«Accorder une liberté aussi grande que possible aux chercheurs»
Interview de Mme Ruth Dreifuss, conseillère fédérale, Cheffe du Département fédéral de l'intérieur
Allez savoir!: A l'occasion de la remise du Prix Marcel Benoist 1996, vous avez axé votre allocution sur la défense de la recherche fondamentale, menacée par l'initiative populaire dite "pour la protection génétique". Pouvez-vous nous exposer les différents arguments qui vous incitent à défendre la liberté des chercheurs?
Mme Ruth Dreifuss: La recherche scientifique coûte cher. Il est donc très important que l'Etat qui la finance s'assure que les meilleures conditions sont réunies pour lui permettre d'être de très haute qualité. Parmi celles-ci figure la liberté de recherche, pour deux raisons.
L'argument principal prend en considération une simple réalité humaine. La nécessité d'accorder une liberté aussi grande que possible aux chercheurs, surtout en recherche fondamentale, découle de l'observation qu'une recherche vraiment originale est une activité qui exige à la fois beaucoup de créativité, une bonne dose d'ingéniosité et une énorme somme de travail, bref un investissement total du chercheur. Or, les scientifiques, comme la plupart d'entre nous, ne font vraiment bien et à fond que ce qu'ils ont librement choisi de faire et, en plus, il est difficile à la créativité et à l'imagination de s'exprimer dans un climat de contraintes intellectuelles. Bien sûr, toutes les recherches n'aboutissent pas à de grandes choses, beaucoup débouchent sur des impasses, d'autres encore livrent des résultats d'un intérêt plus que relatif. Mais c'est là le prix à payer pour permettre le développement des idées originales et les grandes découvertes qui enrichissent notre culture et qui, souvent, sont le ferment d'applications utiles.
Un autre argument résulte de la nature même de la recherche fondamentale. Comme ses retombées sont imprévisibles, au nom de quoi voulez-vous priver un biologiste de la liberté de travailler sur la drosophile, organisme pourtant fort éloigné de l'être humain, ou un physicien de celle de s'intéresser aux structures "exotiques" que prend l'hydrogène soumis à de très hautes pressions? Une telle action n'aurait d'autre conséquence que d'empêcher - qui sait ? d'importantes découvertes.
Comment réagissez-vous face aux discours qui exigent que l'utilité des recherches entreprises soit justifiée?
Je les comprends! Surtout en période d'austérité budgétaire, quoi de plus naturel que de demander des comptes aux scientifiques? La tentation est grande, en effet, de concentrer des ressources limitées uniquement sur ce qui semble prometteur de bénéfices immédiats. A long terme, toutefois, je suis persuadée que c'est une mauvaise politique. Il faut sauvegarder à tout prix une recherche libre car son impact sur la richesse intellectuelle et sur les capacités novatrices d'une société est déterminant. En plus, elle est un élément indispensable pour assurer la qualité des milieux universitaires responsables de la formation des futurs scientifiques. En bref, elle représente un investissement solide pour l'avenir. L'exemple du Japon à cet égard est révélateur. Voilà un pays qui a fondé son extraordinaire remontée économique sur une mise en application industrielle remarquablement efficace et souvent ingénieuse de concepts venus d'ailleurs, donc sur une recherche très orientée. Or, depuis quelques années, ce pays bat tous les records d'augmentations budgétaires au profit de la recherche fondamentale: plus 20% par exemple, en 1997, pour arriver à 1,2 milliard de dollars, et uniquement pour la recherche biomédicale! Ainsi, la nation qui doit peut-être le plus à la recherche appliquée a compris qu'à long terme elle ne peut pas se permettre de négliger la recherche de base.
Cela ne veut pas dire que le soutien à la recherche orientée est un gaspillage. Au contraire. Pour profiter pleinement des possibilités ouvertes par la recherche fondamentale, il faut encourager aussi la recherche appliquée. La Confédération l'a bien compris en soutenant la Commission pour la technologie et l'innovation du Département fédéral de l'économie publique et en créant les Programmes nationaux de recherche et les Programmes prioritaires. Je crois toutefois que la part de financement de l'Etat peut rester ici relativement modeste, vu les efforts considérables que le secteur privé fait dans ce domaine.
La législation est-elle le seul moyen à disposition de l'Etat pour régler les rapports entre le monde de la recherche scientifique et l'opinion publique?
Bien sûr que non. L'Etat peut faire aussi beaucoup pour encourager l'information scientifique et promouvoir le dialogue entre les scientifiques et le public. En particulier, les offices fédéraux qui sont proches des milieux de la recherche peuvent contribuer utilement à l'information, soit de leur propre initiative, soit en s'associant ou en aidant à financer, dans les limites de leurs possibilités, des initiatives d'information nées dans les milieux scientifiques. Par exemple, il y a deux ans, l'Office fédéral de l'environnement, des forêts et du paysage a subventionné une exposition itinérante sur le génie génétique organisée par un groupe de scientifiques bâlois qui a rencontré un grand succès auprès du public en Suisse alémanique.
Les responsables politiques ont aussi un rôle important à jouer en disant ouvertement ce qu'ils pensent de la science et de la technologie, ce qu'ils en attendent, ce qui provoque leur méfiance. C'est à eux de justifier vis-à-vis des contribuables le pourquoi de leurs décisions de subventionnement. Un discours politique franc et courageux sur ces matières peut beaucoup aider le public à se faire une opinion et, de ce fait, à influencer la façon dont il voit la science et les scientifiques.
Il n'en reste pas moins que le rôle de la législation ici n'est pas à négliger. Dans la mesure où des dangers sont perçus, il est du devoir de l'Etat de mettre en place des mesures législatives. Le but premier est bien sûr la prévention des abus et la poursuite des infractions. Mais, en plus, une réglementation bien comprise et bien acceptée témoigne que l'Etat prend au sérieux les préoccupations des citoyens. Les autorités peuvent aider ainsi à diminuer les craintes qui font obstacle à l'établissement d'un climat de confiance entre scientifiques et public. Accessoirement, la législation peut aussi contribuer à institutionnaliser le dialogue entre scientifiques et public, par exemple, par la création de commissions pluridisciplinaires.
Comment définir de manière souple et non restrictive les limites de la liberté de la recherche, en particulier dans le domaine du génie génétique?
Tout d'abord une remarque. A mon sens, il n'existe pas de limites non restrictives. Qui dit limites dit restrictions. L'enjeu est de trouver des limites raisonnablement restrictives. Ceci ne peut se faire que par un dialogue franc entre tous les intéressés. Ce dialogue doit être empreint d'ouverture d'esprit et d'honnêteté. Ouverture d'esprit pour reconnaître que le génie génétique est une technologie jeune qui va encore beaucoup évoluer, entraînant par là des remises en questions continuelles de réglementations qui semblent judicieuses aujourd'hui; ouverture d'esprit pour accepter le fait que les valeurs éthiques d'une société sont en constante évolution et que certains dogmes d'aujourd'hui seront les anathèmes de demain. Honnêteté enfin pour fonder son jugement sur un exposé objectif des faits plutôt que sur des a priori idéologiques.
Sur un plan plus juridique, il faut sauvegarder la souplesse d'une réglementation du génie génétique en évitant dans toute la mesure du possible le recours à l'article constitutionnel et en cherchant de préférence une solution par voie d'ordonnances. Une bonne partie du programme législatif et réglementaire proposé par le groupe IDAGEN et accepté par le Conseil fédéral répond à ce principe et débouchera sur une réglementation facilement modifiable.
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