«Ce sont les découvertes d'aujourd'hui qui généreront les emplois de demain»
Professeur à la Faculté de médecine de l'Université de Lausanne, Patrick Aebischer est également chef d'entreprise. En Suisse et aux Etats-Unis. Ce qui lui permet de comparer les possibilités offertes aux chercheurs-entrepreneurs dans les deux pays. Un exercice qui s'avère très défavorable à la Suisse.
Directeur du Centre de thérapie génique et de la Division de recherche chirurgicale du CHUV, Patrick Aebischer, également prof à la Faculté de médecine et à l'EPFL, est un pionnier des greffes de cellules animales dans le système nerveux humain. En juillet dernier, il fondait à Lausanne avec son collègue de l'Institut de pharmacologie, Bernard Thorens, Modex Thérapeutiques SA, la première société de biotechnologies créée en Suisse grâce à du capital-risque. A la frontière entre la recherche et le marché, mettant au point de nouveaux procédés dans le traitement du diabète, de l'obésité et de l'anémie, Modex Thérapeutiques concrétise un nouveau rapport entre université et économie. Explications.

La création de Modex Thérapeutiques a-t-elle été facile?
Malheureusement, nous n'en sommes pas encore là en Suisse, comme je m'en suis rendu compte avec la création de Modex Thérapeutiques. Parce que les structures de financement destinées au capital-risque manquent et que l'université n'est pas du tout équipée pour favoriser ce type d'expériences, il faut quasiment tout faire soi-même. Et d'abord clarifier une série de questions, comme celle de savoir à qui appartiennent les résultats de la recherche universitaire. Un investisseur ne peut pas s'intéresser à une innovation s'il ne sait même pas exactement à qui elle appartient. Dans ce sens, l'université a tout intérêt à encourager les prises de brevets. Bref, au total, il nous a fallu deux ans de préparatifs pour mettre sur pied la société.
Dans quels domaines Modex Thérapeutiques va-t-elle s'activer?
Ce nouveau type de traitement pourrait bien allécher les grandes compagnies pharmaceutiques. On va les rencontrer et voir avec elles dans quelle mesure elles sont intéressées par notre technologie. Si tel est le cas, elles passeront alors des contrats de recherche avec nous.
Comment vous définissez-vous? Etes-vous d'abord un scientifique ou un entrepreneur?
Mais en tant que scientifique, j'ai un devoir quant à l'utilisation possible de mes recherches. Si on pense qu'on a découvert quelque chose d'utile, il faut alors en faire profiter un maximum de gens. Personne ne va le faire à notre place. Dans le cas d'une "start up" comme Modex Thérapeutiques, ma responsabilité est celle de l'initiateur. Une fois que les choses sont en route, eh bien je me retire et je retourne dans mon laboratoire. Mais il est vrai qu'une société de haute technologie ne peut guère voir le jour sans que des chercheurs s'y impliquent de très près, dès le départ. C'est à ce niveau que se situe ma responsabilité. Et cela peut contribuer à créer le tissu industriel de demain.
Mais avec ce système de "start ups", ne risque-t-on pas de privatiser la rentabilité commerciale d'une découverte qui a été financée, à la base, par de l'argent public?
Lorsque nous avons rencontré les financiers du capital-risque, tous nous ont conseillé d'installer Modex sous d'autres cieux qu'en Suisse. Pour la simple et bonne raison que notre pays est une terre hostile à ce genre d'entreprises. Mais pour nous, il était déterminant de le faire ici, à Lausanne. Ne serait-ce que pour prouver que c'est possible et encourager d'autres chercheurs à faire de même. Ainsi, le développement de Modex Thérapeutiques bénéficiera à l'économie locale. D'autant que les emplois qu'elle est susceptible de générer sont à haute valeur ajoutée. Et puis, je précise que les retombées financières sous forme de royalties reviendront intégralement à l'université.
Ne pourrait-on pas imaginer que, dans d'autres cas, des privés s'engagent aussi dans ce genre de projets?
L'histoire récente des biotechnologies illustre bien mon propos. Beaucoup de découvertes fondamentales ont été faites en Suisse. En particulier, la plus importante d'entre elles, la découverte des enzymes de restriction, ces molécules qui coupent l'ADN à des endroits précis. Cette avancée, qui est à la base des biotechnologies, a été réalisée en Suisse par le professeur Werner Arber, qui a d'ailleurs reçu le prix Nobel. Eh bien, vingt ans plus tard, les biotechnologies ont créé 250'000 emplois aux Etats-Unis et presque rien chez nous. Pourquoi? Parce qu'on n'a pas su capitaliser nos résultats scientifiques, en comprendre l'intérêt et voir les applications possibles pour une industrie alors naissante. Les Américains l'ont fait à notre place.
Dans ce processus de transfert de la découverte à l'application industrielle, les "start ups" jouent un rôle irremplaçable. Il serait temps d'en prendre conscience. Sinon, une fois de plus, nos compétences partiront à l'étranger. N'oublions pas que ce sont les découvertes d'aujourd'hui qui généreront les emplois de demain.
La Suisse romande possède-t-elle les atouts nécessaires pour un tel scénario?
Qu'est-ce qui manque alors?
Réfléchir à cela suppose aussi réfléchir aux liens entre l'université et l'économie privée. Comment jugez-vous ces liens?
Avec le système des "start ups", on renverse la démarche. Ce ne sont pas les entreprises qui viennent à l'uni à leurs conditions, mais l'uni qui va vers l'économie privée. On peut schématiser en disant que c'est la découverte qui sort des laboratoires universitaires. Et à partir de cette découverte, on va créer une entité commerciale qui, plus tard, générera de l'emploi. Mais c'est l'université qui prend l'initiative. Donc, c'est elle qui dicte les conditions financières de l'opération en prenant dès le départ en main la mise sur pied de l'entité et son développement. Il n'y a pas de barrière infranchissable entre la recherche universitaire et l'industrie. Mais il vaut mieux que ce soit l'uni qui maîtrise ce transfert.
Ne risque-t-on pas de cette manière d'influencer les axes de recherche par des considérations commerciales?
Cela dit, c'est au chercheur de savoir si sa découverte peut trouver des applications utiles et s'il désire les développer. Dans ce cas, l'université devrait lui en donner les moyens, mais de façon à pouvoir contrôler le processus de transfert. Et si possible de manière à ce que l'économie locale en profite.
Propos recueillis par Pietro Boschetti, journaliste RP
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