acte si nécessaire!"


      Les homosexuels ont changé de comportement avant le reste de la population

      Qu'en est-il pour les groupes dits "à risque"? L'étude 1994 sur "Les hommes aimant d'autres hommes", réalisée par Florence Moreau-Gruet, démontre que les homosexuels, qui ont changé de comportement avant le reste de la population, se protègent bien lors de rencontres occasionnelles: qu'ils sortent couverts ou ne pratiquent pas la pénétration, 90% des répondants à l'enquête ne s'exposent pas à la transmission du VIH.

      Pour eux, comme pour les hétéros, le problème est ailleurs: quand on a renoncé au préservatif au sein d'un couple stable, comment justifier sa réapparition lors de la reprise de relations extérieures? "En parler suppose soit des accords passés bien avant dans le couple, soit la capacité d'aborder le sujet. Un enjeu affectif important trouble facilement la sérénité des discussions."


      Oui à la seringue propre

      Ce point noir affecte aussi les usagers de stupéfiants, un groupe phare en matière de prévention. La seringue propre a bien passé, la sexualité moins: "Leur comportement a aussi changé, surtout dans les cas de prostitution et de partenariat occasionnel. Mais les intervenants en toxicomanie abordent difficilement le sujet avec leurs clients et vice versa. De nombreuses expériences tablent notamment sur l'influence des pairs, afin que des consommateurs actifs deviennent médiateurs de messages de prévention. Mais le domaine est encore tabou."

      Les efforts ne se relâcheront pas demain, ne serait-ce que pour maintenir les acquis, en faire bénéficier les générations à venir et toucher de plus près la jeunesse hors circuit et les populations défavorisées. Car l'enfer du préservatif est pavé de bonnes intentions, difficiles à mettre en pratique: "Jusqu'à présent, tous les modèles de prévention utilisés sont basés sur une démarche individuelle. Or, s'il est un acte qui demande une interaction dynamique, c'est bien celui-là! On oublie, on n'ose pas, ou bien c'est l'extase et personne n'y pense... La sexualité ne fait pas appel à la raison. Voilà un point faible qui nécessite de nouvelles approches."


      Des responsabilités pesantes

      Celles-ci viendront peut-être aussi des jeunes. "En principe, dans un couple, pas d'arrêt du préservatif sans avoir fait le test. Est-il raisonnable d'espérer une telle gymnastique chez les 15-25 ans, avec chaque nouveau partenaire, jusqu'à leur stabilisation?" se demande Françoise Dubois-Arber. Des responsabilités pesantes, mais non dénuées d'espoir, puisqu'elle voit s'instaurer de nouvelles pratiques sociales. "Lorsqu'ils engagent une relation longue durée, beaucoup se disent qu'ils pourraient faire le test ensemble et arrêter le préservatif, quitte à le reprendre lors d'une nouvelle relation... Même si cela suppose une maîtrise déjà difficile pour leurs aînés, ils se débrouillent, ne se sentent pas totalement démunis. Et de jeunes couples débarquent désormais dans les consultations anonymes de dépistage du sida."

      Alexandra Rihs


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    Last modified: 7.10.1996